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mercredi 11 avril 2018

Les territoires perdus de la République


Le blogueur que je suis vit dans une  niche de commentateur. J’essaied’en prendre mon parti. Voici le second commentaire posté sur le blog de Philippe Bilger  au pied de son article : « Un ministre peut tout, un ministre ne peut rien » :

 


 

D’habitude, je n’aime pas mes textes féroces. Celui-ci l’est bien plus que mon premier commentaire. Mais j’ai si souvent traité ici de ma théorie du « peueple parlementaire » ou législateur que je trouve inutile d’y revenir. Je me sens à l’aise dans le monde des abstractions, mais il est des constats qu’il faut savoir dresser.

 

« Il manque un volet concret à mon commentaire d'hier soir.

 

Je me rappelle comme si c'était hier cette première professeur dépressive rencontrée il y a vingt ans dans une abbaye où elle venait se reposer, qui disait se faire molester tous les jours et que son principal ne défendait pas, car il ne s'agissait pas que son collège fût déclassé, ni qu'on pût laisser dire que l'Éducation nationale souffrait violence des élèves, ce qu'on peut résumer par boutade en disant qu'après que les profs ont tapé les élèves, depuis l'interdiction des châtiments corporels aux écolâtres, ce sont les élèves qui tapent les profs.

 

Cela a été évoqué par @Achille : en banlieue sont envoyés les professeurs les moins chevronnés, et les commissariats sont en sous-effectif. La République en marche marche sur la tête ou la tête à l'envers : il faudrait à l’évidence que le maximum d'effectif de police se concentre sur les quartiers qu'on appelle "sensibles" pour ne pas avouer qu'on y mène une vie bien plus sauvage que celle de Vendredi, de même qu'il faudrait que s'y concentrent les professeurs les plus chevronnés. On cache qu'on n'organise pas ces nominations par cette rustine qu'est le dédoublement des classes primaires en réseau d'éducation prioritaire, qui permet d'opposer la France rurale dans laquelle on ferme des classes (et qui n'est rien pour notre président de la République puisqu'elle n'a souvent pas le haut débit) à la France des banlieues qu'on va bientôt rapprocher des métropoles pour que "les loups entrent dans la ville", ce qui ne serait pas anormal si on commençait par les domestiquer, qu’ils soient solitaires ou en bandes&meutes, excès de langage mis à part: la banlieue est le territoire d'Al-Qaïda, des bandes et des caïds, d'où cet autre rapprochement sémantique. "Al nostra" fera du « bon boulot », cependant que Georges Bensoussan nous parlera des "territoires perdus de la République" et ne sera pas soupçonné d'importer le conflit israélo-palestinien dans la République parce qu'il n'est pas par position du côté des importateurs ou des importuns dont on dit qu'ils importent, bien qu'il ait écrit une remarquable histoire du sionisme en deux volumes à ce qu'on dit (je n'ai pas vérifié, n'ayant lu que celle de Denis Charbit).

 

Il arrive qu'au sommet de l'État on reprenne la rhétorique des territoires perdus de la République, rhétorique qui décrit une réalité bien que ceux qui la poussent le fassent dans une intention de "concurrence victimaire et communautaire" qu'ils dénoncent par ailleurs. Je précise que l'exode des juifs hors de la Seine Saint-Denis est des plus préoccupantes. Mais l'exécutif préfère se regorger de déclarations martiales que de rendre des sanctions exécutives. L'administration ne protège plus ni les administrés ni ceux qui travaillent pour elles comme ma professeure de collège déprimée rencontrée il y a vingt ans, c'est dire depuis combien de temps dure le phénomène. Il n'y a qu'à voir comme les professeurs sont envoyés dans n'importe quelle académie ou coin de France. Le site du Sial les balade comme des pions.  Les lois sont de plus en plus déclaratives, comme la prochaine amende dont seront passibles les frotteurs ou les siffleurs de filles qu'on ne prendra jamais sur le fait. À tout prendre, la loi préférera importuner les femmes voilées qui ne font de mal à personne. Elle acceptera, au retour du bled, de légitimer les mariages forcés qui y auront été contractés, tandis que des catholiques qui voudraient se marier religieusement sans contracter de mariage civil ne le pourront pas. Après avoir commenté en amont l'opportunité des lois votées par le pouvoir législatif, l'autorité judiciaire décidera en pratique lesquelles seront appliquées, ce qui n'ira pas sans un certain arbitraire puisque, selon que le juge sur lequel vous tomberez sera de gauche ou de droite, vous serez puni ou relaxé, et le délit pour lequel vous serez prévenu sera reconnu ou non.

