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mardi 20 février 2024

Macron ou le grand balancement

L'arc républicain est comme les horloges: il se balance. Tout se balance en macronie. Vous imaginez des arcs6 boutants qui se balancent?

"L'arc républicain est tout l'hémicycle" est pourtant une évidence. (Gabriel Attal) Qu'elle soit niée démontre que la République n'est pas un régime, mais une idéologie, pas un contenant, mais un contenu, pas un pays géographique, mais un choix historique, pas une neutralité axiologique et bienveillante admettant en son sein une diversité inclusive, mais un régime exclusif des ennemis du relativisme et de ceux qui se font encore une certaine idée de la transcendance.

En République, chacun est le bienvenu pourvu qu'il ne mette rien au-dessus d'elle. En restant poli et en prenant la chose au mieux, la République est une "religion civile".


La République est une religion civile et une idéologie de régime dont ont disparu les trois grands ascendentaux":

-en bas, "le citoyen", agent de la religion civile;

-en haut, l'être suprême;

-et au milieu l'homme puisque nos dirigeants actuels sont tout à fait algorithmiques et post-humanistes.

La République est une idéologie de régime, mais ceux qui la dirigent n'ont plus d'idées.

Alors ils balancent entre des idées contraires.

Tout se balance en macronie. On y balance pas mal. La délation y est un sport apprécié dont les mercenaires qui le pratiquent peuvent faire fortune. Autrefois on y dénonçait les juifs parce que juifs, ou les résistants parce que terroristes. Aujourd'hui ce sont les complotistes parce qu'ils essaient de faire preuve d'intelligence ou d'esprit critique, mais il paraît qu'ils n'ont pas la bonne manière de l'exercer. Les complotistes n'ont pas les codes, c'est pourquoi ils essaient d'ouvrir le coffre-fort.

Ou bien on balance les discriminateurs qui n'acceptent pas que tout soit dans tout et voudraient mettre de l'ordre dans la confusion mentale d'un régime où la vérité est à la discrétion du langage intentionnel.

"Ça balance pas mal" en macronie et Jupiter y fausse les balances parce qu'il n'est pas très équilibré et surtout il n'a d'idées sur rien. "Chez ces gens-là", il paraît qu'on ne pensait pas, mais on comptait. Harpagon-Macron, notre banquier-philosophe, a une belle ambition pour notre jeunesse: qu'elle rêve de devenir milliardaire! Mais si vous tenez à lui attribuer un sosie, qu'il fasse l'Amphitryon à nos frais (soyons candoles et bons princes!), mais ne le grimez pas en Socrate corrupteur et surtout n'allez pas le condamner à boire la ciguë pour si peu.

D'autant qu'en matière d'Harpagon, notre quadra fripé est un novice. Il se pose là face à un François Fillon qui s'est fait rembourser par l'intéressée le mariage de sa fille ou aurait trouvé désobligeant de se faire tailler un costar en le payant de sa poche.

Et que dire de Trump qui promet que, si ses alliés ne payent pas leur comptant à l'Otan, il demandera à Poutine de les envahir? Vraiment, Macron est un petit joueur.

Je n'étais déjà pas très bien dans ma tête quand j'étais enfant. Et je devais être plus pervers que Macron pour que l'idée saugrenue me soit venue de faire croire à un copain un peu naïf que j'étais le grand manitou et que, le 26 mars de l'année où cette idée saugrenue m'a traversé l'esprit, j'allais provoquer un "grand balancement" où il vaudrait mieux rester couché dans son lit, car j'allais faire branler la terre sur tout son axe, pire que dans le super huit...

Je n'ai jamais bien compris le ressort du tempérament apocalyptique, sinon qu'il doit être une forme d'"après moi le déluge" qui compense la peur de la mort en souhaitant que tout finisse avec nous et que, si nous devons mourir, nous entraînions tout à bonne nôtre fin. Santé!

Je n'ai jamais eu le tempérament apocalyptique. Mais j'en ai fait cauchemarder, Macron a réalisé mon cauchemar. Il a tout balancé et tout fait balancer.

"Le grand remplacement", c'est de la petite bière. Macron, c'est le grand balancement, le grand branle. Ça branle dans le chambranle et ça tangue dans l'antichambre.

samedi 17 février 2024

Clacissisme français ou modernité russe?

L'éternel étudiant que je serai toujours se souvient des cours que lui prodigua Philippe Sellier à propos de "l'augustinisme en littérature" comme grille de lecture et de compréhension des Maximes de La Roche Foucauld, un recueil de moralités écrit pendant la Fronde, période historique on ne peut moins intéressante, où se sont forgés le clacissisme et le Français du Grand Siècle, dont la seule chose à sauver n'est pas la clarté de notre langue plate et nasale (Dieu nous en préserve!), mais bien au contraire les infinies périodes en style indirect libre de Madame de Longueville, l'amie de la Rochefoucauld, dans "la Princesse de Clèves", au génie desquelles Proust, qui lisait beaucoup Mesdames de Sévigné et du Deffand, est venu puiser, quoique dans une intention descriptive, l'art de tordre le génie de la langue soi-disant la plus logique et la plus économe au monde, avec son ordre sujet, verbe, complément.

Le clacissisme français n'a pas engendré la modernité dans ce qu'elle a d'heureux. Au contraire, elle a concilié l'égalité et la rivalité dans l'écartèlement propre à saint Augustin, qui voulait mettre un signe "égal" entre les trois personnes de Dieu.

Les jansénistes furent parmi les promoteurs de la Révolution française et les infinies ramifications de "la Cité de Dieu" ne nous ont jamais appris à bâtir la fraternité sur le dépassement du fratricide. Le clacissisme français et l'idéalisme allemand sont sans postérité heureuse, même s'ils ont cru prophétiser que le bonheur était, grâce à eux, "une idée neuve en Europe".

Tout autre est le génie d'un Dostoïevski qui a exprimé pas mal d'idées modernes auxquelles on pourrait s'accrocher pour nous remettre à flot des Lumières qui nous ont fait tant de mal. -La Révolution française n'a-t-elle pas été le premier grand choc européen?-, Et la modernité profonde ne s'y est pas trompée, puisque Dostoïevski fut l'inspirateur le plus essentiel de la pensée de René Girard, qui, contre "l'avènement de l'esprit dans l'histoire" censé découler du progrès perpétuel de l'humanité, décrit bien le processus d'inhumanisation à l'oeuvre dans la coalition et l'agrégation mimétique, sans trouver le mode opératoire pour sortir du cercle vicieux.

Au passage, je lance une pierre dans mon jardin chrétien: pourquoi Jésus a-t-Il inventé de réunir Son peuple sur un mode agrégatif, l'adjectif "grégaire" étant celui par lequel se réunit le troupeau?

Voici quelques modernes leçons d'humanité glanées au livre X des "Frères Karamazov" (que je lis très lentement, comme toujours).

Mais d'abord une autre petite pierre dans le jardin de Dostoïevski (sinon ce ne serait plus moi):"Si Dieu n’existait pas, il faudrait l’inventer", ce propos rapporté par l'auteur vaut mieux que ce propos qu'on lui prête: "Si Dieu n'existe pas, tout est permis." L'existence de Dieu ne doit être rappportée à aucune espèce d'utilité. Dieu s'Il existe, n'existe pas pour le bien de l'homme. Qu'Il lui fasse du bien en sus d'exister et comme un rayon de son existence et est ce surcroît qu'on appelle la grâce. -La grâce est un sur-croix-.

"On peut ne pas croire en Dieu et aimer l’humanité.
Voltaire ne devait pas beaucoup croire en Dieu et il ne devait pas beaucoup aimer l’humanité.

"Ne soyez donc pas comme les autres. Quand bien même vous seriez le seul à ne pas être comme les autres, ne soyez pas comme les autres."
Car avec la comparaison, commence la rivalité et avec la rivalité tous les malheurs du monde, même s'il y a la bonne et la mauvaise mimèsis, la bonne et la mauvaise imitation: la bonne est celle qui nous apprend l'émotion comique ou tragique; la mauvaise est celle qui l'agrège dans la compétition, en profitant de la tendance de l'intelligence à se réjouir d'elle-même en se gonflant d'orgueil, fondement de la vanité et de ce qu'improprement, on appelle l'amour-propre, car si l'amour-propre est l'amour de soi ou une certaine autosatisfaction, c'est une bonne chose. Mais l'amour-propre est une "crapulerie", tranche dostoïevski, car il torture les autres.

Kolia, l'enfant vaniteux, déclare à propos de lui-même:"Nous sommes tous égoïstes. [J’ai] un amour-propre égoïste d’une crapulerie tyrannique dont je n’arrive jamais à me débarrasser, même si toute ma vie j’essaie de me refaire."
Aliocha: "Ne pensez pas à ça du tout."

Car si la vanité est une prétention dégradée résultant de la jouissance de l'intelligence de se réjouir en soi et de soi, au rebours de Dieu qui existe en étant "diffusif de soi", l'amour-propre est un orgueil dégradé qui recouvre avant tout la peur du ridicule:

"Et qu’est-ce que ça veut dire, ridicule ? Dieu sait toutes les occasions où l’homme peut être ou peut paraître ridicule. En plus, de nos jours, presque tous les gens doués ont une peur affreuse d’être ridicules et ça les rend malheureux. […] De nos jours, c’est presque tous les enfants qui commencent à souffrir de ça. C’est le diable qui s’est incarné dans cet amour-propre et qui s’est glissé dans toute la génération. Oui, réellement, le diable ! Et plus personne (en même temps) n’éprouve le besoin de se juger."

UN ami me disait récemment avoir entendu que le péché "ridiculise" l'homme. Ridicule nécessaire s'il est dépassé en un décentrement de la focale de soi sur Dieu. De même, un prêtre à qui j'ai une dette d'avoir dit cela prêcha un jour ainsi : "Si jamais vous vous en voulez de quelque chose, quoi que ce soit, sachez que ce n'est pas à vous de vous juger. Dieu discernera peut-être une raison miséricordieuse à votre mauvaise action, mais ce n'est même pas cela qui compte: Dieu est en capacité de vous juger, pas vous, pas maintenant."

La vanité, l'amour-propre n'est pas une déchéance de l'amour de soi. Ce n'est pas un tort qu'on se fait à soi-même. Comme orgueil dégradé, ce n'est même pas une offense hiérarchique qu'on fait au Dieu créateur qui ne nous jalouse pas notre rang d'inférieur, mais veut nous égaler à Lui. Non, l'amour-propre est une offense contre la fraternité et ce n'est pas saint Augustin, ce plus intelligent des Pères latins, ce n'est pas le Français du Grand siècle ni l'idéalisme allemand qui nous l'apprend, mais c'est un auteur russe, issu de la religion pneumatique pour laquelle l'enfer n'est probablement pas vide, mais pas non plus éternel, c'est un Russe qui nous l'apprend, cherchez l'erreur!

 

Conversation synodale avec René Poujol. Synodal versus pyramidal?

 

Je suis depuis quelques années un commentateur régulier du blog de René Poujol. Tous les deux tenions à rendre réelle cette rencontre virtuelle. L’occasion nous en a été donnée lors de la conférence que René à Strasbourg, au FEC (foyer de l’étudiant catholique) le 12 février dernier. La conversation qui suit fait suite à cette conférence. Je la publie avec son autorisation.

