Bien que luthérien par ma mère et m’intéressant au
luthéranisme, je suis si viscéralement catholique qu’il ne faudrait pas me
pousser beaucoup pour dire que saint Paul s’est indument poussé du col pour
faire partie du collège apostolique et préparer de manière insinuante et certes
anachronique l’avènement du luthéranisme. On m’objecte que cest ce catholicisme
pétrinien fait de l’Église universelle que je crois défendre un prolongement du
judaïsme qui l’aurait pétrifiée. Je
voudrais examiner cette objection même si cet examen relève de l’uchronie et n’est
pas sans vanité puisque Dieu n’a pas décidé de faire peser sur la seule colonne
pétrinienne le développement du christianisme orthodoxe et d’abord du
catholicisme dont je me fais le chantre.
Je
suis embarrassé pour poser les prolégomènes d’un raisonnement qui tienne. Je
dirais que saint Paul a toujours gardé la nostalgie du judaïsme quand saint
Pierre a gardé la nostalgie de son identité juive.
Saint
Paul, apôtre des Gentils, a imprégné dans la conscience chrétienne la mauvaise
conscience d’être l’ »olivier sauvage » qui avait poussé sans référence
révérencieuse envers l’olivier franc. Saint Paul a vérifié dans sa nostalgie du
judaïsme et en devenant l’apôtre des Gentils le postulat de son maître Gamaliel :
« si cette entreprise qu’on n’appelait pas encore le christianisme vient
de Dieu, rien ne pourra l’arrêter ; mais si c’est un emballement humain, il périra de lui-même. »
Saint
Paul a persécuté ce qu’il prenait pour un emballement sectaire, il s’est ému du
martyre d’Étienne, cette émotion s’est imprimée en lui au point de le faire
tomber de cheval et de s’entendre murmurer par Jésus en personne sur le chemin
de Damas : « Saul, Saul, pourquoi me persécutes-tu ? »
Il a été enlevé jusqu’au troisième ciel pour devenir le
témoin oculaire de la réalité qu’il avait persécutée et se faire le zélote de
la nouvelle Église. Il a mis un pied dans la porte du collège apostolique pour
s’y faire introniser non pas prêtre (la fonction ne voulait rien dire en
christianisme et pas même dans la théologie de saint Paul pour lequel il n’y a
qu’un seul grand prêtre et ce grand prêtre est Jésus-Christ dans l’épître aux
Hébreux si on consent à continuer à l’attribuer à saint Paul), non pas prêtre
donc, mais enseignant de renom et même enseignant en chef.
Il a été emporté au troisième ciel tout en se trouvant
mortifié de conserver une écharde dans sa chair qui l’empêchait de faire ce qu’il
voulait. Et comme humainement revenu de ce transport qui l’a fait tomber de cheval,
à la fois content et désabusé d’être simple chef de secte d’une Eglise
charnelle où les uns revendiquaient de lui appartenir quand d’autres assuraient
qu’ils appartenaient à Pierre ou à Apolos, et plongé dans les affres de la vie
quotidienne, sa nostalgie du judaïsme lui fit dire qu’il préférait être séparé
du Christ plutôt que ses frères de race à lui, l’apôtre des païens, ne soient
soustraits du Royaume de Dieu en ne reconnaissant pas le Christ. Nostalgie
compréhensible, retour compréhensible à une identité avec laquelle on ne négocie
pas autant qu’on pourrait le croire. Et pourtant, l’intronisation de saint Paul
dans le collège apostolique était-elle pure usurpation préparant à ce que d’aucuns
dénoncent comme « l’imposture du judéo-christianisme » surtout depuis
qu’Éric Zemmour s’en est emparée pour faire renaître un christianisme politique
juif et post-maurrassien? Ne peut-on pas dire à la gloire de saint Paul ou pour
en honorer la mémoire que, s’il a été admis dans le collège apostolique, ce n’est
pas pour devenir un prêtre de plus dans une démarche paradoxalement cléricale
et synodale, mais parce qu’il a bien été le témoin oculaire de quelque chose,
qu’il n’a donc pas usurpé sa fonction de témoin oculaire, ce quelque chose
étant rien de moins que le Christ cosmique, là où les apôtres sont restés
stupéfaits quand Jésus-Christ ressuscité fut « soustrait à leurs yeux »
pour reprendre une traduction du récit de l’Ascension qui m’impressionnait
enfant, fut « soustrait à leurs yeux » pour être emporté au ciel,
celui-là même où saint Paul fut emporté, lui qui voudrait être « soustrait
du Royaume de Dieu » au contraire du bon larron, s’il était séparé des
juifs, bien que le Christ ait tout récapitulé en Lui, en Sa personne
humano-divine et dans son sacrifice ?