 

La première division de la République est l'insécurité. La première indivision d'une République est l'unité dans la sécurité. Celui qui exerce le monopole de la violence légitime doit être le même sur tout le territoire. Sous prétexte que les caïds n'aiment pas la police, on ne doit pas déléguer aux caïds les pouvoirs de police. Quand mettra-t-on fin à tout ce bordel,  à ce terrorisme du quotidien, à cette anarchie rampante, à cette impuissance étatique drapée derrière le ministère de la parole de ministres qui parlent beaucoup, mais ne font rien ? Pour retrouver les territoires perdus de la République, il faut commencer par le vouloir. »

 

Mon amie Nathalie Haddadi demandait l’autre soir, sur « France 2 », dans l’émission « Questions directes » dont elle participait à essuyer les plâtres : « Comment des enfants de la République en arrivent-ils à vouloir détruire la République ? » Ils ne sont pas respectés, ni quand la République est aimante, ni quand elle est sévère. Aimante, elle ne veut pas qu’ils reviennent de s’être battu, non pas du mauvais côté, c’est à croire -puisque la République préfère combattre Bachar que Daech et combattre Bachar aux côtés de Daech-, mais dans la proximité des mauvaises personnes. Elle ne porte pas le deuil des djihadistes français, qu’ils se sentent effectivement Français, que la République leur ait accordé  la nationalité française ou qu’elle leur ait fait croire qu’ils étaient Français sansleur demander s’ils le souhaitaient. Sévère dans son laxisme, elle libère sa petite délinquance qu’elle enferme dans sa condition de voyou, et elle ne fait pas savoir à la pègre qu’elle ne sera jamais une police parallèle.

mardi 10 avril 2018

Macron et les catholiques? Un bilan en demi-teinte

Commentaire posté sur la page Facebook de Patrice de Plumkett.


 1. Les évêques n'ont pas fait de politique? Ils avaient dit qu'ils n'en feraient pas. Ils n'ont pas su y résister.
       a) Ils ont dit qu'ils étaient pour la famille.
       b) Ils ont dit qu'ils étaient pour l'accueil massif des migrants, ce qui n'est guère compatible avec le patrimonialisme familialiste.
      c) Ils ont fait un peu de bioéthique, bien que le cardinal Vueillot ait dit à ses séminaristes: "Ne devenez jamais vieux!"
      d) Ils se sont placés sous l'étendard de la fragilité, comme Jean Vanier qui organise à grand prix des conférences sur ce thème, notamment en louant la Mutualité ou en se déplaçant sur tout le territoire pour vendre la fragilité. Avez-vous remarqué que la plupart des compagnons de l'ARche sont des bourgeois? C'était également le cas hier, aussi bien s'agissant de Charles (qui accompagnait Vanina) que de la co-locataire de l'ex-SDF Martine, qui était triomphante dans son aisance à vivre aux côtés d'une personne fragile, qui couronnait presque son éclatant bien-être par ce surcroît d'équilibre d'aimer les pauvres et de le faire savoir, en ne mettant guère en valeur sa binôme (ou bifemme). Macron était dans son jus: des premiers de cordée lui faisaient la leçon.
       e) Lês évêques le sommaient de veiller sur les chrétiens d'Orient, il en a profité la nuit même pour ordonner une intervention en Sirie qui les fragilise et est probablement injuste, car le dépassement de "la ligne rouge" par Bachar El-Assad n'est pas avéré et, quand bien même, une intervention française et américaine ne ferait qu'aggraver la situation.
       f) La CEF a une fois de plus prouvé son impolitisme, ou son incompétence en matière politique, ou l'incohérence de ses options contradictoires, même si les évêques n'aiment rien tant qu'à s'improviser sociologues, et si la figure de mgr Pontier était émouvante et magnifique, empreinte de sagesse, notamment avec cette formule qui remplacerait avantageusement le "vivre ensemble" (puisque la convivialité appartient à une autre sphère et que la convivence est pédante: la "vie commune".
   2.