 

I LE RUPTURISME

 

Écrit le 14 février pendant la nuit, jour de la Saint-Valentin et du mercredi des cendres

 

« Cher René,

 

Amusant que le premier exercice de désert auquel je me livre à l'orée de ce mercredi des cendres, non comme valentinien, mais comme insomniaque, soit de mettre dans un certain ordre (ou dans un ordre incertain) les idées qui me sont venues en assistant à ta conférence au-delà du plaisir de faire ta connaissance et du constat renouvelé de ta générosité comme orateur, mais surtout comme "échangeur" ou comme interlocuteur. Tu donnes beaucoup de toi-même et paies de ta personne en n'ayant pas à l'oral la susceptibilité agacée que tu peux manifester à l'écrit. Le principal mérite d'une conférence comme celle d'hier soir est sans doute d'aider chacun à situer sa position dans l'Eglise au regard de la tienne qui est ferme malgré ses "points aveugles".

 

     1. D'abord je crois qu'on devrait remplacer l'opposition entre synodal versus pyramidal à celle entre verticalité et horizontalité, même si ça n'empêche pas la position synodale d'être plutôt horizontale et la position pyramidale d'être plutôt verticale.

 

J'y ai réfléchi durant la nuit précédente dans mon merveilleux "Hôtel cathédrale" qui pratique encore l'hôtellerie à l'ancienne. M'est revenu le fait que dans l'émission "Grand témoin" qui m'a été consacrée sur "RCF" en 2015 ("la foi sans tabou de Julien Weinzaepflen, elle est encore podcastable et J.P. Gosset en avait donné le lien dès mon premier commentaire sur ton blog), émission qui m'a d'autant plus honoré que ma vie n'était pas adossée à une oeuvre, alors que nous avions organisé la trame de l'émission sur un coin de table avec Anne Kerléo en buvant une bière, la première question qu'elle me posa, qui devait porter sur mes raisons de croire ou d'appartenir à l'Église, m'a fait improviser ce tryptique en guise d'imcipit: "Je vois dans l'Église catholique une triple pyramide.

 

-Elle nous propose un récit sur la condition humaine qui va de la Création du monde à l'apocalypse.

 

-Elle nous met en relation avec tous les vivants et les morts.

 

-C'est une société sacrée, donc hiérarchique, qui va de la base au sommet, du simple "fidèle" au pape : on n'"abusait" pas encore du terme "clérical" et il était à peine parvenu à mes oreilles.

 

    2. Donc tu es synodal et je suis pyramidal. Tu es synodal au point que, si le synode ne marche pas, tu envisages de tout laisser tomber, j'y reviendrai. Pourquoi est-ce que moi j'aime que l'Eglise soit une société pyramidale ? Parce que, comme le disait quelqu'un (je ne sais plus qui), on est peut-être plus le fils de son époque que le fils de son père.

 

 

Quelle est ton époque et quelle est celle de ma génération ?

 

Tu es plus jeune que mes parents. Mon père est né en 1939 et ma mère en 1943. Ma mère me raconte encore parfois qu'elle se souvient, petite fille, d'avoir été envoyée par sa mère (qui n'était pas très portée sur le monde extérieur) pour chercher des tickets de rationnement. Tu es né environ trois ans avant que ces tickets, qui se sont prolongés plus longtemps que n'a duré la guerre, n'aient plus été nécessaires. C'est-à-dire que la Reconstruction n'était pas tout à fait achevée quand tu es né, tu as dû en sentir inconsciemment le traumatisme, mais globalement tu étais mûr pour être un enfant des Trente glorieuses et de leur société d'abondance où ceux qui avaient vingt ans en 40 avaient décidé de n'avoir peur de rien et vous ont donné la patate pour le reste de votre vie.

 

On tape beaucoup sur la génération des boomers. Je ne m'en suis pas privé. Aujourd'hui je trouve ça un peu facile. Ce n'est pas elle qui a sonné l'heure de la fin des modèles sociaux ou familiaux, sans doute est-ce la guerre. Mais aussi ces modèles étaient-ils saturés de leur propre saturation et usés de leur propre épuisement et la génération des boomers n'a fait que devoir analyser cet épuisement. Il en est résulté que les enfants de la Reconstruction sont devenus ceux de la déconstruction nécessaire, qui ne se voulait pas une destruction comme le disent les gens de droite un peu primaires.

 

Ma génération a subi de plein fouet le traumatisme de la fin des modèles lié à la fin de la société d'abondance dont elle a encore connu les soubresauts comme tu as connu ceux de la Reconstruction. Elle a dû faire le deuil des années fastes et, se retrouvant dans une sorte de confluent, elle n'a pas pu ou su choisir son camp. Elle s'est contentée de déshonorer ou de juger ses parents dans la roue de la psychanalyse en croyant qu'elle allait "faire mieux" comme l'enjoint Mélenchon à la génération suivante, mais elle n'a pas trouvé sa place dans le monde et n'est jamais sortie de l'enfance. Elle n'a pas pu admettre qu'il puisse y avoir "deux Eglises irréconciliables" comme Manuel Valls s'est montré le fossoyeur de la gauche en prétendant à deux "gauches irréconciliables." Née de parents fâchés, elle a cherché la voie d'une impossible réconciliation. Dans cette impasse, elle voudrait, comme je l'ai dit en réagissant à ta conférence, que tous les catholiques soient de la même famille.

 

La génération du petit jeune homme (un suivantquestionneur) que nous avons perdu et qui m'a beaucoup touché (comme j'ai été heureux de rencontrer Christophe Sobodka) vit dans un restaurationnisme assumé. Elle a besoin d'une apologétique à la Mathieu Lavigna, elle a besoin de retrouver le récit de l'Église. Il est dommage que ta génération ne comprenne pas l'attente de ces jeunes et qu'elle ne vous intéresse pas. Pire, vous êtes à la limite de la mépriser. Parce qu'en dehors de vouloir retrouver un ordre moral, elle voudrait retrouver le récit des Evangiles et de l'épopée humaine telle que l'avait racontée l'Eglise. Elle voudrait retrouver ses bases pour pouvoir danser dessus. Mais contrairement à ma génération et bien qu'elle ait été confinée, brimée et masquée par l'expérimentation covidique, elle trouvera sa place dans le monde. Elle rebâtira l'ancien modèle ou un contre-modèle. Son conservatisme réussira. Sa victoire ne sera pas ma victoire, mais je comprends l'attente qui la sous-tend. Je la comprends et je la plains.

 

Longtemps (et c'est la deuxième partie de l'intervention que je voulais faire et que j'ai mangée en cours de route), j'ai cru qu'il fallait reformuler notre credo à nouveaux frais. Cette entreprise est beaucoup plus passionnante que ce qui vient et je ne désespère pas de m'y atteler même si l'effort est anachronique.  Mais la crise de la culture et de la transmission rendent avant tout nécessaires la réexposition du kérigme et c'est ce qui fait que les évangéliques ont le vent en poupe.

 

 

3. Parmi toutes les raisons qui me font penser que le synode est un écran de fumée où la "conversation dans l'Esprit" substitue le langage au Verbe et donne lieu à un jargon de l'élargissement qui manque de colonne vertébrale parce que, pour être libéré, il faut connaître sa prison intérieure; au-delà de l'impasse de la "démocratie participative" que je crois avoir évoquée passablement, il y a surtout ceci qu'il me semble n'avoir pas su exposer très clairement: c'est que, pour "marcher ensemble", il faut marcher dans la même direction. Pour la trouver, il faut que quelqu'un l'indique et on a tôt fait de s'appuyer sur ce que ce Quelqu'un ne saurait être que l'Esprit. Dès lors il peut y avoir les traînards, les râleurs et ceux qui voudraient aller plus vite et qui pestent sur les lenteurs de l’arrière. Mais les directions dans l'Eglise ne sont plus les mêmes.

 

J'ai été attentif, pendant le dîner, aux remarques acerbes lancées contre la communauté saint-Martinqui sait faire du marketing un peu chafouin, mais est bien charpentée. Je t'en donne pour exemple l'homélie prononcée par dom Pascal Boulic lors de la première messe grégorienne que j'ai accompagnée le 4 février dernier à la demande de mon ami Sébastien Braillon, facteur d'orgue. Il parlait du signe de Croix comme donnant justement la bonne articulation entre verticalité et horizontalité, toutes deux nécessaires, assurait-il. C'est après avoir tracé sur soi le signe de la verticalité qu'on peut entrer dans une horizontalité féconde. Je trouve ça loin d'être nul, nourrissant et je me souviens de ce qui a été prononcé au cours de cette prédication.

 

On ne se respecte plus dans l'Eglise, mais la ligne de fracture s'est déplacée sur le champ de l'agressivité. Autrefois c'étaient les traditionalistes qui ne tarissaient pas d'agressivité. Aujourd'hui, parce qu'il y a un progressiste à la tête de l'Église, mais aussi à cause de l'anachronisme du restaurationnisme dont vous ne comprenez pas pourquoi il surgit maintenant et en raison duquel vous anticipez que le synodalisme de François vous donnera une victoire à la Pyrrhus, l'agressivité s'est déplacée des traditionalistes assommés aux progressistes que les accusations de jadis des premiers laissaient naguère plutôt indifférents.

 

Tous ne marchent pas dans la même direction dans l'Église, ce qui serait un prérequis de la raison synodale au moment même où l'enjeu de l'ocuménisme s'est déplacé et où il ne s'agit plus de trouver une unité confessionnelle entre toi et le descendant d'Albert Schweitzer et du protestantisme libéral qui a parlé à la fin de ta conférence, ou entre moi et un quelconque évangéliqe, mais d'abattre les cloisons entre les demeures ou sensibilités spirituelles pour faire Église. On en est loin. Il semble y avoir bel et bien deux "Églises irréconciliables."

 

 

Tu identifies à très juste titre que l'assomption du pastoral par l'ancien siège du doctrinal est un fait saillant, mais c'est le dernier coup de pied de l'âne de la dissociété et c'est aussi ce qui rend impossible la victoire du synodalisme. Faire de Rome, non la gardienne du temple, mais le garant du pastoralisme, c'est littéralement mettre l'Eglise cul par-dessus tête et, pardonne-moi cette trivialité, mettre la tête où il devrait y avoir le cul et surtout le cul là où il devrait y avoir la tête, c'est presque vrai au sens propre (ou sale). La crise des abus a révélé des dysfonctionnements très graves de l'autorité dans l'Eglise qui ne s'attaque pas à ses causes structurelles, mais elle a servi avant tout de prétexte aux tenants du Vatican III pour sortir des "agendas cachés" tels que le rapport Sauvé, et ne pas assumer qu'ils étaient des rupturistes.

 

4. D'abord tu me rendras ce point que, depuis le début, j'ai compris ce que toi-même ou François Cassingéna-Trévédy ne saviez pas encore vous-même que vous désiriez au début u premier confinement : vous vouliez aller au clash, à la rupture. Le dire nécessite de commencer par répondre à la question du pourquoi ce rupturisme.

