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mardi 20 janvier 2026

La mélancolie des survivants

Boris Cyrulnik, un Merveilleux malheur, chapitre I-8 : » Le survivant est un héros coupable d’avoir tué la mort. »
Si l’équipement génétique dun enfant contient une maladie, une deuxième partie de son aptitude à tenir le coup est imprégnée en lui par son alentour affectif. En lui tendant des perches, cet alentour lui offrent des circuits d’épanouissement. D’habitude, un enfant n’est pas un survivant, c’est un vivant. Un nouveau-né qui a failli mourir de toxicose, un bébé n’a pas conscience d’avoir frôlé la mor. Mais il comprend vers l’âge de six ans qu’il a failli succomber. Cette représentation imprime en lui un psychisme de survivant. « Je suis celui qui en a réchappé. » Cela lui donne le sentiment d’être hors du commun.
Quand on est enfant, ce qui nous enchante, c’est la merveille du monde extérieur. La notion de survie implique que l’enfant pense qu’il a failli perdre ce monde et ne plus y être. « Une force impérieuse a failli m’enlever de cette merveille. » C’est comme s’il y avait eu un combat et que l’on eût soi-même tué la mort. L’instant de survivre est instant de puissance. J’ai tué la mor, je suis donc coupable, mais j’ai tué la mort, donc je suis plus fort quelle. » (Élias Canetti). Nos mots découpent des sentiments purs, mais au fond de nous-mêmes, ce sont toujours des sentiments mêlés.
Chez les survivants, la culpabilité est imbibée de mégalomanie. Toute douleur est petite mesurée à ce triomphe. Alors beaucoup de survivants manifestent un courage morbide. « Je suis vieux de quinze ans déjà et j’ai vécu bien pire. » Il ne s’agit pas d’érotiser la souffrance, mais au lieu de déclencher un gémissement, elle provoque un défi. Toute mise à l’épreuve intime prend un effet hordalique. « Si je triomphe encore, si le jugement de Dieu m’accorde la victoire, (…) si je triomphe de la faim, du froid et de l’hostilité sociale… » Mais ce combat se déroule sur le fil du rasoir. Le paradoxe des survivants quand on les observe de l’extérieur : il s’en dégage une étrange sérénité, un équilibre étonnant après tout cequ’il a vécu, il croit à la victoire même dans les situations désespérées, mais en cas d’échec, il donne raison à ses tueurs et laisse émerger une culpabilité mélancolique. Contraint à la victoire pour ressentir la paix, tout échec réveille en lui un sentiment de néant et de mort méritée.
En cas d’échec, celui qui n’est pas survivant est déçu. Et puis il cicatrise et investit ailleurs. »Finalement cette femme ne me convenait pas. Heureusement qu’elle m’a quitté » alors que l’échec d’un survivant devient pour lui la preuve qu’il méritait la mort « Ma vie est une usurpation. » Tout échec devient une défaite qui libère la culpabilité enfouie.
Les survivants se sentent coupables, ce qui explique leurs fréquents comportements d’expiation. En se dépouillant pour les autres, on se sent moins criminel. Ce comportement qui nous ruine change le sentiment de soi et transforme un coupable en généreux donateur. C’est un malheur composé. Il contient aussi la fierté de celui qui a été plus fort que la mort, la contrainte à réussir sur le fil du rasoir et l’étonnante sérénité provoquée par le don de soi.
Bettelheim était constamment dépressif, bien avant sa déportation. Ce qui fait rebondir face aux coups du sort, la résilience n’est pas l’aptitude au bonheur. L’amour de la mort peut même être un moyen de se défendre contre l’angoisse de la mort. Les mélancoliques ne pratiquent que ça. « Je ne me sens bien qu’aux enterrements », dit cette femme. Ça provoque en moi un tel sentiment de douceur que je parviens par mon simple contact à apaiser la douleur des familles. »
L’image est un leurre qui gouverne les émotions de ceux qui nous observent. C’est un jeu de dupes circulaire. C’est pourquoi il y a des associations de victimes, mais pas d’associations de survivants. Notre oblation culturelle nous fait voler au secours des victimes, mais on se méfie plutôt des survivants. Alors les survivants ont honte de leur fierté. La culpabilité de survivre s’associe au sentiment de puissance.


 

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