       a) Auprès des cathooliques, Macron baignait dans son jus. C'était un milieu qu'il connaissait comme ancien élève des jésuites. Pourtant, n'est-il pas triste de voir ce fruit de l'enseignement privé qu'est l'itinéraire de Macron: un adolescent demande lebaptême, et sa foi se dégrade en un simple transcendentalisme travaillé par "la question intranquille du salut". Macron n'aurait-il pas dû suivre le conseil de son père d'attendre pour être baptisé, car mieux vaut un bon athéisme que cette mauvaise foi, même pétrie de références au personnalisme d'Emmanuel Mounier?
       b) Une de mes amies me disait que de Macron, on pouvait tirer le pire et le meilleur, "en fonction de l'orientation de sa femme qui devrait l'emmener sur la voie de la pénitence. Elle est rimbaldienne comme moi, mais elle aime trop le clinquant", ajoutait-elle.  Or Brigitte Macron est inaccessible à la pénitence: elle a une peur bravache de Dieu, peur qui la fit fanfaronner devant Philippe Besson: "Hein? Tu croyais que nous serions allés à la messe de Pâques? Eh bien non."
  Mais l'intranquillité d'Emmanuel Macron s'est accusée en ceci, qu'il n'a pas pu s'empêcher de dire à mgr Pontier: "Je comprends que vous défendiez la famille, j'oserais dire les familles." "Emmanuel Macron nous parle d'avenir, mais il n'a pas d'enfants", a diagnostiqué l'épouvantail-clignotant de la République, qui "pose de bonnes questions, mais donne de mauvaises réponses", a prononcé Laurent Fabius. Et Macron n'aime pas que ses parents soient sur la photo. Emmanuel Macron a une famille contrarié. Il est contrarié dans son désir de "faire famille" ou de recomposer sa famille. Il ne peut le faire qu'au prix de la disparition de Louis-André Auzière ou de Françoise et Jean-Michelle Macron au profit de Manette qui n'est plus là pour lui dire son fait. En cela il est un enfant de son siècle.
       c) Emmanuel Macron a fait auprès des catholiques ce qu'il excelle à faire auprès de tout le monde: il les a séduits, par un discours pourtant plus profond que d'habitude. Les croyants modérés dont je suis, qui ne sont pourtant pas "modérément croyants", sont sortis contents de son allocution. Pourtant il leur a fait du magistral: "et en même temps". "Je n'ai pas d'agenda caché, mais je n'écouterai pas votre parole intempestive, inactuelle."
       3. Les tartufes du Salon Beige et autres catholiques malveillants, qui ne croient que pour en découdre, ont eu tôt fait de ne rien approuver du discours du président de la République. Il ne leur avait pas souhaité "joyeuses Pâques", ce n'était pas bien; et hier il ne leur a pas promis la lune alors qu'ils n'en attendaient pas moins que le ciel, c'est donc largement insuffisant. "Dieu seul suffit", Macron ne suffit pas.
   4. SAchons gré à Emmanuel Macron, qui "connaît la maison":
       a) d'essayer  de substituer "la sève catholique" aux "racines chrétiennes".
      b) De s'opposer à la stratégie de l'enfouissement, en demandant aux catholiques, à travers "le don de [leur] engagement", de prolonger leurs engagements associatifs en un engagement politique, pour ne pas se complaire dans la stratégie de la goutte d'eau et pour que l'État ne s'habitue pas à ce que les catholiques soient là pour panser "la souffrance sociale", fût-ce au prix appréciable que l'Église soit la maison de tous, comme cette rencontre l'a prouvé, où les évêques promettaient de ne pas défendre des intérêts catégoriels et s'y sont globalement tenus.
       c) De resituer le don que l'Église peut faire de sa sagesse en celle de son humilité: l'Église n'est pas "la gardienne des bonnes mœurs", mais est responsable de la "remise en question" évangélique. "Je suis venu pour une remise en question", dit Jésus à la fin du récit de l'aveugle né en Saint-Marc.
      d) Mais donner quittus à Emmanuel Macron de belles intuitions pour l'Église ne va pas sans exercer un droit d'inventaire préalable: a-t-il le droit de nous demander "le don de [notre] liberté spirituelle" si, pour sa part, il espère que beaucoup de jeunes rêvent de devenir milliardaires? Macron, entre Dieu et Mammon, il faut choisir, comme entre l'intelligence artificielle et la spiritualité!