 

Mon hypothèse est qu'alors que la société retrouvait sa liberté en 1968, puis se déprenait de sa liberté par le néo-puritanisme d'aujourd'hui en trouvant que la liberté avait un goût amer, vous ne saviez pas que vous cherchiez la liberté dans l'Église et vous devenez des libertaires à contre-temps, voulant peut-être compenser l'amertume de la permissivité sociale dans une liberté des enfants de Dieu que l'Église marchande très cher.

 

Il n'est pas facile d'avoir le courage de ses ruptures, mais on perdrait beaucoup moins de temps et on gâcherait beaucoup moins sa vie et celle des autres en le trouvant, même sur le plan conjugal où les femmes sont plus souvent les premières à trouver "le courage de rompre", tu vois que je peux être féministe à mes heures...

 

J'aime la question de Jésus dans l'Évangile après le "Discours sur le pain de vie." "Vous aussi vous voulez partir?" Et pourquoi pas? Le diable n'est pas dans le oui ou le non, il est entre le oui et le non. Les disciples sont un peu pleutres quand ils répondent en la personne de Pierre : "À qui irions-nous, Seigneur ? Ton discours nous heurte, mais nous comprenons bien que tu as les paroles de la vie éternelle." Ils répondent un peu comme Baudelaire (dont je comprends que mon catholicisme décadent me rend proche et que je suis malgré moi un anti-moderne, même si je trouve cette posture un peu vaine) : "Si tu peux rester, reste. Pars s'il le faut." Or il faudrait inverser la proposition : "Si tu veux partir, pars et reste si tu ne peux pas faire autrement." François a raison de ne pas avoir peur des schismes. Mais écouter sa propre logique et le bruit que fait la vie dans notre coeur est une école de discernement où le "bon Esprit" passe souvent pour le mauvais.

 

Voilà les réflexions que je voulais partager avec toi. En espérant qu'elles ne t'ont pas trop heurté, mais tu as désormais l'habitude.

 

 

En toute amitié,

 

Julien »

 

II CONVERSATION SYNODALE

 

Quelques heures plus tard, soit le 14/02/2024 à 10:43, Renéme répondait :

 

« Cher Julien,

 

J’imaginais assez que notre rencontre de Strasbourg à l’occasion de ma conférence te serait l’occasion d’une lettre personnelle. La seule inconnue pour moi était sa tonalité et, bien sûr, son contenu. Merci, déjà, d’avoir pris le temps de l’écrire. 

 

De ce Synode dont tu ne vois pas l’utilité, j’ai retenu notamment la méthode dite de la conversation dans l’Esprit que je trouve riche de potentialités. Dans un premier « tour de table » chacun s’exprime librement sur le thème retenu sans que personne ne l‘interrompe. Dans une deuxième prise de parole chacun est invité, non pas à argumenter son propre point de vue pour le justifier, au regard de ce qu’il a entendu, mais d’abord à dire ce qu’il retient de positif dans ce qui a été exprimé par les autres et ce avec quoi il peut être en désaccord… Ce n’est que dans un troisième temps que s’ouvre le débat avec pour objectif d’esquisser une position qui puisse faire consensus. Je vais tenter d’appliquer la méthode à “ta“ lettre (et non à “la“ lettre). 

 

Il est des points d’accord entre nous. Je ne vois aucun inconvénient à articuler la vie chrétienne entre verticalité et horizontalité. J’adhère sans réserve à la proposition d’une lecture de l’aventure humaine de la Création à l’Apocalypse, si l’on sait décrypter intelligemment les textes; et j’ai toujours dit (y compris dans Catholique en liberté) combien la communion des saints - où je situe notre relation - était l’une des affirmations du Credo parmi les moins problématiques pour moi. Je te suis tout autant lorsque tu affirmes que chacun de nous est fils de son époque et doit donc être compris dans ses réflexions et attitudes à partir de cette grille de lecture. Et je reçois tout à fait le désir des jeunes générations de trouver où reposer leur tête. Ce qui nous fait collectivement obligation à remettre le Kérygme au centre de notre témoignage. 

 

Ce n’est déjà pas si mal, sauf qu’à partir de là il existe de fait des divergences de perception et d’analyse, entre nous.

 

Tu m’accuses d’avoir en quelque sorte “congédié“ le jeune intervenant « conservateur » de la conférence. D’avoir opposé de manière un peu condescendante à son propos sur la nécessaire herméneutique de la continuité, le constat d’une rupture de fait, assumée par l’Eglise, entre le Syllabus et Vatican II. Je me souviens de lui avoir dit que j’accueillais pleinement son désir de continuité dans l’Eglise pour ce qui était du cœur de la foi, le Kérygme, pas les arguties concernant des ajouts de croyances auxquelles il est libre de s’attacher si ça lui parle. Vatican II nous enseigne qu’il y a une hiérarchie - voilà une expression qui devrait te plaire - des Vérités. Et je ne comprends pas, précisément, que tu ne comprennes pas combien c’est précisément une démarche synodale qui peut nous permettre d’assumer l’unité sur l’essentiel et la diversité de sensibilités sur l’accessoire.

Débattre jusque’à l’absurde pour savoir si communier dans la bouche est plus respectueux de la Présence Réelle que communier dans la main a perdu, pour moi, tout intérêt. Face à cette attente des jeunes générations, c’est à l’Eglise d’apporter la réponse, pas à René Poujol dans une conférence dont ce n’est pas l’objet. Et je n’ai jamais refusé de rencontrer des jeunes auxquels je suis capable d’adapter mon discours pour répondre à leurs attentes que je respecte. Encore faut-il que l’institution, dans son mode d’organisation, et de fonctionnement, “perçoive “ et “accepte“ cette possibilité non cléricale. 

 

Pardonne-moi de reprendre ici ce que j’ai écrit - et que tu as sans doute lu - dans mon billet sur le contenu de mon blog en 2023 à propos de l’article non écrit, sur les jeunes catholiques : « J’aurais suggéré que, contrairement aux propos, naïfs ou manipulateurs, entendus ici et là : si la jeunesse représentait d’évidence l’avenir – démographique – de l’Eglise, elle n’était pas assurée pour autant d’en incarner la Vérité enfin retrouvée contre ses aînés prétendument dévoyés par le « concile des médias » ! J’aurais conclu à la triple nécessité : de respecter ces jeunes tels qu’ils sont et de prendre leurs requêtes notamment spirituelles au sérieux, de les aider à comprendre qu’ils n’étaient, à eux tout seuls, ni l’Eglise d’aujourd’hui ni celle de demain, et de nous interroger sur les raisons de l’invisibilité d’une “autre“ jeunesse catholique : discrétion ou marginalité ? »

 

Tu plaides la cause des Saint-Martin. Mes réserves viennent du fait qu’ils représentent une tentation de formation de prêtres « hors sol » là où la richesse d’avant hier fut d’avoir des prêtres diocésains qui connaissaient l’odeur de leurs brebis parce qu’ils appartenaient au même troupeau. Et si nos terroirs ne produisent plus de prêtres, peut-être est-ce un signe du Ciel, une invitation - précisément synodale - à ce que la Mission soit portée aussi par les laïcs, au nom du sacerdoce commun des baptisés. Et pardonne-moi, mais c’est un Saint Martin qui, il y a quinze ans, a prophétisé à mon endroit "Monsieur Poujol, dans dix ans votre génération aura disparu et nous allons pouvoir reconstruire l’Eglise ». 

 

Tu me dis ta conviction que le “pré-requis“ de la synodalité serait de s’assurer, déjà, qu’on marche bien dans la même direction. Je n’en crois rien.  C’est aujourd’hui - hors synode - qu’on perçoit en la radicalisant parfois non sans arrières pensées, l’existence de chemins divergents. Décider, de manière volontariste, de  « marcher ensemble » porte précisément l’exigence, à un certain moment, de s’expliquer sur l’horizon à atteindre et, éventuellement, de se mettre - enfin - d’accord sur la marche à suivre. J’ai souvent dit combien pour moi l’écriture n’était pas d’abord le moyen d’exprimer ma pensée mais un mode d’élaboration de ma pensée. Ici il en est de même : c’est en marchant ensemble que nous apparaît la nécessité de décider où l’on va… Encore faut-il le vouloir au risque de confronter notre désir à celui de l’autre et de nous remettre en question.

 

Tu crois voir chez-moi la conviction d’une « victoire du synodalisme » au terme d’un Grand Soir ecclésial… que tu penses être une victoire à la Pyrrhus. Tu y opposes la victoire à tes yeux assurée du conservatisme/restauralisme revendiqué par la nouvelle génération.  Double erreur de perspective : je ne suis absolument pas assuré d’une quelconque victoire de la synodalité. J’ai terminé la quasi totalité de mes billets sur le synode, depuis deux ans, en évoquant l’incertitude qui pesait sur la mise en œuvre de ses conclusions par les clercs - et les jeunes générations - le moment venu. Ce que je dis et que je crois profondément, c’est en effet, que la synodalité est, à mes yeux, la seule voie pour sortir de l’impasse institutionnelle actuelle et donc qu’en cas de « non réception » par les clercs, je ne vais pas m’épuiser à faire tourner une boutique - car l’institution n’est pas l’Eglise - selon des schémas avec lesquels je suis en désaccord et dont l’échec est patent. Et qu’alors je rejoindrais les laïcs bien décidés à suivre cette proposition, au besoin sans les évêques, les prêtres et les jeunes rétifs, auxquels je ne conteste pas de continuer à faire vivre une Eglise à l’ancienne. Mais enfin, comprends, de ton côté, qu’il y a là quelque chose qui tient à la Vérité de l’agir chrétien, au-delà de l’adhésion au noyau dur de la foi. Je ne vais pas y renoncer au motif que les « petits jeunes » n’en voient pas l’intérêt à ce jour. 

 

Permets-moi de revenir en conclusion - provisoire - sur ton affirmation selon laquelle chacun de nous est fils de son époque plus que de son père. Je te redonne ici la “chute“ de mon dernier billet de blog : « Dans sa Vie de Jean Racine, François Mauriac a cette phrase : « L’individu le plus singulier n’est jamais que le moment d’une race. » Ce qui signifie, ici, que François n’est jamais que le pape que l’Esprit nous a donnés et que l’Eglise a produit, à ce moment précis de son Histoire, pour l’aider à poursuivre sa route. En faire, avec d’autres, la lecture d’un pape « progressiste » est une manière de botter en touche et de te justifier dans ton propre refus de te confronter loyalement à ce qu’il propose, puisque précisément, ce n’est pas le pape qui parle, mais un pape “progressiste“. 

 

Oui, je crois avec Christoph Théobald dans son dernier livre dont j’ai fait recension, que le synode est voie de réconciliation possible. Et je te sais gré d’avoir ouvert ta lettre en reconnaissant que mon propos, à Strasbourg, au moins dans sa conclusion, était d’ouverture lorsque j’exprimais mon désir de ne jamais refuser l’espérance des autres. Je ne souhaite que la réciprocité.