En face, à quoi se bornait chez saint Pierre la nostalgie de
son identité juive ? À celle d’un homme rituel qui, quand il reçut la
vision qui devait l’emmener chez Corneille pour baptiser le premier païen, s’entend
dire, dans son extase qui fit descendre du ciel, telle une nouvelle arche de
Noé, une nappe où étaient disposés tous les quadrupèdes, non pas : « Lève-toi
et marche », non pas « lève-toi et pêche » (et « fais-toi
pêcheur d’homme », « quel appel ! », dira le pasteur François
Ferré), mais « lève-toi, tue et mange ». Pêche des hommes, mange,
baptise. Mange et tue ? Nous ne sommes pas dans un contexte végétarien et
Dieu ne se repent pas d’avoir créé la chaîne alimentaire. Pourquoi une créature
n’existe-t-elle qu’en s’en incorporant une autre ? Dieu n’élucide pas ce
mystère, mais il envoie Pierre chez Corneille, qui comprend que « Dieu ne
fait acception de personne », qui voit l’Esprit-Saint descendre sur ce
païen « juste parmi les nations », centenier romain apprécié de toute
la population juive, qui donc interroge
ses compagnons : « Pourquoi refuser le baptême à des gens qui, comme
nous, ont reçu le Saint-Esprit ? », qui informe le collège des
apôtres de la vision qu’il a eue et qui fait à l’Église naissante un devoir d’étendre
sa mission aux païens ; qui ensuite ne se rétracte pas, mais ne se fera
jamais un chantre de l’affranchissement de la Loi comme saint Paul, en cela peut-être
trop violemment revenu du judaïsme, et surtout ne pourra jamais surmonter la
réticence de manger les aliments sacrifiés sur le mode prescrit par la loi, ce
dont Paul lui fera reproche dans l’épître aux Galates, non sans se vanter de l’avoir
fait plier au concile de Jérusalem et non sans se désoler que maintenant, Pierre
ne lui obéit pas et va manger chez des
juifs qui continuent de sacrifier les animaux en les vidant de leur sang et
sans les étourdir, tandis que, de son côté, Pierre reprochera à Paul de
répandre des enseignements obscurs qu’il ne faut pas assimiler sans formation…
Bref, d’un côté la nostalgie du judaïsme fait que Paul
devient une sorte de « juif universel » qui, par moments, regrette
presque d’être chrétien, ne veut pas être coupé de ses racines et refuse l’inculturation,
tandis que Pierre restant un juif rituel, instaure sans le savoir un
catholicisme inculturé, compatible avec les constituants identitaires, un christianisme
où chaque nation peut importer ses mœurs et ses rites, à l’indignation de Paul
qui voit dans cette limitation identitaire une manière dont le christianisme,
non pas va se scléroser dans le culturalisme de l’incarnation des valeurs, mais
ne va pas être une denrée facilement exportable selon son intuition de citoyen
romain que, pour faire connaître le message évangélique, il faut le diffuser
dans la capitale de l’Empire, moyennant quoi Paul qui est l’ancêtre du
protestantisme est aussi le premier Romain à la différence de Pierre qui s’en
ira à Rome continuer l’œuvre de Paul, mais ne se sentait pas instinctivement
porté versla ville-monde, étant si peu césaro-papiste que, sans respect excessif
des autorités de l’État, avant de renier Jésus qu’il avait abandonné pendant la
nuit de Gethsémani, son premier mouvement le porte lors de la Passion à vouloir
couper l’oreille du serviteur du grand prêtre, se faisant défendre par Jésus de
s’attaquer à l’escorte qui venait l’arrêter et encore moins à la soldatesque
qui allait couvrir ce crime de son autorité.