lundi 9 avril 2018

Pourquoi la haine de Macron?


Posté en commentaire sur le blog de Philippe Bilger qui se pose la question sous le titre : "nouveau monde ou Ancien Régime ?"

Je n'approuve pas la potence de Nantes, mais le président qui n'a pas décrié les qualités de grand écrivain de Maurras ne prendra pas ombrage de ce que le débat se muscle comme aux heures les plus vigoureuses de la IIIème République.
Je n'aime pas la forme de contestation qui a consisté de la part de syndicalistes à poursuivre Emmanuel Macron jusque dans un hôpital où il venait s'entretenir de l'autisme, sujet dont j'estime qu'il aurait dû retenir les ardents défenseurs des  intérêts catégoriels. Mais ensuite, qu'allait faire Emmanuel Macron chez ces demoiselles de la Légion d'honneur?
J'aime le discours qu'Emmanuel Macron vient de prononcer au centre des Bernardins, où il fustige à la fois la stratégie d'enfouissement d'une Église qu'il appelle à prolonger ses engagements associatifs par un engagement politique, et où il 'lexhorte à être moins la gardienne des bonnes mœurs que responsable de la remise en question dont il est parlé dans l'Evangile selon saint Marc et pour laquelle le Christ est venu. Mais parlant à l'Église, cet ancien élève des jésuites n'est-il pas dans son jus, et comment peut-il lui réclamer le "don de sa liberté spirituelle" tout en gouvernant les hommes de façon aussi matérialiste et en souhaitant qu'il y ait beaucoup de jeunes qui rêvent d'être milliardaires?  Entre Dieu et Mammon, Macron, il faut choisir.
En quoi le "monde de Macron" (comme diraient Les grandes gueules) est-il nouveau? J'entendais ce soir Benjamin Griveaux expliquer les contestations étudiantes en usant des sempiternels arguments que ce ne sont pas les étudiants qui manifestent, que la majorité d'entre eux veut étudier? Villepin s'expliquait mieux dans la tourmente du CPE. Qu'aurait dit Benjamin Griveaux en 1968 que le président veut commémorer, tandis que le philosophe auquel il est le plus attaché y était traîné dans une poubelle aux cris de: "Ricoeur, ça suffit"? Pourquoi Benjamin Griveaux continue-t-il d'employer ce mantra insultant et ridicule "Il faut faire de la pédagogie", comme si nous étions des enfants démocratiques, qui n'ont littéralement pas la parole?
Pourquoi la haine de Macron? Parce qu'il présente l'étrange caractéristique d'être une machine humaniste. Parce que c'est un robot qui gouverne les hommes comme des machines. Parce que ce n'est pas tant lui qui est insaisissable que son humanité. En sorte qu'"on peut tirer de lui le pire et le meilleur", me disait une amie ce soir, qui poursuivait: "en fonction de l'orientation de sa femme. Il faudrait qu’elle l’amène sur la voie de la pénitence. Brigitte Macron est rimbaldienne comme moi, mais elle aime le clinquant.
-Elle est inaccessible à la pénitence parce qu'il a une peur bravache de dieu."
"Macron nous parle d'avenir, mais il n'a pas d'enfants". Il donne aussi l'impression de ne pas vouloir que ses parents soient sur la photo. Pourtant son père le neurologue lui avait prodigué beaucoup de bons conseils, y compris celui de ne pas se faire baptiser, car il vaut mieux un bon athéisme qu'une mauvaise foi qui se dégrade en un simple transcendantalisme se posant "la question intranquille du salut". On n'est pas plus rassuré par un président qui "ne sait pas qui a la vérité de la France", dans la concurrence des récits et des héritages de cette nation républicaine.

jeudi 5 avril 2018

Tariq Ramadan, son moratoire et son drôle de statut




  1. Le mauvais procès fait à Tariq Ramadan sur le moratoire est typique de l’incompréhension dans laquelle l’opinion publique est alimentée en démocratie, par une presse qui l’y encourage volontairement, à ne pas faire l’effort de comprendre la logique de son interlocuteur. Il ne s’agit pas de ne pas « s’en laisser imposer par les mécréants » à propos d’une religion qui n’est pas la leur, mais en effet de « discuter entre soi », pour obtenir entre cheikh et oulémas un accord canonique visant à savoir si une loi islamique est abrogeable ou non. Tariq Ramadan avait pris soin de dire qu’à titre personnel, il était contre la lapidation des femmes. Et il proposait qu’un moratoire soit observé dans la totalité de l’oumma, de la « nation islamique » ou de la « communauté des croyants », le temps qu’ait lieu cette discussion canonique, dont l’issue n’aurait eu aucune influence sur les lois de la République française, qui s’imposent aux religions du fait de la laïcité, outre que la charia n’est intégralement appliquée dans aucun pays islamique – il faut sortir des fantasmes -.

 

Que je sache, on n’a jamais demandé au judaïsme rabbinique de se prononcer sur les lois sur la lapidation qui figurent dans la Torah, et qui restent en vigueur même si on ne les applique plus, donc à l’égard desquelles est observé une sorte de moratoire pratique, dont j’aimerais être sûr que les juifs orthodoxes n’y dérogent pas dans leurs enclaves.

 

  1. Tariq Ramadan a, dans le paysage francophone et anglophone, un statut totalement inédit : celui d’un intellectuel télé-évangéliste (ou télé-islamiste). À partir de là, plusieurs questions se posent :

 

- Qui lui a conféré ce statut ?

 

Est-ce lui qui a repris les méthodes de Khomeini pour répandre sa « bonne parole » à partir de cassettes comme celles que l’ayatollah enregistrait depuis Neauphle-le-Château sans que le shah d’Iran s’en inquiète, bien que Giscard l’ait prévenu, affirme-t-il dans le pouvoir et la vie.

 

Ou sont-ce les intellectuels ayant voix au chapitre qui l’ont reconnu pour l’un des leurs tout en l’excluant, et dont on peut se demander pourquoi ils acceptent de discuter avec un télé-évangéliste islamique, qui se place de fait dans une autre sphère du débat démocratique, serait-il par ailleurs professeur d’Université en Suisse et en Grande-Bretagne  (aux titres controuvés comme ceux de l’ex-grand rabbin Gilles Bernheim) ?

 

- La même question se pose à propos de son public.