 

Avec amitié

 

René »

 

Le vendredi 16 février 2024 à 13:55:31 :

 

« Cher René,

 

Je réagis à quelques points de ta réponse dont je te remercie, y compris pour lui avoir appliqué la méthode synodale de la "conversation dans l'Esprit" à laquelle je ne trouve rien à redire, surtout au premier point : laisser parler son interlocuteur sans l'interrompre est un point commun des francs-maçons, des alcooliques anonymes, des cercles ignatiens et de tous ceux qui veulent promouvoir une qualité déchange entre les uns et les autres.

 

Dire que je ne vois pas l'utilité du synode est trop dire. Je n'en vois pas l'urgence. Il est certes important de parler entre nous, mais ce n'est pas urgent puisque peu nombreux sont ceux qui comprennent encore ce que nous entendons par le christianisme. L'urgence est à mes yeux de ne pas laisser s'en aller la dernière génération des chrétiens européens qui ont encore des références chrétiennes sans qu'ils puissent transmettre le flambeau aux jeunes générations.

 

Chacun de nous est fils de son époque, c'est-à-dire que l'histoire de chacun de nous peut être inscrite dans celle de sa génération. Si Annie ernaux a eu le prix Nobel de littérature, c'est parce qu'elle a actualisé cette intuition et cette microsociologie mieux que personne dans "les Années", entre autres ouvrages.

 

Tu dis que je t'"accuse" d'avoir "congédié" "le jeune intervenant « conservateur » de la conférence" que tu as donnée à Strasbourg. Loin de t'en avoir accusé, je t'ai donné acte que tu n'avais pas fait preuve d'agressivité envers lui, que tu lui avais prouvé que "l'herméneutique de la réforme dans la continuité" n'était pas possible entre le Syllabus et le refus d'anathématiser contenu dans Vatican II, mais que ta réponse l'avait fait fuir un peu comme le jeune homme riche était parti face aux mots de Jésus, sauf que c'était un jeune homme pauvre. Et le fait qu'il se soit évaporé à la fin est pour moi un phénomène emblématique, un signe qu'il faut prendre au sérieux. Un "signe des temps" ou un signe d'une discorde entre deux générations. 

 

Je fais un rapide excursus pour te dire que je n'ai jamais compris pourquoi le concile Vatican II a décidé de ne prendre les "signes des temps" qu'en bonne part quand, au contraire, l'Evangile de son côté voulait qu'on ne prenne qu'en mauvaise part les signes avant-coureurs du glorieux retour du Christ qui devraient être une bonne nouvelle pour chacun d'entre nous si l'un ne devait pas être pris et l'autre laissé, mais c'est une autre histoire et l'interprétation exclusivement positive des "signes des temps" ne remonte pas au concile Vatican II, , mais à "Pacem in terris" si ma mémoire est bonne.

 

Je converge avec toi pour affirmer que le magistère de l'Église a empilé une jurisprudence doctrinale et canonique qui fait bien peu de crédit à l'affirmation de saint Paul, au reste difficile à comprendre, que le Christ nous a affranchis de la loi, dont il faudrait préciser que la loi dont il s'agit est la loi morale et non la loi ontologique. Les traditionalistes continuent de s'adosser à une "religion de la loi" un peu comme les musulmans avec la charia et les hadith et beaucoup plus que les juifs dont Guy Legrand fait bien de rappeler régulièrement sur ton blog que  la Torah et le Talmud nous racontent beaucoup plus le processus d'interprétation de la loi (où Moïse sait se mettre à l'école de rabby Akiva) que le récit fondateur d'une histoire sainte où surnagent essentiellement les constituants de la relation divino-humaine à travers la création de l'homme, l'élection par Dieu d'un peuple et la libération de l'esclavage comme gage de cette élection divine. 

 

Les tradis sont des accros à la loi. Si le synode pouvait faire le tri dans cet empilement législatif, il nous avancerait. Mais il faudrait en même temps faire un tri dans la doctrine et c'est là que le bât blesse, non que la doctrine ne soit susceptible en théorie de s'émonder par son développement interne, mais cet émondage est rendu difficile par le fait qu'y compris dans l'interprétation que Vatican I a donnée de l'infaillibilité du pape (appelée à être transférée à l'infaillibilité du "sensus fidei fidelium", donc au sens des réalités de la foi qu'a le peuple fidèle), la confusion a été entretenue entre la foi et les moeurs. Si le synode pouvait séparer ces deux réalités, je ne pourrais que lui en savoir gré, mais la discussion qu'il porte est plus large et moins bien définie.

 

"Débattre jusqu'à l’absurde pour savoir si communier dans la bouche est plus respectueux de la Présence Réelle que communier dans la main a perdu, pour moi, tout intérêt." Pour moi, cela n'en a jamais eu. Je suis d'une génération qui a toujours communié dans la main. Donc je n'ai jamais compris cette querelle byzantine. Et comme j'aime à le répéter par boutade, il vaut mieux communier dans une main sale que sur une mauvaise langue.

 

Je ne plaide pas outre mesure la cause des Saint-Martin. Je les ai vus à l'oeuvre dans une situation très difficile où ils ont fait de leur mieux pour accompagner jusqu'où ils pouvaient un ami qui s'est perdu en lui-même et où ils se sont montrés des interlocuteurs très loyaux dans cet accompagnement et dans le transfert qu'il fallait faire du refuge de Montligeon que des religieuses qui l'avaient élevé avaient imaginé pour lui vers une famille d'accueil et un suivi psychiatrique. 

 

Je n'aime pas l'opprobre dont je les vois couverts , moins encore depuis que j'ai l'occasion d'aller jouer chez eux de temps à autre, dans la principale église de Mulhouse qu'ils desservent. Les habitués des églises main stream et soi-disant plus proches de l'Évangile leur reprochent de distinguer entre "servants d'autel" et "servantes d'assemblée". Autre guerre picrocholine dans laquelle je me refuse d'entrer. Il ne me semble pas que la complémentarité des sexes soit devenue un gros mot face à l'égalité des genres, mais comme je ne prétends pas avoir d'avis sur tout, je n'ai pas d'avis sur la question. 

 

On leur reproche surtout de remplir les églises avec des initiatives parfois spectaculaires. Où est le mal ? Pour moi, cela s'appelle l'évangélisation. 

 

Je les entends prononcer des homélies qui ont du sens et du fond. À la messe des cendres que j'ai entre autres accompagnée pour eux, le célébrant disait que la liturgie était aussi un "jeu" et qu'il fallait laisser pénétrer tous ses sens, voir, sentir, chanter aussi, pour, "petit à petit", se sentir engagé dans un mouvement vers dieu. La liturgie est un théâtre de Dieu, une mystagogie et un "mystère" comme on le disait au Moyen-Âge. Des luthériens de stricte observance d'une église dont est issue ma mère furent les premiers à me dire que la liturgie était le théâtre de Dieu. Je fus stupéfait non seulement de l'affirmation, mais que ce soient des luthériens qui aient osé la formuler. J'aime le texte de mère Teresa qui dit entre autres: "La vie est un jeu, joue-le". Il faut savoir jouer avec Dieu pour être gagné par Lui. 

 

"Mes réserves viennent du fait qu’ils représentent une tentation de formation de prêtres « hors sol » là où la richesse d’avant hier fut d’avoir des prêtres diocésains qui connaissaient l’odeur de leurs brebis parce qu’ils appartenaient au même troupeau", suspectes-tu. Admettons qu'ils n'appartiennent pas au même troupeau que leurs paroissiens parce qu'ils sont souvent issus de classes sociales supérieures ou aristocratiques et qu'ils s'appuient sur lesdites classes sociales avec moins de conservatisme et de goût du prestige que je ne l'ai vu faire à Paris au cal Lustiger. En attendant, ici, ils organisent une fois par mois des repas "table ouverte" et des "balades du curé". Ils prennent plein d'initiatives pour se rapprocher des gens et les rapprocher les uns des autres.  Donc en quoi sont-ils "hors sol"?

 

Leurs confrères diocésains entendent leur faire de mauvaises manières, je n'entrerai pas dans les détails, mais je n'aime pas ça. Même si j'ai vu des Saint-Martin faire de mauvaises manières aux prêtres diocésains de Sées et même si je comprends très bien que tu puisses concevoir de l'amertume à cette phrase qu'ils ont prononcée à ton encontre: ""Monsieur Poujol, dans dix ans votre génération aura disparu et nous allons pouvoir reconstruire l’Église."" "Reconstruire l'Église", "réparer l'Église", l'intuition de saint François n'était pas très éloignée, même si les orientations pastorales du "povorello" diffèrent à beaucoup près de celles des saint-Martin.  Mais laisse-moi rapprocher cette condamnation univoque de ta génération prononcée par un prêtre de cette communauté de ta phrase écrite à propos des "jeunes catholiques" que tu appelles un peu plus loin dans ta réponse des "petits jeunes": ils sont peut-être l'avenir démographique de l'Église, mais ils ne forment pas  toute la jeunesse à eux tout seuls et ils ne détiennent pas la vérité de l'Église. Autrement dit, ce n'est pas parce que ta génération s'en va en voulant en découdre que ce qu'elle a semé doit être entièrement piétiné. Je ne peux pas te donner tort là-dessus.

 

Je te dis ma "conviction que le “pré-requis“ de la synodalité serait de s’assurer, déjà, qu’on marche bien dans la même direction." Tu "n’en crois rien. [...] "Décider, de manière volontariste, de  « marcher ensemble » porte précisément l’exigence, à un certain moment, de s’expliquer sur l’horizon à atteindre et, éventuellement, de se mettre - enfin - d’accord sur la marche à suivre."

L'horizon, c'est le Christ, mais nous en avons des représentations différentes. C'est au Christ de nous attirer à Lui comme Il nous l'a promis, quand Il serait élevé de terre; ce n'est pas à chacun des membres du synode de dire: "Moi, je veux aller là" ou "non, moi, je veux aller dans l'autre sens." Or la connotation de la démarche synodale d'avancer au large du pastoral contre les étroitesses du dogmatisme, c'est ce que j'appelle le progressisme qui voudrait "élargir" (ou libérer) les hommes sans avoir discerné quelles étaient leurs prisons intérieurs et sans avoir pris soin d'en ouvrir les portes. Étant à noter que pour moi, le mot d'"élargissement" est l'un des plus beaux mots de la langue française, je l'ai écrit dans mon "Apologie d'une intériorité".

 

Je ne te crois pas plus assuré de "la victoire du synodalisme"que je ne le suis, en réalité, de celle du "conservatisme", sinon pour faire vivre l'Église comme une contre-société, selon le voeu du cal Lustiger (encore lui !) à la fin de sa vie. Je regrette que tu conditionnes le fait de rester dans l'Église (c'est ce que tu m'as dit après la conférence) à la réussite du synode. Ici, tu le nuances en parlant de "faire tourner la boutique" de l'institution ecclésiale. Mais qu'est-ce que vous avez donc tous contre l'institution ? Je n'ai jamais conçu l'Église comme une institution et encore moins comme une boutique, même si les clercs ont souvent entre eux des relations de boutiquiers. J'ai toujours aimé dans l'Eglise sa dimension corporative portée, comme tu le dis, par la "communion des saints" qui est le recto de la "télépathie générale", bien loin de l'incommunicabilité entre le "moi" et l'autre, entre l'homme, "tout parfait et solitaire", et ses semblables.

