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samedi 31 janvier 2026

Catherine de Sienne et Madame de Sévigné


"La Croix" publie un dossier plus qu'intéressant sur Madame de Sévigné à qui je me suis ouvert grâce à la lecture de Proust qui associait les Lettres de Madame de Sévigné à la grand-mère du narrateur.

J'ai lu des extraits de ce que j'en ai trouvé à ma portée à Grignan il y a deux ans, en vacances en avril, quelques mois avant le festival de la correspondance où devait se rendre -et dans le même hôtel- mon ami René Poujol pour parler des lettres de l'abbé Pierre avan que les affaires n'ééclaboussent celui qui, déjà de son vivant, a tout fait pour ne pas passer pour un saint. Me sentant un besoin de recul par rapport à ma vie mulhousienne, j'avais passé une première semaine à ND de Taulignan où mon amie Thérèse a pris l'habit il y a quelques années, cette décision me laissant dans un profond malaise que je n'attendais pas, pour des raisons dont je pourrais pourtant expliquer la partie consciente et que l'actualité confirme: je crois qu'il y a un épuisement du modèle de la communauté religieuse a fortiori contemplative où des femmes vivent en vase clos sans se connaître pour se frotter et par ces frictions aiguiser leur relation singulière avec leur unique Époux divin. Durant cette semaine à Taulignan, je lisais Catherine de Sienne et mon esprit glaneur et superficiel en dépit des apparences que je déploie pour le dissimuler était indigne de la dialoguiste comme il l'était de l'épistolière conversante, à moins que je ne revienne un jour aux deux littératrices lors d'une lecture ultérieure approfondie, si Dieu me prête vie et profondeur.
J'ai visité le château de Grignan qu'avait habité la fille de Madame de Sévigné avec une guide rencontrée par hasard tandis que j'écrivais dans le salon de l'hôtel de Grignan où j'étais descendu et dont le nom m'échappe à l'instant. La visite de Grignan passa aussi par celle de l'église et de son orgue qu'une rencontre inopinée de ma guide avec l'organiste pendant la pause déjeuner favorisa. Et je pris possession de ce château comme si j'avais toujours habité son histoire et ses secrets. Cette appropriation était la clef de mon voyage solitaire et c'était la solitude qui me confiait les clefs. J'en étais presque gêné, mais cela avait l'air de beaucoup amuser les visiteurs du château de Grignan avec lesquels je l'arpentais sous la conduite compétente de notre guide que cette histoire intéressait.
Si je devais dire un mot des lettres de Madame de Sévigné si peu que je les comprenne, c'est que cette orpheline souffrant des négligences de sa fille qui avait envoyé sa propre fille infirme et difforme au couvent dès le plus jeune âge afin de s'en débarrasser, cette orpheline, au contraire de cette fille qu'elle adorait, sensible à l'extrême à la déréliction des êtres, cette orpheline au caractère enjoué élevée par sainte Jeanne de Chantal, visitandine et compagne d'âme de saint François de Sales écirt ses lettres dans un style salaisien, ce qui souligne par contraste la différence des deux compagnes de plume de mon voyage dromadaire, Catherine de Sienne étant aussi systématiquement mystique, donc habitée par le "tu radical" que Madame de Sévigné ne mettait "de la conversation dans ses lettres", cet art français en train de naître à côté des maximes de son ami François de la Rochefoucauld qui en décrivait l'esprit ou des romans de ses amies Madame de la Fayette ou mademoiselle de scudéry, dont j'ignorais qu'elle s'était inspirée d'elle pour forger l'héroïne de son roman "Clélie" que je ne connais que par Jean Dutourd, qui disait de ce roman qu'il tapissait l'esprit de toutes les jeunes filles de famille piquantes, éduquées et ouvertes à la mélancolie.
Madame de Sévigné accompagne de ses lettres le Français classique qui se sertissait au Grand siècle et précédait celui des Lumières et ses "ruelles" transformées en "salons", où un regard perçant ouvrirait la voie à une critique d'autant plus impitoyable que la langue avait perdu de sa sévérité, amollie par cette conversation savoureuse et mordante.
Je me suis toujours interrogé sur la différence que je sens radicale entre les Dialogues et la Conversation. Mon ami Alain Heim ma donné la clef de l'énigme en m'expliquant qu'un dialogue posait une voix qui s'affirme, sous quelque prétention d'ouverture que le dissimule son dessein dialogique. C'est dans cette logique d'attestation que s'inscrivent aussi bien les Dialogues de Platon où Socrate pose des questions à ceux qu'il fait moins accoucher d'eux-mêmes qu'il ne les confond, que les Dialogues de Catherine de Sienne où Dieu le Père répond en personne aux questions de sa dévote illettrée qui dicte ses réponses, inversant la logique de la question parce quIl est Celui qui est et qu'elle est celle qui n'est pas, Catherine de Sienne qui pourrait encore avoir inspiré à mon insu mon pseudonyme de Torrentiel puisque Dieu lui intime cet ordre: "Fais-toi capacité, Je me ferai torrent", moi qui me suis fait torrent par incapacité. Le dialogue est attestataire et assertif, au contraire de la conversation, poursuivait mon ami Alain, qui symbolise le contrepoint et où "les voix se confondent", selon la célèbre didascalie dont abusa Molière dans un théâtre auquel Madame de Sévigné préférait celui de Corneille tandis que la question de savoir si l'on préférait racine ou Corneille était âprement disputée, et je crois même me souvenir que la Rochefoucauld s'en faisait l'écho dans ses maximes.

J'aime les voyages ou les pèlerinages littéraires. À mon grand regret, je n'ai pas fait celui de Fécamp pour retrouver les mannes de Maupassant. À Lisieux où j'allai pour "réaliser mes yeux" selon la magnifique formule de ma cousine Nathalie parlant d'elle-même et de la partie asiatique de ses origines maternelles et dont je suis malheureux quelle se soit brouillée avec moi, je lisais "le Partage de midi" que je déclamais à mi-voix sur le balcon du Terrasse hôtel, retrouvis ma Christelle dans l'Ysé de Claudel, rédigeais un commentaire du Cantique de Zacharie en croisant mon inspiration avec l'Histoire d'une âme que je lisais sans comprendre "la petite voie", ayant perdu mon enfance spirituelle sous les assauts du diable, visitais les Buissonnets où grandit la sainte dont toute la famille se montra imbue après sa mort et dont j'aurais voulu approuver la vocation religieuse si javais vécu à l'époque de son père alors que je contrarierais celle d'une autre Thérèse qui avait pour elle une grande dévotion, quand me tomba sur le rable, l'après-midi même où j'allais visiter en coup de vent cette maison, son jardin et sa cidrerie, la nouvelle du 11 septembre et la chute des deux tours jumelles que j'accueillis avec une joie mauvaise: tandis que s'effondrait le temple du Capital, les Américains découvraient enfin qu'ils n'étaient pas invincibles. C'est peu dire qu'ils n'ont pas compris la leçon et c'est compréhensible, compte tenu de cette remarque terrible tirée d'une chanson de Daniel Balavoine, qui me choqua terriblement la première fois que je l'entendis et que je fais mienne à présent: "La vie ne m'apprend rien." Etre adulte, ce n'est pas tirer les leçons d'un passé qui a pu faire de notre vie un champ de ruines, c'est savoir qu'on n'apprend rien et essayer d'en tirer quelque chose.  

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