 

Le paysage intellectuel français (PIF) le prive-t-il de penseurs de qualité pouvant se confronter aux intellectuels médiatiques, ou ce public a-t-il besoin de prêcheurs, ce qui accuserait un manque de maturité politique et religieuse ?

 

Le violentisme de cette immaturité est ici aggravé de l’incapacité où se montre ce public à envisager que les accusations dont Tariq Ramadan fait l’objet soient vraies, mais surtout des menaces et intimidations dont il fait preuve à l’égard des présumées victimes de leur télé-évangéliste préféré.

 

3. Terminons en notant que les télé-évangélistes comme les leaders charismatiques et autres gourous, ont souvent été impliqués dans des affaires de mœurs et d’agression sexuelle, comme si l’ascendant qu’ils exercent devait passer de l’esprit à la chair, par des voies dont je voudrais être une petite souris pour savoir de quel prétexte ils se servent pour convaincre leurs pratiques de manquer à la piété et de passer à la casserole…
 

lundi 2 avril 2018

Pâques et la liberté du récipiendaire


N. avait émis des réserves quant à l’exploitation de la figure du héros, Arnaud Beltrame, par les médias qui sont une fabrique de figures, au bénéfice d’une France qui a besoin de héros comme elle a besoind’ennemis, et qui pleure à peine les victimes du quotidien ou les victimes du bataclan.  De fait, la vie donnée d’Arnaud Beltrame embarrasse aujourd’hui Julie pour qui il l’a donnée et qui vit cloîtrée, bouleversée, surveilléeet ne sachant quoi en faire. C’est tout le dilemmedu christianisme à l’égard de Pâques : « Ma vie, nul ne la prend mais c’est moi qui la donne. » « J’ai le pouvoir de donner ma vie et le pouvoir de la reprendre ensuite. » Liberté souveraine du donateur qui n’interroge pas la liberté limitée du récipiendaire, lequel pourrait aisément ajouter au banal (mais combien nonchalant, désinvolte, ingrat, désespérant et désespéré) : « Je n’ai pas demandé à naître », « Je n’ai pas demandé à ce que tu donnes ta vie pour moi. » En valeur absolue, le récipiendaire est embarqué dans un processus où il n’a pas la liberté de ne pas recevoir. Mais qu’il reçoive est la condition de la suite, de la Pâque, de ce que notait H. à la fin de son commentaire de l’Evangile sur les disciples d’Emmaüs : « Dans le texte, il n’est fait mention d’aucune auberge où rester avec eux pour celui que les disciples d’Emmaüs ont invité et n’ont pas encore reconnu à la fraction du pain carils n’ont pas encore partagé un repas avec lui. C’est qu’il devient l’hôte de leur cœur. » Pâque, a-t-il quasiment conclu, c’est le passage du « Où demeures-tu ? » qui ouvre l’Evangile de Saint-Jean non sans que Jésus se plaigne : « Le Fils de l’Homme n’a pas un endroit où reposer sa tête », à un :  « À présent que je suis ressuscité, si vous m’aimez, je viendrai demeurer en vous, et je serai pour toujours avec vous. » Pâque, c’est un passage du désir de l’homme d’habiter avec Dieu, d’habiter près de Dieu, d’ »habiter la maison du Seigneur tous les jours de sa vie » au fait que Dieu devienne « l’hôte intérieur » de celui qui lui ouvre son cœur. 

 

À quoi cela tient-il ? On passerait à côté de la réponse si on se limitait à cette remarque triviale que le Corps du rEssuscité s’est affranchi des limites du Corps physique et qu’Il est ressuscité comme on monte au ciel. Mais la Résurrection réalise la finalité de l’Incarnation : le Verbe est descendu du ciel pour que le cœur devienne ciel et pour que, même au sein de la résurrection de la chair, présente et à venir, le ciel soit moins un lieu qu’un état qui traduise l’état du cœur. Mais ce passage des temples païen ou du temple de Jérusalem au sanctuaire du cœur,  de la piété publique à celle des « adorateurs de Dieu en esprit et en vérité », des sacrifices de propitiation au sacrifice du cœur brisé de Dieu qui se réconcilie la création en déjouant ses forces de destruction, ou encore de la fausse alternative entre la transcendance et le panthéisme où Dieu est immanent à l’univers au choix du cœur, passe par le  processus pascal où le récipiendaire doit commencer par renoncer à la liberté de ne pas recevoir et à la protestation de ne pas avoir demandé à être sauvé et que le cadeau de la vie de dieu est bien pesant, à l’acceptation intérieure de ne pas avoir été créé pour jouir, mais pour être en relation, dans un dépassement de sa nature individuelle d’être de captation pour entrer dans la vie de la Grâce du choix du don et de l’accueil.