 

Je ne suis pas anti-François. Je le reçois, non comme un "pape progressiste", mais comme le pape qui m'est donné. Seulement j'ai cessé d'être l'enfant d'une Eglise totalitaire qui devrait applaudir à toutes les inflexions des papes depuis qu'avec la mort de Paul VI, s'est découverte à moi l'existence de la papauté. Avant de te rejoindre pour ta conférence, j'avais joué un enterrement avec un prêtre polonais dont j'aime beaucoup le travail d'écriture, très original, en langue française. Il fait preuve de beaucoup d'humour dans la profondeur. Je ne t'apprendrai pas que les prêtres diocésains français, qui décidément n'aiment pas grand monde (et en ce sens, ils ne sont pas des exemples de disciples du Christ), n'aiment pas les prêtres fidei donum en général et les prêtres polonais en particulier. Je lui ai demandé ce qu'en tant que Polonais, il pensait de Jean-Paul II. Devenant soudain sérieux, il m'a répondu: "C'est un saint. Qu'ont fait les suivants ?" Benoît XVI n'a jamais trouvé ses marques en dépit de l'intelligence qu'il a déployée à catéchiser l'Église en la rendant plus traditionnelle, en contradiction avec son passé de secrétaire d'un Père conciliaire qui n'aurait pas aimé entendre dire que ses positions devaient se distinguer d'un "concile des médias". Quant à François, je vois au moins deux hommes en lui : un pape plein d'Evangile qui le commente à la mitraillette, tellement ce texte l'habite et lui parle, et à côté de ça un pape qui dit au monde ce que le monde a envie d'entendre tout en dénonçant la "mondanité spirituelle"; un pape qui fait le jeu des grands de ce monde  et des grands pouvoirs de la "mondialisation heureuse" tout en rêvant d'une "Eglise de pauvres pour les pauvres" où le Christ ne demanderait en somme plus rien à personne en termes de combat spirituel, bien qu'il s'agisse de lutter contre le diable même si l'enfer est vide. Je ne sais pas comment se résolvent ses contradictions, sinon que je crois savoir qu'il est devenu prêtre par défaut. François serait-il le pape par défaut d'une Eglise qui dépose le bilan? Ce pape infaillible serait-il un syndic de faillite ?

 

Tant pis si c'est ma chute. »

 

Julien

 

(À suivre) 

samedi 10 février 2024

Méditations sur la mort

Je suis fasciné, en théorie -car je ne suis pas parvenu à assimiler celles de François Cheng- par l'exercice des "méditations sur la mort". 


Pour ma part, je m'en tiens à ces deux ou trois réflexions:


"On n'est plus que bienveillance pour une âme que l'on a comprise." 


Si l'on ne dit jamais de mal des morts, ce n'est pas seulement par bienséance, c'est parce que la mort produit un enfantement à l'envers ou un enfantement intérieur: on "comprend", on prend avec soi l'âme de ceux que nous avons perdus et que nous pleurons éperdument. Nous n'en retenons que le bien parce qu'alors que la vie se passe à ruminer les offenses reeçues plutôt qu'à penser à celles que nous avons commises, à les ruminer dans d'interminables psychanalyses qui ne sont pour beaucoup qu'un exercice de victimisation où nous n'existons que par ce qui nous a fait du mal, nous nous apercevons en perdant quelqu'un que ce mal n'était que l'écume de la relation et que, comme le dit à peu près saint Thomas d'Aquin, le mal n'existe pas ou n'existe que comme un manque-à-être. Seul existe le pardon, le "pardonne-leur,car ils ne savent pas ce qu'ils font" d'un Dieu expirant qui est essentiellement pardon, en sorte que le pardon devient une condition essentielle de la relation à autrui et à soi-même.


Freud dit étrangement que "le principe de plaisir" est comme un produit de la pulsion de mort, ou bien il la produit. Cela est malsonnant si l'on songe que le tropisme judéo-chrétien abolit le droit au plaisir. Pourtant c'est une réalité. Accepter la limite de "l'homme" qui "s'empêche" est entrer dans la vie telle qu'elle est, et on n'aime vraiment la vie qu'à condition de l'accepter dans la réalité de ses "lois ontologiques", lois que Jésus n'est pas venu abolir, mais accomplir, ne nous ayant affranchi, non pas de la loi morale, mais de la mathématique de cette loi: "Agis bien et tu seras récompensé."


Mon amie Nathalie a accompagné par la pensée l'agonie de ma tante et en a tiré ce texte très simple écrit en une nuit que je considère comme très beau, que j'ai mis en musique, mais je ne rencontre pas un franc succès avec les textes ou les musiques que j'aimerais populariser:


"ENFANT DE LUMIERE



N'aie pas peur


Le coucher du soleil t'alourdit les paupières,

Mais la nuit étoilée te conduira à un voyage paisible.


N'aie pas peur


Le glacier d'étendue cristalline recueillera tes idées.

Tu traverseras un couloir entouré par nos coeurs.


N'aie pas peur


Une petite étoile te recevra, t'entourera et te réchauffera.

Une douce lumière te prendra pour te caresser le visage

Et te dira, dans l'écho de nos voix :


"N'aie pas peur


Je suis là pour t'accueillir

Et pour t'offrir une vie éternelle

Après avoir parcouru avec toi un chemin sur terre

Où beaucoup d'êtres auront connu ta gentillesse".


Ce que j'aime le plus dans ce texte est l'allusion à "la petite étoile" qui "caressera ton visage", mais surtout à la certitude que "tu traverseras un couloir entouré par nos coeurs". Jamais je n'aurais trouvé ça, car dans la mort, je ne sais pas ce que l'on traverse. Mais d'autres le savent pour moi et j'apprends d'eux.


Une des plus belles expériences de ma vie d'organiste liturgique est d'accompagner des enterrements. La plupart du temps, je ne sais rien ou presque de la personne que l'on enterre. C'est  à peine si quelquefois je connais son nom et son âge, car je participe rarement à l'entretien préalable qui réunit le prêtre et la famille, sauf quand celle-ci formule des demandes précises, qui sont le plus souvent purement musicales. 


Mais j'ai remarqué que chacun a l'enterrement qui lui ressemble. Les pratiques varient d'un prêtre à l'autre et d'un organiste à l'autre. Personnellement, j'essaie de me pénétrer de ce que je ressens de la peine, extrême ou quasiment banale, que je sens monter dans l'église. et puis j'y adapte, soit mes improvisations, soit les pièces que je choisis presque toujours à la dernière minute. 


Je crois n'avoir  presque jamais fait de faute de goût à l'occasion d'un enterrement, car on ne peut pas se tromper d'atmosphère. L'atmosphère de la vie et de la peine des familles fait dire au prêtre ce qu'il faut et jouer à l'organiste comme il faut. Et fait chanter à la chorale comme il convient. 


C'est une expérience très forte et très nourissante, presque rédimante, à propos de laquelle je me suis entendu répondre à un taxi musulman qui me disait qu'à me transporter dans toutes les églises, je lui apparaissais comme soldat de Dieu. "Ah non,  je ne suis le soldat de rien du tout, mais j'accompagne la peine des familles en deuil avec ma foi qui n'est qu'un doute surmonté accroché à la dimension corporative de l'Eglise, rameau de l'humanité, corps du Christ. 

mercredi 7 février 2024

François ou Amélie?

Faut-il regretter que l'encombrant François Bayrou ne devienne pas ministre du futur gouvernement remanié? Réponse àPhilippe Bilger et aux harceleurs d'Amélie Oudéa-Castéra.


Justice au Singulier: François Bayrou entre hier et demain... (philippebilger.com)


Cher Philippe,


Votre fidélité à François Bayrour vous honore. Je n'oublie pas, moi non plus, que vous avez réalisé avec lui un entretien qui me l'a presque rendu cohérent. Mais "pour un instant, pour un instant seulement", comme aurait dit mon idole Jacques Brel.


Car à part cela? Quelle est la trace que laisse François Bayrou? Celle d'un homme "ondoyant et divers", Henri IV roué pour qui "Paris vaut bien une messe" ou une messe vaut bien Paris, à condition que la France mette ses drapeaux en berne à la mort de Jean-Paul II, laïcité oblige; "homme de lettres qui s'est surtout intéressé aux chiffres", professeur de lettres classiques devenu madré par la pratique de l'agriculture, aspirant réformateur de l'Éducation national accusé d'avoir co-géré son ministère avec le SNES et Monique Vuailla auprès de qui il s'excusait de ses retards aux réunions comme un collégien pris en faute; enkilosé par son incapacité primitive à faire passer une refonte de la loi Falloux favorable à l'enseignement privé, bien autrement qu'Amélie Oudé-Acastéra qui fait plutôt figure d'une pratiquante non croyante des vertus de l'enseignement confessionnel.


Je vous l'avoue, s'il ne s'était pas agi de parler de la ministre actuelle, je vous aurais épargné mon commentaire et peut-être vous en seriez-vous mieux porté.

Je suis tombé par hasard hier sur l'audition de cette ministre auprès de la Commission des Affaires sociales de l'Assemblée nationale et comme à chaque fois qu'elle a pris la parole depuis les ennuis qu'elle traverse, je l'ai trouvé très émouvante, adjectif qu'elle ne récuserait pas, assumant (et pour une fois ce verbe n'est pas galvaudé) de mettre ses émotions au service de ses convictions, quel que soit son rapport à l'argent qu'il ne m'appartient pas de juger.


On sent que cette ministre n'est pas à son propre service même si ses choix éducatifs personnels peuvent faire croire le contraire et cela mérite d'être salué.


Mais surtout elle est victime de harcèlement, d'abord du harcèlement de Mediapart, organe de presse qui s'est fait une spécialité de détruire les réputations brique à brique (sa nouvelle cible est Gérard Miller accusé des mêmes déviances que Tony Anatrella...) pour qu'à un moment donné, le château de cartes s'effondre et que la personne mise en cause ne puisse rien faire d'autre que mordre la poussière. 


J'ai horreur de ce genre de procédés employés par des journaux qui font la morale à tout le monde et ne se rendent peut-être même pas compte que ce procédé, précisément, relève du harcèlement. Comme relèvent du harcèlement toutes les insultes et attaques personnelles lancées de manière insultante contre cette ministre par les députés de gauche, presque tous partis confondus, sans égard à l'effet traumatisant produit sur sa personne par la bassesse de telles attaques.


Je me suis toujours fait un devoir de ne jamais hurler avec les loups, ou de le faire le moins possible. Et je trouve qu'Amélie Oudéa-Castéra réagit à ces attaques avec une rare élégance. Elle ne fait pas le dos rond. La maîtrise de soi dont malgré tout elle faisait preuve durant cette audition par la commission parlementaire forçait le respect. Mais surtout elle parlait comme si elle avait reçu l'assurance de rester à son poste et sincèrement je le souhaite, et pour elle, et pour l'école (de la République). Pour une fois que nous avons une bonne ministre de l'Education nationale habitée par son sujet, qu'on nous la garde! 

L'hommage aux victimes du massacre du Hamas

Aujourd'hui a eu lieu l'hommage aux victimes françaises du massacre du Hamas. Si j'étais encore à Paris, y serais-je allé? Je crois que oui. Et pourtant je ne me serais pas rendu à la manifestation contre l'antisémitisme d'il y a trois mois, car elle était un soutien déguisé à Israël et à sa future riposte disproportionnée contre Gaza et ses populations civiles.

