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jeudi 29 janvier 2026

Le catholicisme pétrinien est-il un judaïsme pétrifié?

Bien que luthérien par ma mère et m’intéressant au luthéranisme, je suis si viscéralement catholique qu’il ne faudrait pas me pousser beaucoup pour dire que saint Paul s’est indument poussé du col pour faire partie du collège apostolique et préparer de manière insinuante et certes anachronique l’avènement du luthéranisme. On m’objecte que cest ce catholicisme pétrinien fait de l’Église universelle que je crois défendre un prolongement du judaïsme qui l’aurait pétrifiée.  Je voudrais examiner cette objection même si cet examen relève de l’uchronie et n’est pas sans vanité puisque Dieu n’a pas décidé de faire peser sur la seule colonne pétrinienne le développement du christianisme orthodoxe et d’abord du catholicisme dont je me fais le chantre.

 

Je suis embarrassé pour poser les prolégomènes d’un raisonnement qui tienne.   Je dirais que saint Paul a toujours gardé la nostalgie du judaïsme quand saint Pierre a gardé la nostalgie de son identité juive.

 

Saint Paul, apôtre des Gentils, a imprégné dans la conscience chrétienne la mauvaise conscience d’être l’ »olivier sauvage » qui avait poussé sans référence révérencieuse envers l’olivier franc. Saint Paul a vérifié dans sa nostalgie du judaïsme et en devenant l’apôtre des Gentils le postulat de son maître Gamaliel : « si cette entreprise qu’on n’appelait pas encore le christianisme vient de Dieu, rien ne pourra l’arrêter ; mais si c’est un emballement  humain, il périra de lui-même. »

 

Saint Paul a persécuté ce qu’il prenait pour un emballement sectaire, il s’est ému du martyre d’Étienne, cette émotion s’est imprimée en lui au point de le faire tomber de cheval et de s’entendre murmurer par Jésus en personne sur le chemin de Damas : « Saul, Saul, pourquoi me persécutes-tu ? »

 

Il a été enlevé jusqu’au troisième ciel pour devenir le témoin oculaire de la réalité qu’il avait persécutée et se faire le zélote de la nouvelle Église. Il a mis un pied dans la porte du collège apostolique pour s’y faire introniser non pas prêtre (la fonction ne voulait rien dire en christianisme et pas même dans la théologie de saint Paul pour lequel il n’y a qu’un seul grand prêtre et ce grand prêtre est Jésus-Christ dans l’épître aux Hébreux si on consent à continuer à l’attribuer à saint Paul), non pas prêtre donc, mais enseignant de renom et même enseignant en chef.

 

Il a été emporté au troisième ciel tout en se trouvant mortifié de conserver une écharde dans sa chair qui l’empêchait de faire ce qu’il voulait. Et comme humainement revenu de ce transport qui l’a fait tomber de cheval, à la fois content et désabusé d’être simple chef de secte d’une Eglise charnelle où les uns revendiquaient de lui appartenir quand d’autres assuraient qu’ils appartenaient à Pierre ou à Apolos, et plongé dans les affres de la vie quotidienne, sa nostalgie du judaïsme lui fit dire qu’il préférait être séparé du Christ plutôt que ses frères de race à lui, l’apôtre des païens, ne soient soustraits du Royaume de Dieu en ne reconnaissant pas le Christ. Nostalgie compréhensible, retour compréhensible à une identité avec laquelle on ne négocie pas autant qu’on pourrait le croire. Et pourtant, l’intronisation de saint Paul dans le collège apostolique était-elle pure usurpation préparant à ce que d’aucuns dénoncent comme « l’imposture du judéo-christianisme » surtout depuis qu’Éric Zemmour s’en est emparée pour faire renaître un christianisme politique juif et post-maurrassien? Ne peut-on pas dire à la gloire de saint Paul ou pour en honorer la mémoire que, s’il a été admis dans le collège apostolique, ce n’est pas pour devenir un prêtre de plus dans une démarche paradoxalement cléricale et synodale, mais parce qu’il a bien été le témoin oculaire de quelque chose, qu’il n’a donc pas usurpé sa fonction de témoin oculaire, ce quelque chose étant rien de moins que le Christ cosmique, là où les apôtres sont restés stupéfaits quand Jésus-Christ ressuscité fut « soustrait à leurs yeux » pour reprendre une traduction du récit de l’Ascension qui m’impressionnait enfant, fut « soustrait à leurs yeux » pour être emporté au ciel, celui-là même où saint Paul fut emporté, lui qui voudrait être « soustrait du Royaume de Dieu » au contraire du bon larron, s’il était séparé des juifs, bien que le Christ ait tout récapitulé en Lui, en Sa personne humano-divine et dans son sacrifice ?

 