 

Pourquoi un itinéraire si compliqué, si difficile, et qui implique au commencement une limitation de la liberté par laquelle on doit recevoir si on veut avancer, on doit signer lecontrat vital… ?

mardi 27 mars 2018

UN HÉROS, ET APRÈS ? LES HÉROS SONT FATIGUÉS


Posté en commentaire de l’article de Philippe Bilger :

 

http://www.philippebilger.com/blog/2018/03/un-h%C3%A9ros-un-hommage-national-et-puis.html#comments

 

 

Cher Monsieur Bilger,

 

Quelques réflexions apparemment de moins en moins faciles à entendre dans notre nouvelle bien-pensance.

 

Notre néo-bien-pensance a peur de ne pas avoir peur du terrorisme. Le terrorisme est le paroxysme de la société du spectacle où « le vrai est un moment du faux ». La vraie stupeur de l’attentat est une fausse terreur en regard du danger plus grand de l’agression ou de l’accident de voiture. Moindre est celui du terrorisme, comme moindres sont les dégâts du terrorisme en regard de ceux des guerres auxquelles nous participons et qui le déchaînent. Notre Révolution française s’est ouverte par un épisode de terrorisme où il fallait purifier la République en coupant des têtes au nom de la vertu. Notre terrorisme révolutionnaire et républicain n’est pas sans rapport avec le terrorisme mecquois de Muhammad à qui Robespierre aurait pu donner la main, et tous les deux auraient marché en révérant l’Etre suprême au mépris de l’Aufklärung.

 

Des héros, et après ? Des héros, mais encore ? Des héros, mais pourquoi ? La nation a besoin de héros, mais elle ne les mérite pas, car elle les oublie aussitôt. Sa mémoire est de plus en plus courte. L’Église a déjà oublié la renonciation de Benoît XVI comme la France ne se souvient plus de l’abdication de François Hollande. En l’espace de sept ans, le dirigeant de l’Église et celui de sa fille aînée ont renoncé à diriger le monde, devenu trop compliqué pour eux. Il y a eu le héros de l’hyper kasher ou les héros du Bataclan, qui s’en souvient ? Un ami me cite souvent le nom de Julien Galisson qui l’a beaucoup marqué.

 

Les nations qui n’ont plus de mémoire ne méritent pas d’avoir des héros. Paul-Marie Coûteaux veut croire que l’empreinte d’Arnaud Beltrame restera. Ce gaulliste frontisé n’a pas assez descendu la pente du pétainisme pour se rendre compte à quel point les Français ont encore plus la mémoire courte que du temps du maréchal et de Paul Reynaud déposant contre lui, et d’Édouard Daladier, le signataire des accords de Munich, témoignant contre le maréchal qu’« Il a gravement manqué aux devoirs de sa charge ». Pétain était un héros de l’abdication : « Je fais don de ma personne à la France ». Sa personnalité sacrificielle rappelle celle de Louis XVI et son fameux testament. De Louis XVI à Benoît XVI, du maréchal Pétain à François Hollande, souffle un même vent d’abdication qui ne tourne guère et ne fait pas chanter les héros.

 

« Le mourir pour l’autre » est, selon Levinas, la définition de la sainteté. » Notre nation n’aime plus les saints. La liberté de celui qui meurt ne se transmet pas à celui pour qui il donne sa vie. Jésus dit : « J’ai le pouvoir de donner ma vie et le pouvoir de la reprendre ensuite. » Mais Julie, pour qui Arnaud Beltrame vient de donner sa vie, Julie est déprimée. Que va-t-elle faire de ce sacrifice ? Ne risque-t-il pas de l’écraser ? Les regards insistants et vigilants de ceux qui l’observeront vivre ne la presseront et ne la perceront-ils pas de cette question accablante : « Étais-tu digne que ce héros donne sa vie pour toi ? » Je n’aimerais pas vivre sous ce poids. Les catholiques dont je suis doivent y réfléchir à deux jours de célébrer la Passion du Christ.

 

Manuel Valls témoigne d’un beau « courage intellectuel » à persister à demander l’interdiction du salafisme. Non, M. Bilger, pour commencer parce qu’on ne peut pas interdire une forme de piété. Ensuite, j’hésite à le dire aussi brutalement, mais parce que Manuel Valls est une ordure politique. « « La gauche peut mourir », donc je l’assassine . « J’aime les socialistes » et je regarde leur vieux cadavre à la renverse pour me sentir plus proche de BHL. Je me vends à Macron qui attend que ma cote baisse ou remonte, mais il me rachètera, c’est fatal ! » Lui, Manuel Valls, qui fut le conseiller en communication de Jospin qui, au lendemain du 11 septembre, fut le premier à dire µ « Pas d’amalgame ! » parce que l’injonction sortait du tréfond de son cœur, a passé tout son bail de premier ministre – qu’il a dénoncé avant terme après avoir exigé qu’il aille jusqu’au bout du quinquennat – à se choisir pour ennemis ceux que Michel Houellebecq lui avait désignés : les islamistes et les identitaires, ce qui n’empêcha pas l’homme à l’écriture blanche, comme aussi Michel Onfray et comme Emmanuel Todd, de traiter Manuel Valls de crétin, à raison : il souffre à l’évidence d’un complexe d’infériorité intellectuelle.