J'entends sur "Public Sénat"que l'avocate d'une famille qui a perdu un enfant veut intenter au Hamas un procès pour crime contre l'humanité en France. Est-ce que je soutiens cette action de justice? Pourquoi pas?

"La France insoumise" a été priée de ne pas se rendre à cet hommage national. Les familles l'ont demandé. Est-ce que je soutiens cette demande? Je peux la comprendre, mais je n'y souscris pas. Parce qu'un hommage national ne doit pas choisir entre ceux qui veulent le rendre et les autres. Et parce que je ne participe pas à la police des arrière-pensées. Je trouve beaucoup plus indécent le tournant philosémite du Rassemblement national, parti né dans l'antisémitisme. LFi aurait néanmoins dû avoir la décence de ne pas s'imposer dans un hommage rendu à des familles en deuil qui ne désiraient pas sa présence.

Doit-on rendre un hommage (national ou non) aux victimes palestiniennes de la riposte onze-septembriste israélienne? Ce serait équilibré.

Je suis, comme Philippe Séguin, contre la double nationalité. On en préfère nécessairement une des deux. Alsacien, je suis malgré moi de culture allemande, mais j'ai choisi la France et je n'ai que cette patrie. Donc je n'admets pas qu'on puisse comparer ce massacre du Hamas aux attentats de Nice où un "camion fou" a écrasé aveuglément tous les gens qui se trouvaient sur son passage au soir du 14 juillet, toutes confessions et toutes ethnies composant la nation française touchées indifféremment.

Je trouve totalement inadmissible l'argument qui consiste à dire que les massacres inconsidérés et même irresponsables sur le plan politique du Hamas justifiaient cette riposte disproportionnée israélienne dans la bande de Gaza et la possible éradication génocidaire de la population des Gazaouis.

Les contestataires de la "version officielle" du 11 septembre ont accusé les Américains d'avoir provoqué la chute des tours jumelles. Cela n'a jamais été prouvé, c'est le moins qu'on puisse dire. Preuve est faite en revanche que le Hamas a pris le risque du massacre du peuple palestinien à Gaza dont il se tenait pour responsable.

Comme Joe Biden que je remercie d'avoir pris cette position à laquelle je ne m'attendais pas, je me souviens du 11 septembre, et je me souviens encore plus de la question récurrente que posait tous les lundis soirs Jean Ferré, que j'aimais beaucoup et dont j'ai appris à estimer l'humanité (je le lui ai dit et ça l'a mis au bord des larmes), posait sur "Radio courtoisie": "Qu'avons-nous appris depuis le 11 septembre,", demandait-il. À chaque fois, j'avais envie de lui répondre: "Rien, sinon que l'Occident n'est pas invincible", ce qui est le sort normal de tous les pays du monde et de l'inscription dans l'histoire de la condition humaine. 

vendredi 2 février 2024

Crise agricole, qui a gagné?

"Les grandes gueules" de "RMC" ont posé une très bonne question ce matin en fin d'émission. Dans la crise agricole, "qui a gagné, des agriculteurs ou du gouvernement?" ? Pour moi, c'est sans appel: c'est le gouvernement.

Il a prodigué aux agriculteurs mal encadrés par leur syndicat principal, la FNSEA, qui co-gère depuis quarante ans la mutation de la paysannerie française en agriculture industrielle, trois "tartines de parole" auxquelles on ne comprenait rien, et puis s'en vont, les péquenauds.

Trois tartines de paroles au milieu desquelles on leur expliquait que leur problème était la solution. Leur problème, c'est l'Union européenne qui serait aussi la solution, et sans laquelle le premier ministre de l'"héritocratie" macronienne (je suis mesquin!) ne pouvait s'engager à rien face aux des représentants de "la France périphérique", et à qui Gabriel attal promettait de "proposer" des mesurettes en faveur des agriculteurs, après que sonN+1, Emmanuel Macron, EUT demandé l'autorisation à Ursula von der Layen, que son premier ministre puisse FAIRE SEMBLANT de lâcher du leste ainsi.

Et qu'a lâché le gouvernement? 400 millions si l'on ne compte pas LE GEL DE LA TAXATION SUR LE GNR (gaz oil non routier), autant dire rien du tout. Un peu comme Emmanuel Macron à la Conférence nationale du handicap, qui a pourtant fait se pâmer les associations, a promis "un milliard et demi sur la durée du quinquennat". Rien à voir avec les enjeux au regard des retards à l'application de l'inapplicable loi du 11 février 2005, mais surtout rien à voir avec ce que "le Mozart de la finance" qui ne cesse de creuser la dette du pays a pu lâcher pendant la crise covidique, cette phase expérimentale sur l'obéissance de la société, qui s'est montrée tellement docile qu'elle s'est empressée de l'oublier et de la mettre entre parenthèses, ce qu'a fait Gabriel Attal dans sa Déclaration de politique générale, où il s'est présenté comme un homme de sa génération, mais a mis en veilleuse de dire que les dirigeants infertiles de son espèce avaient mis la génération suivante sous cloche pendant le covid, ce dont celui qui se promet de simplifier les normes des agriculteurs ne devrait pas être fier! Mais il peut compter sur cet adage du maréchal Pétain dont je ne suis pas un thuriféraire: "Les Français ont la mémoire courte". "La terre ne ment pas" lui a fait dire Emmanuel Berl.

Les agriculteurs vont rentrer à la niche. Les Gilets jaunes ont fait de même. Emmanuel Macron est un "Mozart de la fin de la récré". Et de la fin des jacqueries. Les agriculteurs vont rentrer à la niche et l'Ukraine restera le grenier à blé de l'Europe. Mais chute! Je mélange deux dossiers qui n'ont rien à voir. 

mercredi 31 janvier 2024

Avons-nous sauvé Dieu?

"Combien de malheureux qu’indigné la notion de son omnipotence accourraient du fond de leur détresse si on leur demandait de venir en aider à la faiblesse de Dieu ! » (Marguerite Yourcenar)


Cette citation de Marguerite Yourcenar mise en ligne par René Poujol fait écho à une intuition que je voulais traduire dans un livre que j'aurais intitulé: "la Symphonie Maupassant ou le soupçon de Dieu". 


Je m'y rappelais Abraham que Dieu sauve in extremis d'attenter à la vie de son fils Isaac, le fils de la promesse divine d'une postérité plus nombreuse que les étoiles, que Dieu sauve en trouvant un bélier pour le sacrifice (mais pourquoi donc est-il besoin d'un sacrifice?). 


Il s'avère dans la suite de l'histoire sainte que ce bélier est l'Agneau de Dieu et que l'Agneau de Dieu est son propre Fils. 


J'ai imaginé que ce Fils, le Sauveur du genre humain, nous interpellait: "Et moi, qui est venu à mon secours? Qui s'est proposé de me sauver? Pourquoi, à l'heure de ma suprême angoisse qui fut mon agonie, à Gethsémani dans l'assoupissement de mes apôtres,  personne ne s'est-il avisé que j'aurais préféré ne pas boire cette coupe jusqu'à la lie et qu'il ne tenait qu'à l'homme de m'empêcher de verser ce calice?"


Je ne dirai jamais assez combien Feuerbach est d'un grand secours dans le va-et-vient dialogique et précaire (Malraux faisait dériver "précaire" de la prière) entre l'home et Dieu. Un dialogue de théologie négative, une relation allégorique au Christ Lui-même qui n'a rien de médiocre et fait "vivre avec le Christ", comme le disait Michel Onfray dans un débat récent avec Louis Daufresne où le journaliste de "Radio Notre-Dame" n'était franchement pas à la hauteur. 


https://www.youtube.com/watch?v=V8dIU-Jiino


On peut vivre avec le Christ allégorique sans le ravaler à la définition vulgaire du mythe, mais en élevant le mythe à sa dimension jungienne où "le mythe est présent et le mythe est vivant".


Dans ces derniers temps dits "post-historiques" d'un Occident qui se croit arrivé au bout de tout et voudrait disparaître -et l'espèce humaine avec lui- pour laisser place à la biodiversité et "sauver la planète" (Michel Foucault n'a-t-il pas parlé de "la mort de l'homme"?), l'homme s'est mis en tête qu'il avait besoin d'un Dieu faible. Et le voilà qui Le renverse comme un vulgaire "puissant du jour" et Le relève "humble et pauvre" comme Dieu renverse les puissants et élève les humbles. 

Voilà qui n'est pas pour plaire au P. Augustin Pique, auteur de l'ouvrage: "Quel Dieu pour une Église en crise"? Non, Dieu ne choisit pas exclusivement "les perdants de l'histoire". Un peu de vitalisme dyonisiaque et nietzschéen, nom d'une pipe! 

lundi 29 janvier 2024

La pudeur de Jérôme Garsin

Justice au Singulier: Entretien avec Jérôme Garcin (philippebilger.com)


Je n’aurais pas aimé animer le Masque et l a plume. Quelle est la fonction de la critique littéraire dans l’arbitraire culturel ? La culture est arbitraire, car elle sélectionne souventindépendamment de la valeur. Dans le culturel il y a du cultuel : la culture évalue, aide à passer et rend un culte aux grands morts sans savoir si c’est à raison qu’on les a panthéonisés. Telle fut ma première impression en suivant mon premier cours sur les Contemplations de Victor Hugo, dispensé par Arlette Michel dans l’amphi Richelieu de la Sorbonne, le 22 octobre 1990, entre 13h et 14h. 


La culture est comme la société. La culture est une religion de substitution comme la société est une alliance de seconde zone par rapport à la patrie, la nation, au corps politique ou mystique. Le « sacerdoce culturel » n’est pas une médecine de l’esprit. C’est une prescription où le choix de mettre au programme est une présélection comme l’actualité est du présent sélectionné. Peut-on juger un livre, un film ? On peut le commenter, écrire à l’intérieur, dialoguer avec une œuvre cinématographique ou littéraire. On doit entrer dans un livre en aède. C’est ce que j’ai fait sur le balcon de l’hôtel Terrasse de Lisieux où je suis allé en pensant à ma cousine Nathalie qui, franco-chinoise, voulait « réaliser ses yeux » en partant vivre pour cinq ans au Vietnam (Lisieux-les yeux), et en me livrant à un commentaire àcoeur ouvert du cantique de Zacharie, qui est un des plus beaux rendez-vous que donne chaque matin la liturgie des heures. 


La culture se « pavane » « [cavalièrement] ». Le pouvoir culturel est cavalier comme il est « incompréhensible » que le Masque et la plume ait été un spectacle où un public qui pour la plupart de ses membres n’avait pas lu les livres ni vu les pièces de théâtre ou les films dont on parlait, écoutait s’enfalmer des critiques pour l’amour de cet art trop aisé face au malaise de la création. Mais les Emma Bovary provinciales lisaient certainement les échos de Paris et ses derniers (Félix) potins ! (Felices the happy few ! »)


« Le souci de soigner, le souci de sauver ». « Nous vivons au confluent du monde visible et du monde invisible où la santé croise la sainteté dans la sotériologie du corps et de l’âme. (d’après A. Defienne) 


Jérôme Garsin n’a jamais « cédé à la psychanalyse ». Celle-ci n’a pas isolé le complexe de Rachel. « C’est Rachel qui pleure ses enfants et ne veut pas être consolée. » « Je ne crois pas en la consolation », s’exclame Jérôme Garsin. 