En face, à quoi se bornait chez saint Pierre la nostalgie de son identité juive ? À celle d’un homme rituel qui, quand il reçut la vision qui devait l’emmener chez Corneille pour baptiser le premier païen, s’entend dire, dans son extase qui fit descendre du ciel, telle une nouvelle arche de Noé, une nappe où étaient disposés tous les quadrupèdes, non pas : « Lève-toi et marche », non pas « lève-toi et pêche » (et « fais-toi pêcheur d’homme », « quel appel ! », dira le pasteur François Ferré), mais « lève-toi, tue et mange ». Pêche des hommes, mange, baptise. Mange et tue ? Nous ne sommes pas dans un contexte végétarien et Dieu ne se repent pas d’avoir créé la chaîne alimentaire. Pourquoi une créature n’existe-t-elle qu’en s’en incorporant une autre ? Dieu n’élucide pas ce mystère, mais il envoie Pierre chez Corneille, qui comprend que « Dieu ne fait acception de personne », qui voit l’Esprit-Saint descendre sur ce païen « juste parmi les nations », centenier romain apprécié de toute la population juive,  qui donc interroge ses compagnons : « Pourquoi refuser le baptême à des gens qui, comme nous, ont reçu le Saint-Esprit ? », qui informe le collège des apôtres de la vision qu’il a eue et qui fait à l’Église naissante un devoir d’étendre sa mission aux païens ; qui ensuite ne se rétracte pas, mais ne se fera jamais un chantre de l’affranchissement de la Loi comme saint Paul, en cela peut-être trop violemment revenu du judaïsme, et surtout ne pourra jamais surmonter la réticence de manger les aliments sacrifiés sur le mode prescrit par la loi, ce dont Paul lui fera reproche dans l’épître aux Galates, non sans se vanter de l’avoir fait plier au concile de Jérusalem et non sans se désoler que maintenant, Pierre ne  lui obéit pas et va manger chez des juifs qui continuent de sacrifier les animaux en les vidant de leur sang et sans les étourdir, tandis que, de son côté, Pierre reprochera à Paul de répandre des enseignements obscurs qu’il ne faut pas assimiler sans formation…

 

Bref, d’un côté la nostalgie du judaïsme fait que Paul devient une sorte de « juif universel » qui, par moments, regrette presque d’être chrétien, ne veut pas être coupé de ses racines et refuse l’inculturation, tandis que Pierre restant un juif rituel, instaure sans le savoir un catholicisme inculturé, compatible avec les constituants identitaires, un christianisme où chaque nation peut importer ses mœurs et ses rites, à l’indignation de Paul qui voit dans cette limitation identitaire une manière dont le christianisme, non pas va se scléroser dans le culturalisme de l’incarnation des valeurs, mais ne va pas être une denrée facilement exportable selon son intuition de citoyen romain que, pour faire connaître le message évangélique, il faut le diffuser dans la capitale de l’Empire, moyennant quoi Paul qui est l’ancêtre du protestantisme est aussi le premier Romain à la différence de Pierre qui s’en ira à Rome continuer l’œuvre de Paul, mais ne se sentait pas instinctivement porté versla ville-monde, étant si peu césaro-papiste que, sans respect excessif des autorités de l’État, avant de renier Jésus qu’il avait abandonné pendant la nuit de Gethsémani, son premier mouvement le porte lors de la Passion à vouloir couper l’oreille du serviteur du grand prêtre, se faisant défendre par Jésus de s’attaquer à l’escorte qui venait l’arrêter et encore moins à la soldatesque qui allait couvrir ce crime de son autorité.

 

Quant au fameux concile de Jérusalem avec sa célèbre formule « Nous et l’Esprit-Saint avons décidé que », il accouche déjà d’une cote mal taillée : comme on ne saurait aller contre la Volonté de Dieu, on ne va pas déclarer impurs ce que Lui a déclaré pur, il n’y a aucun homme ni aucun aliment intrinsèquement impur. L’homme ne le devient que par ce qui sort de son cœur et l’aliment ne le devient que par ce que l’on investit sur lui. Si donc on le sacrifie aux idoles, comme il s’agit de ne pas faire scandale, on n’ira pas dire qu’on peut le consommer et même on interdira les aliments sacrifiés aux idoles. Mais pour faire bonne mesure, on s’abstiendra aussi, à l’exemple de saint Pierre, de manger ostensiblement des aliments sacrifiés selon les anciennes prescriptions de la loi. On ne prescrira pas l’abolition de tous les interdits alimentaires pas plus que, dans un autre ordre d’i’idées, on n’ira ouvertement jusqu’à se prononcer contre l’interdiction de l’esclavage même parmi les chrétiens, mais on fera pratiquement jeu égal entre les aliments Cacher et les aliments sacrifiés aux idoles pour ne satisfaire ni les juifs ni les païens, et on fera grief à saint Pierre de préférer manger avec ses anciens coreligionnaires.

 

Donc est-ce que le judéo-christianisme universel de l’apôtre des gentils ou des païens est plus libérateur que la nostalgie identitaire du judaïsme de saint Pierre, disciple du Christ déjà en son humanité, faisant la part des rites, des cultures et d’un certain nationalisme ? J’aurais tendance à parier que, si c’était le judaïsme identitaire et converti de saint Pierre qui l’avait emporté contre le néo-judaïsme universel et chrétien de saint Paul, cette deuxième colonne du catholicisme,  il y aurait eu moins d’antichristianisme juif et par suite d’antijudaïsme chrétien même si on ne peut pas refaire l’histoire, mais cette intuition me conforte dans mon amour du catholicisme qui, prolongement du judaïsme, n’aurait pas eu à faire le chemin à l’envers d’un dialogue rouvert entre juifs et chrétiens après une catastrophe génocidaire, mais aurait peut-être fait l’économie de l’antijudaïsme patristique et aurait suscité moins de réactions antichrétiennes des communautés juives qui n’auraient pas vu dans cette montée d’une extension insolite de leur religion la même menace impérialiste pour employer une expression anachronique, même s’ils n’auraient pas pu manquer de dénoncer une dérive idolâtrique dans la reconnaissance d’un Messie qui permettait d’invoquer pour être sauvé un autre Nom que celui du Dieu unique que confessait leur monothéisme intransigeant après la séparation de l’elohïsme et du yahvisme.

 

Et puisque le christianisme pétrinien mais non pas pétrifié se serait assumé comme prolongement du judaïsme sans agressivité envers celui-ci en tant que religion ni à l’encontre de ses composantes humaines, il n’aurait pas dû procéder au reniement de la théorie de la substitution, reniement qui, pour le coup, en posant deux alliances parallèles et parallèlement salvifiques, constitue une trahison indéniable, non pas du message évangélique, mais de la messianité de Jésus-Christ.

  

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