 

Marine Le Pen et Laurent Wauquiez maltraitent le ministre de l’Intérieur dont le ton n’oscille pas entre la martialité et les larmes de crocodile ? Il est ridicule d’exiger la démission de Gérard Collomb. L’est-il d’expulser les ficher S étrangers ? Si j’ai bien compris, S est l’initiale de ceux qui sont soupçonnés (et ne sont pas susceptibles, sic) de vouloir attenter à la sécurité de l’État. Il n’est pas incohérent de ne pas tolérer au sein de son pays des ennemis de l’extérieur. Mais on peut aussi faire le raisonnement que, s’il manque des effectifs pour surveiller les fichés S comme pour soigner les malades ou pour former les élèves, le gouvernement par la dette prétend lutter contre le chômage en ne créant pas d’emplois et en expulsant les fauteurs de trouble. Le gouvernement par la société et par l’humanité préférera créer des emplois partout où il repère des besoins et ne se fait pas d’illusion qu’un monde connecté, interdépendant, où règne la liberté d’aller et venir facilitée par la révolution des transports, ce monde du vivre-ensemble et de la convivialité obligatoire, peut très difficilement fermer ses frontières.

Enfin, les salafistes sont-ils le terreau de l’antisémitisme ? Pourquoi le seraient-ils davantage que le pays où Léon Bloy pouvait à la fois rappeler que le salut vient des juifs et parler de tel de ces personnages comme d’une « putridité judaïque » (dans Le désespéré, probablement cher à notre ami @RobertMarchenoir qui n’en tirera pas les mêmes conclusions que moi ?) Dans une démocratie où on ne craindrait pas le clivage comme fauteur d’éventuelles guerres civiles, desquelles on croit stupidement se protéger par l’impossible homogénéité bienveillante de l’idéologie républicaine, on pourrait dire en même temps à un musulman, les yeux dans les yeux, qu’on tient l’islam pour une arriération religieuse parce qu’il a réintroduit la violence dans le champ politique du fait de la doctrine elle-même et non pas d’une déviance civilisationnelle comme dans le cas chrétien, parce qu’il est impuissant à créer des sociétés harmonieuses qu’un caillou d’impiété dans la chaussure de l’idéal de charia suffit à déséquilibrer, et parce qu’il ne parvient pas davantage à constituer une oumma pacifiée à partir de la diversité des tribus plus que des sectes. On pourrait en même temps faire tous ces graves reproches et souscrire à la tribune de Dalil Boubakeur qui réclame un « habeas corpus » et « une présomption d’innocence républicaine pour l’islam de France ». Sinon, ce n’était pas la peine de chercher les musulmans et d’aller vivre chez eux pour qu’ils vivent avec nous. Les sociétés multiculturelles sont multiconflictuelles, maiselles sont plus marantes. Le double, le multiple est peut-être l’impensé car l’impensable du politique, comme les systèmes complexes. Mais peut-être faut-il le vivre et non pas le penser.

Les enfants

Non, le titre de mon article ne fait pas référence à ce film de Marguerite Duras où elle définit l'Evangile de Jean dans les termes les plus profonds que j'aie jamais lus pour cerner ce texte : "N'Est-ce pas le livre de ce juif qui s'interroge sur le sens du vent ?" Mais la vérité ne sort-elle pas de la bouche des enfants ? Les enfants d’aujourd’hui ont deux caractéristiques : sans avoir l’esprit d’analyse que suppose entre autres l’orthographe, ils vont droit au but et souffrent d’une épidémie d’hyperactivité. Enfants indigo, fruits d’une espèce qui évolue trop vite ? Enfants de parents qui refont trop rapidement leur vie et n’ont pourtant jamais été autant investis dans leur rôle parental ? Enfants des écrans qui voyagent trop vite au centre de la réalité ? Enfants de l’histoire qui s’accélère ? Enfants rois qui posent trop tôt la question de l’anarchiste : « Qui t’a fait roi ? Qui t’a donné barre et autorité sur moi ? » Et c’est comme ça qu’ils tapent les profs et hupercutent leurs parents. Mais enfants de la guerre aussi, auxquels les dessins animés qu’ils regardent font croire qu’ils ont autant de vies que n’en refont leurs parents, que le monde se divise entre bons et méchants et qu’ils seront invincibles tant qu’ils auront tout ce qu’ils veulent ! (Autrefois, enfants du divorce, à l’école de la psychanalyse, nous reprochions à nos parents des problèmes de familles. Aujourd’hui, les enfants disent : « Tu es une mauvaise mère si tu ne m’achètes pas un Iphone. ») Enfants de la pub trop tôt ciblés par elle, enfants consommateurs, enfants prescripteurs. Y a-t-il de l’amour dans la salle et dans les éprouvettes des couples d’hommes et de femmes qui préfèrent demander une PMA pour avoir un enfant à eux que d’adopter un enfant malheureux, abandonné et perdu dans la vie ?

lundi 26 mars 2018

Note affectueuse



 

Les trois piliers de l'amour durable sont :

Amitié, Désir et Affection.