Y a-t-il un « travail de deuil » à faire comme on met un enfant au monde ? Fait-on son deuil comme on pond un œuf ? On peut probablement toujours faire son deuil, mais on ne  veut pas toujours le faire. C’est aussi une manière d’être résilient avec son traumatisme que de ne pas lui permettre de passer.


Je m’efforcede m’intimiser dans cet espace extime à la manière de Michel Tournier et son Journal extime. Pourquoi hésiterais-je à faire des va-et-vient entre Jérôme Garsin et moi qui ne le regarde pas et n’intéresse personne. M. Bilger demande à Jérôme Garsin s’il comptait tenter « Normal sup ». Mon père voulait que je fasse cette école à une époque où j’étais persuadé de devenir prêtre. Je lui ai demandé quelle en serait l’utilité. « Tu aurais un carnet d’adresses », m’a-t-il répondu. Je trouvais  futile de m’embourgeoiser, mon père avait dû renoncer à deux de ses entreprises lorsque j’étais enfant et lui tuberculeux. La bourgeoisie m’avait déclassé, je l’en remerciai, ça m’évitait de devenir un jeune loup insensible. 


Mon père considérait aussi que ce serait pour moi une manière d’apprendre à travailler. En cela il avait raison. « Les facultés, c’est facultatif », disait implicitement cet homme qui avait séché ses études d’architecte et a passé sa vie dans la négociation ou la promotion immobilière faute de bâtir comme il en avait la vocation et le talent. Mais mon père ne savait pas expliquer. « Si tu ne fais pas ce que je te dis, il ne t’arrivera rien de bon et ta vie prendra un tournant dramatique. » Ainsi nous parlait-il en prophétisant et nous braquant. Mon père était un orphelin qui regrettait de ne pas avoir eu le temps de se fâcher avec son père. J’aurais voulu qu’il m’aide à bâtir ma vie, mais il était trop débâti par ce deuil qu’il n’a jamais fait et moi, j’ai trop aimé medébattre et me débâtir. Si je devais faire de la prévention contre l’autodestruction, je dirais que, quand on est entré dans cette voie absurde, passe encore si la décision qu’on en a prise ne détruisait que nous-mêmes. Mais quand on prend une décision absurde, toute notre vie prend une tournure absurde et quand on veut se détruire, on bousille aussi les autres. Or faire porter aux autres de mauvais choix qu’on a faits pour soi-même, cela est immoral et cela seul est immoral. « L’animateur est coupable de tout », disait Jérôme Garsin.


J’ai trop aimé mon père. Je dis cela dans la roue du cavalier et comme Louis XIV conclut sa vie en disant : « J’ai trop aimé la guerre et les bâtiments. Ne m’imitez pas. »


« Quand on a trop perdu, on a besoin de se remplir très vite. » J’ai très peur du vide. Quand on ne m’appelle pas, je crois que le monde est perdu pour moi. Un kynésiologue a découvert un jour sur moi que dans la peur de perdre, je me sentais amer et dans l’hostilité, sarcastique.

Jérôme Garsin est biologiquement de gauche. J’ai été élevé dans une famille tranquillement de droite. Je ne regrette pas que mon père ait été giscardien. J’ai incliné vers un certain nationalisme par goût d’être paria et de me mettre « en marge » comme Emmanuel Macron s’est mis « en marche » pour devenir président de la République.  J’aurais voulu le devenir aussi. J’avais même formé tout un « shadow cabinet » formé de personnages fantoches qui étaient autant d’amis imaginaires.  Je n’aime pas que les nationalistesméprisent le giscardisme, même s’ils agissent en anti-modernes baudelairiens disant : « Tout le monde s’ennuie en France parce que tout le monde y pense comme Voltaire. » Le giscardisme est un voltairanisme. On ne peut pas être à la fois voltairien et baudelairien. Je suis un populiste baudelairien décadent qui pense comme Voltaire. Comme dans le Phèdre de Platon, j’enfourche chaque matin un cheval blanc et je m’étonne de me coucher en tombant d’un cheval noir. 


Il est « cavalier » d’avoir du pouvoir parce qu’on exerce dans la presse. Mais comme son nom l’indique, la presse fait pression sur le pouvoir. Un jour, je félicitais une personne avec qui j’avais eu beaucoup de conflits d’accéder à un poste de directrice comme elle en rêvait. J’étais content qu’elle soit allée au bout de son rêve. « Et je suis content pour vous, moi qui ne suis pas un homme de pouvoir », ajoutais-je pour conclure mon compliment. « Détrompez-vous : vous vous posez en contre-pouvoir, donc vous êtes un homme de pouvoir. » Le fou du roi est un fou qui se prend pour un roi et ne sait, ni qu’il est fou, ni qu’il n’est pas roi.


Tous les entretiens qui décrivent un itinéraire en traçant les traits d’une personnalité sont une façon de lui demander : « Et si c’était à refaire ? » Personnellement, je répondrais : « Je ne referais pas ainsi. » J’aborde à la cinquantaine. Plus jeune, je ne méprisais rien tant que les classiques qui se repentaient et se convertissaient en se sentant un pied dans la tombe pour ne rien redouter de l’autre vie. Je redoute d’être l’un de ceux-là.  


Jérôme Garsin s’est construit une stature en ne voulant pas faire son deuil. Je ne me suis pas construit en ne voulant pas cautionner la vie parce qu’elle faisait du mal à des innocents. Mais en n’aimant pas la vie, on ajoute du malheur au malheur. Maintenant, je commence à aimer la vie, mais j’ai le sentiment qu’il est trop tard. Il n’est certes jamais trop tard pour bien faire… 


Jérôme Garsin a « la beauté du style ». Pour moi, son style est avant tout limpide, « retenu », « délicat ». Il a la prestance de la délicatesse. 


« On ne pleure pas et on ne s’en plaint pas », « never complain, never explain. » Moi, je manque de pudeur. On ne peut pas tout dire, mais on peut tout écrire. N’est-ce pas ? J’ai tenté. J’ai couru ce que je croyais être mon risque existentiel. Il a été sanctionné, peut-être parce que ce n’était pas mon véritable risque. À suivre, la messe n’est pas dite. « Maintenant et à l’heure de notre mort, Vierge Marie, amen ! » Sur son lit de mort, le père de Barbara voulait demander pardon à sa fille. Moi aussi, je voudrais demander pardon de m’être si mal conduit, a écrit Mazneff dans un de ses livres-journaux, d’avoir si mal vécu ou de m’être si mal donné, écrirai-je. 


Intimidante intimité. « Je n’ai accepté d’être impudique que parce que ça me sauvait. » Ben oui, ça nous sauve. Nous rêvons tous de vivre au paradis retrouvé de l’innocence de l’âme où on n’a pas honte d’être nu. « À trop s’appesantir, on peut devenir complaisant, y compris avec sa propre douleur. Il faut que le style soit comme un garde-fou. Tenir sa phrase, la serrer comme on serre entre ses jambes les flancs du cheval, sempêcher d’ajouter un adjectif (trop d’adjectifs rendent complaisant), rend acceptable l’impudeur. Les lamentos qui n’en finissent pas ne me plaisent pas comme lecteur. » Je devrais en prendre de la graine. « 


« Je déteste la logorrhée autobiographique qui écrit pour vomir les siens. » On se vomit d’abord soi-même. Le ressort de la nature humaine est l’ingratitude, disait Vautrin chez Balzac. « J’aime écrire dans la gratitude », répond Jérôme Garsin. « Écrire pour dire du mal ne m’a jamais intéressé. Il faut écrire à bon escient. » Un ami colonel me dit qu’il faut vivre « avec Modération, Parcimoni et Bonessian. » Le premier est extrêmement français (et mon colonel habite au centre de la France), le second est corse et le troisième est arménien. Mon colonel me dit n’avoir rencontré que le troisième. Je ne sais pas vivre dans le privatif. Et pourtant il faut s’empêcher.

Jacques Luzseyran sur qui a écrit Jérôme Garsin « avait beaucoup de défauts » et il ne les a pas gommés. Ce triple marié catholique ne croyait pas en la fidélité conjugale, contrairement à son biographe. Il a écrit deux choses très juste, je crois que c’était dans Et la lumière fut, dont peut attester un aveugle. IL a dit que, quand on ne voyait pas, on découvrait que la perte de deux yeux nous rendait dix doigts comme autant d’antennes pour découvrir la femme que l’on aime. IL a ajouté qu’avant de tomber amoureux d’une vraie personne, on se forgeait une « grande image » de l’amour et on passait sa vie à mesurer les êtres aimés à l’aune de cette grande image. Aimer, me dit mon analyste, c’est conjuguer ses fantasmes avec un être fantastique et cela réussit quand on s’est suffisamment approprié les fantasmes de l’autre pour conjuguer la vie réelle. Vivre, c’est fantastique. L’être morbide que j’ai longtemps été aimerait le dire avec la pudeur de Jérôme Garsin.

 

samedi 27 janvier 2024

Thomas Michelet et la loi de gradualité

Quatre choses que je retiens de cette longue étude du frère thomas Michelet:

https://revuethomiste.fr/contenu-editorial/chroniques/lumieres-et-grains-de-sel/peut-on-benir-fiducia-supplicans

1. D'abord, j'observe avec fierté (ou vanité) qu'il dit la même chose que moi:
"Au-delà des polémiques, cette affaire montre la difficulté d’ériger en règle universelle ce qui était pratiqué jusque-là par tous les pasteurs dans le secret du Confessionnal ou dans la discrétion d’un accompagnement personnalisé. [...] Tandis que la règle doit demeurer générale et impersonnelle, disposer pour l’avenir, ces situations réclament un esprit de finesse et non de géométrie, un tact pastoral qui peine à se mesurer de loin et se gouverner d’en-haut." Surtout si les critères de gouvernance ne sont pas clairement indiqués.

2. La fine pointe de ce texte est dans le rappel de la "loi de gradualité" mise en lumière par Jean-Paul II dans "Familiaris consortio" et rappelée par François dans "Amoris laetitia". Cette loi de gradualité indique toutes les étapes d'un beau chemin de conversion:
"La « loi de gradualité », politique du « petit pas » et du « pas à pas » qui admet qu’il faille du temps et des étapes pour aller à la vérité. En voici douze pour l’illustrer. – Reconnaître un manque dans sa vie, d’où l’on se tourne vers Dieu. Envisager le mal dont on est responsable. Nommer son péché. Détester son péché. Croire que l’on peut soi-même être pardonné. Demander pardon. Considérer qu’une autre vie soit possible. La voir comme bonne en soi. La voir comme bonne et désirable pour soi. La croire possible pour soi, avec la grâce de Dieu. Prendre la décision de changer de vie, avec tout ce que cela implique. Le faire en acte et persévérer dans ce propos. – Tout cela peut prendre beaucoup de temps, voire des années, mais il ne faut pas désespérer car Dieu patiente à l’égard du pécheur. Saint Augustin en convient : « Mieux vaut suivre le bon chemin en boitant que le mauvais en courant", et "boîter n'est pas pécher."