Quant au fameux concile de Jérusalem avec sa célèbre formule
« Nous et l’Esprit-Saint avons décidé que », il accouche déjà d’une cote
mal taillée : comme on ne saurait aller contre la Volonté de Dieu, on ne
va pas déclarer impurs ce que Lui a déclaré pur, il n’y a aucun homme ni aucun
aliment intrinsèquement impur. L’homme ne le devient que par ce qui sort de son
cœur et l’aliment ne le devient que par ce que l’on investit sur lui. Si donc
on le sacrifie aux idoles, comme il s’agit de ne pas faire scandale, on n’ira
pas dire qu’on peut le consommer et même on interdira les aliments sacrifiés
aux idoles. Mais pour faire bonne mesure, on s’abstiendra aussi, à l’exemple de
saint Pierre, de manger ostensiblement des aliments sacrifiés selon les
anciennes prescriptions de la loi. On ne prescrira pas l’abolition de tous les
interdits alimentaires pas plus que, dans un autre ordre d’i’idées, on n’ira
ouvertement jusqu’à se prononcer contre l’interdiction de l’esclavage même
parmi les chrétiens, mais on fera pratiquement jeu égal entre les aliments
Cacher et les aliments sacrifiés aux idoles pour ne satisfaire ni les juifs ni
les païens, et on fera grief à saint Pierre de préférer manger avec ses anciens
coreligionnaires.
Donc est-ce que le judéo-christianisme universel de l’apôtre
des gentils ou des païens est plus libérateur que la nostalgie identitaire du
judaïsme de saint Pierre, disciple du Christ déjà en son humanité, faisant la
part des rites, des cultures et d’un certain nationalisme ? J’aurais
tendance à parier que, si c’était le judaïsme identitaire et converti de saint
Pierre qui l’avait emporté contre le néo-judaïsme universel et chrétien de
saint Paul, cette deuxième colonne du catholicisme, il y aurait eu moins d’antichristianisme juif
et par suite d’antijudaïsme chrétien même si on ne peut pas refaire l’histoire,
mais cette intuition me conforte dans mon amour du catholicisme qui,
prolongement du judaïsme, n’aurait pas eu à faire le chemin à l’envers d’un
dialogue rouvert entre juifs et chrétiens après une catastrophe génocidaire, mais
aurait peut-être fait l’économie de l’antijudaïsme patristique et aurait
suscité moins de réactions antichrétiennes des communautés juives qui n’auraient
pas vu dans cette montée d’une extension insolite de leur religion la même
menace impérialiste pour employer une expression anachronique, même s’ils n’auraient
pas pu manquer de dénoncer une dérive idolâtrique dans la reconnaissance d’un
Messie qui permettait d’invoquer pour être sauvé un autre Nom que celui du Dieu
unique que confessait leur monothéisme intransigeant après la séparation de l’elohïsme
et du yahvisme.
Et puisque le christianisme pétrinien mais non pas pétrifié se
serait assumé comme prolongement du judaïsme sans agressivité envers celui-ci en
tant que religion ni à l’encontre de ses composantes humaines, il n’aurait pas
dû procéder au reniement de la théorie de la substitution, reniement qui, pour
le coup, en posant deux alliances parallèles et parallèlement salvifiques,
constitue une trahison indéniable, non pas du message évangélique, mais de la
messianité de Jésus-Christ.
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