3. Question baroque ou loufoque que je me suis déjà souvent posée: "Peut-on sauver à tout prix la brebis perdue au point de perdre les quatre-vingt-dix-neuf autres ainsi délaissées ?" Le dominicain semble reprocher à Jésus son manque d'équilibre. Et il lui lance de manière assez pharisienne: "L’époque fait primer les droits individuels sur le bien commun, ce qui à terme est ruineux pour toute société fût-elle ecclésiale." Il va jusqu'à prôner la stigmatisation de la brebis perdue: "L’ordre des pénitents de l’Antiquité avait cette fonction de stigmatiser le pécheur pour traiter à part le membre malade et ainsi éviter la contagion du corps entier. "Que dire d’un hôpital de campagne où les malades siègent avec les bien-portants au point de ne plus offrir aucune résistance à la pandémie ?"
François a été très respectueux des "gestes barrière" pendant la "crise sanitaire", mais son "hôpital de campagne" n'était par anticipation pas vraiment covidique. Les temps sont durs et les dominicains le sont autant que les jésuites sont casuistes. Jusqu'à François, aussi souple que le "Père Anat" des "Provinciales", qui se mêle de réhabiliter Pascal.

4. L'expression de Thomas Michelet est un peu plus souriante que celle de son confrère Emmanuel Perrier. Il n'empêche qu'il pose une question autrement cruelle, celle de la pente savonneuse qu'on dit toujours fantastique et dans laquelle on glisse incontinent:
"À moins que l’effet visé soit justement celui-là : d’obscurcir les consciences en bénissant à tout-va le pécheur et son péché, le bien et le mal, ce qu’à Dieu ne plaise. Des ministres complaisants se prêteront facilement au jeu, au nom d’une conception erronée de l’amour qui couvre tout, lorsqu’ils ne partagent pas eux-mêmes l’idéologie qui le sous-tendrait. Aveugles qui guident des aveugles… ils tomberont dans une fosse (Mt 15,14). Sous couvert d’une orthodoxie censée irréprochable, une pastorale déviante s’installerait peu à peu à bas bruit, préparant le coup suivant qui consisterait à changer la doctrine et réécrire le Catéchisme en ce sens. Le simple geste apparemment bénin d’une bénédiction informelle s’avère un redoutable instrument pour la scotomisation des esprits. Si telle était la stratégie, elle marque ici un point d’arrêt qu’on espère définitif. Si tel n’était pas le cas, il serait bon de le manifester autrement que par des communiqués imprécis qui ne font qu’accroître le doute."

 

vendredi 26 janvier 2024

Gabriel Attal, premier ministre intermédiaire

Il ne faut pas oublier d’où vient Gabriel Attal. Je ne parle pas de l’École alsacienne (on raconte que son parcours personnel se résume en sept rues du Paris favorisé, et il se prend une crise rurale en devenant premier ministre). J’oublie d’autant plus d’où il vient qu’il a dit, en réponse à Mathilde Panot, une phrase que j’aime bien : « Vous regardez d’où les gens viennent, j’essaie de regarder où ils vont ». IL oublie qu’il y a un certain déterminisme de la trajectoire. J’oublie l’École alsacienne et je regarde sa méthode.

 

Je suis tombé sur la fin de son discours en me mettant à table pour me coucher avec les poules. J’ai trouvé déplorable son hilarité. Pour lui, l’agriculture n’est pas un sujet sérieux. C’est comme s’il se moquait du monde.

 

Il prend dix mesures emblématiques sur les taille-hiaes et, pour le reste, se défausse sur les préfets dont il fait des chefs d’orchestre.

 

Il distingue et choisit un agriculteur à l’origine du blocage le plus spectaculaire et il lui dit : « Alllô, on négocie.»Le Distingué distingue, mais il distingue au hasard. Il distingue comme distinguent les médias, non en demandant un droit de suite pour régler chaque problème avec ordre, mais au gré des faits divers. C’est la démocratie du tirage au sort. Il agit comme le pape François téléphonant à telle personne qui l’a ému : « Allô, X, c’est François. Je voulais te dire que… »Le Distingué distingue indistinctement, mais médiologiquement. Son mode de distinction ressemble à ce que font les médias, l’emballement médiatique, le fait divers, la fait-diversification du monde.

 

Il se met ce leader dans sa poche. Séduit, le leader lève le blocage. Ce faisant, le jeune premier ministre a tiré la leçon de l’erreur de Macron disant que « Jojo le gilet jaune » ne peut pas être mis sur le même plan qu’un homme de son rang. Mettant le leader de la première manif dans sa poche, Attal tente de bloquer l’émergence d’un leader comme il s’en est produit dans la « jacquerie » urbaine précédente, mise à la niche par les confinements du Covid que Gabriel Attal a justifiés en tant que porte-parole du gouvernement. Je me rappelle tout de même d’où il vient dans sa carrière ministérielle et porter la parole d’un gouvernement absurde vous fait monter très haut en Absurdistan.

 

Comment Gabriel attal qui est un Macron en plus jeune parle-t-il aux gens ? Chirac compensait sa politique par des services de proximité. Il faisait sauter les PV des gens ou leur trouvait des logements. Attal et Macron « vont au contact » (comme si les gens étaient des bêtes ou des tabous dont il faudrait avoir peur. Il « va au contact », mais mais sans les aider concrètement, sans s’intéresser àleur cas particulier.

 

Le porte-parolat conduisant au poste de premier ministre montre une dérive de cette fonction qui date de Nicolas Sarkozy, qui a fait de François Fillon « un collaborateur ». Emmanuel Macron ambitionnait d’avoir une « parole rare ». Son côté intarissable ne lui a pas permis d’avoir l’ascèse d’atteindre cet objectif, mais se voulant jupitérien, il se posait en président de l’éloignement faisant porter sa politique par un premier ministre de proximité ou un premier ministre intermédiaire. Édouard Philippe a essayé d’en être un et y a plutôt réussi, malgré sa provenance juppéiste. Jean Castex a fait illusion en n’ayant que son accent pour faire terroir. L’échec d’Élisabeth Borne tenait à sa froideur et à son total manque d’empathie apparente. Gabriel Attal a compris son rôle et pour l’instant, il ne le joue pas trop mal. Macron a plutôt réussi son coup en le castant dans son gouvernement théâtral. 

mercredi 24 janvier 2024

Les Français et le malaise paysan

Hier à l'Assemblée nationale, il était risible de voir comment, tout à coup, tout le monde se posait en défenseur des agriculteurs.

-Un député socialiste a mis en avant son métier d'agriculteur pour poser en préambule que l'avenir de l'agriculture était dans l'Union européenne.

-Le deuxième équestionneur au gouvernement était un député Horizons à l'accent paysan, jamais mis en avant par son groupe politique et à qui Marc Fesneau a dû rappeler qu'ils n'allaient pas se tirer la bourre comme s'ils ne faisaient pas partie de la même majorité.

Une députée LFI s'est mise à insulter le gouvernement comme si ce parti des banlieues était le parti de la ruralité.

Une députée écologiste a pris le parti des paysans comme si son parti ne les avait pas traités d'"agriculteurs pollueurs" et Gabriel Attal a eu beau jeu de lui répondre que les écologistes versaient "des larmes de crocodile" sur le sort des paysans.

-Marc Fesneau et la macronie a fait comme s'ils avaient les mains blanches et n'étaient pas doublement à l'origine de cette révolte paysanne en superposant les normes françaises aux normes européennes.

-LR voudraient bien se refaire la cerise en se posant comme les alliés traditionnels des agriculteurs. Jacques Chirac ou François Guillaume avaient été de populaires ministres de l'agriculture. Mais ils ont été entre temps suivis par Bruno Le Maire qui finira par cristalliser tous les mécontentements, lui, le ministre qui avait assuré mettre l'économie russe à genoux, et prétend aujourd'hui que c'est à cause de Poutine que l'on doit augmenter nos factures d'électricité.

-Il ne restait plus à Marc Fesneau qu'à tirer sur Grégoire de fournas "avec qui on n'est jamais déçu" et qui a rappelé au ministre (sans attache avec le monde agricole?)que lui-même était viticulteur tandis que son père, à 62 ans, est agriculteur et plongé au quotidien dans tous les tracas que rencontrait la profession.

Les "Gaulois réfractaires" ont le tropisme paysan et les Français défendent toutes les jacqueries sans se rendre compte qu'en l'état actuel des conditions commerciales et de production de notre agriculture, leur donner raison leur ferait perdre un peu plus de pouvoir d'achat et augmenterait l'inflation sur les produits alimentaires et de première nécessité. Ils voudraient "manger Français", opteraient volontiers pour "le localisme" et "l'économie circulaire", mais se révolteraient rapidement s'ils devaient en payer le prix.

Tout le monde a à peu près oublié la lutte contre le Glyphosate qui faisait les beaux jours des débats politiques au début du premier quinquennat de l'ère Macron, et les verts sont obsédés par la lutte contre le réchauffement climatique dès lors qu'elle peut embarrasser le quotidien des citadins, mais propose rarement une alternative à l'agriculture industrielle.

L'éditorial de Rémy Gaudot dans "l'Opinion" résume bien nos contradictions françaises:

"Tragédie dans la tragédie, comment ne pas s’associer à l’hommage rendu à l’agricultrice morte en Ariège  ? Avant même ce drame, la colère des agriculteurs bénéficiait d’une rare empathie de la part de Français pourtant demandeurs d’ordre. Et de la part d’une classe politique toujours prompte à célébrer la ruralité . Pour autant, sommes-nous « tous paysans », selon le slogan en vogue ? Pas sûr, tant sous la chape de condescendance percent toutes les contradictions – les hypocrisies ? – françaises.
Nous sommes tous paysans, oui, lorsque nous exigeons une alimentation de qualité « made in France » ; mais, non, quand la culture du prix bas instillée par la grande distribution ronge les marges jusqu'à la faillite. Oui, lorsque nous réclamons des produits locaux ; non, tant le principe du « not in my backyard » rend désormais sensibles, voire impossibles certaines activités. Oui, par la fierté d’appartenir à une puissance agricole, clé de la souveraineté nationale  ; non, par la désinvolture face à l’excès de normes, de coûts, d’interdictions et de contrôles qui détruit des filières entières comme autrefois l’industrie...
Nous sommes tous paysans. Prêts à sauver la planète par la surveillance des haies et des retenues d’eau tout en consommant des pommes néo-zélandaises et des poulets ukrainiens. Prêts à adhérer à une Europe protectrice sans mesurer combien la décroissance par précaution excessive prépare son désarmement. Prêts à défendre notre modèle social sans trop de soucier des semaines à 70 heures, des revenus plus que modestes malgré les subventions, des délires administratifs.
Ces incohérences ont un coût. Elevé pour les agriculteurs qui, pire que mal-aimés, se vivent comme les effacés de la transition écologique. Mais plus élevé encore pour le pays tout entier, prisonnier de ses dénis et de son dogmatisme. Pétrifié par ses colères."

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