 

L'Amitié est la racine de l'amour. « Entre l’amour et l’amitié, il n’y a qu’un lit de différence. » (Henri Tachan)

 


 

Le Désir en usurpe le centre apparent.

En fait, il va et vient entre là, remplissant les pauses de lascivité prises par la langueur et laissées dans les creux ou entrelacs de la passion de durer, et c'est ce qu'Amour on nomme, ce désir dans les entrelacs, car avec son frétillant frisson qui sait jouer, il en donne le sentiment saisissant. Et l'amour veut être défini par le sentiment…

 

Le lac de la passion de demeurer devient de montagne russe, comme les poupées qui font dresser le désir sur la queue. Si bien qu'il y a du désirable émergeant comme raidillon sur la montagne à serments de la passion de durer dont le sermon est le ciment, le sermon des conversations lentes autour de la table haute, au moment du Conseil statutaire du couple plein de projets, qui bâtit une maison de paroles.

 

De la passion, le sermon pour ciment (ou ce que Dialogue on nomme), et l'Affection gardienne et gardée comme le beau reste du Désir à marée basse, qui toujours remonte sur la berge, il n'y a rien à craindre là-dessus, car l'Affection veille au grain, l'affection l'entretient.

 

L'Affection est le beau reste du Désir, elle bat pavillon, les verges repliées, sur le cœur de la passion d'ériger. Mais avec ce reste-là, du désir-bâton-bourdon rentré au port du porc rentré en repos du guerrier, avec ce reste du désir qu'est l'affection sans escales, où qu'en soit l'érection, il reste tout de l'amour, tout, même si l'amour n'est plus fou.

 

La triste chair peut s'endormir, elle n'a rien à réclamer : l'Affection veillant, comme le cœur, sur les corps après l'extase des petites morts, il reste tout de l'amour, tout, le désir sauf, momentanément interrompant le coït ou laissé à son germe, dans le rêve d'un souvenir en attente du réveil de la baguette magique des contes de fée, qui sera volonté de puissance et aura la puissance de sa volonté ;

 

Et si l'amour en attendant, dans cet assoupissement de la chair avant nouvel assouvissement, si l'amour est indivis, veillé par l'Affection qui ainsi l'aura confondu, son unité ne saurait le détruire, car l'Affection n'est pas une maladie de l'amour : elle en prend soin, quelque long que soit le silence du Désir et quelque mystérieux le sommeil qui s'est emparé de lui et abattu sur la chair avant duothéonéofaction.

 

L'Affection n'est pas une maladie d’amour ni la maladie de l'amour :  elle en est le souffle, elle est son esprit, elle l'emporte en effluves de son chant qui revient sur l’amour en appels au Désir, en rappels à la chair pour que, le Désir sauf, soient sauvés de l'oubli les sens mêmes.

 

Au terme des trois, Amitié, Affection et Désir abusivement nommé Amour, c'est l'Alliance, et le triomphe vibrionnant de son or tressé sur les cœurs inséparables, non pas comme une pérennité de l'intérêts contractuel qui cimentait le mariage bourgeois, toujours à l'affût des parures et des pierres à lapider de l'inévitable adultère, mais par le fait tressé, cet or, qu'envers et contre tout (et sans qu'il y ait de lapidation qui tienne), on défend l'autre qu'on représente et qu'on devient. 

 

On devient l'autre qu'on défend, et la lumière de l’affection qui cimenta l'alliance brille sur le bris de l'individu perdu dans l'hors-moi, dans l'é'moi ou  l'enlacement des identités, et ce sont deux enfances qui étincellent , enchevêtrées, dans la constellation des consolés, de s'être frottées les yeux ensemble dans une seule et même mémoire qui les a confondues et qu'est l'amour devenu, passion du lac au niveau d'Amitié, au milieu duquel, évasifs en ce limon, flotte sans s’éroder le roseau du Désir évanescent, que soulève l'Affection, poussière aux reflets pailletés dans l'air blessé de jouissance.

 

 

Didier Barbelivien, Benoît XVI, Philippe Bilger et moi



http://www.philippebilger.com/blog/2018/03/entretien-avec-didier-barbelivien.html

Cher Monsieur Bilger,

 

J'aime quand vous travaillez à votre compte, non point pour des médias qui vous font piger, parler ou interviewer, mais quand vous êtes un maïeuticien qui fixe lui-même les règles de l'approfondissement et de l'entretien. Cette maïeutique a ainsi permis de révéler, dans des registres très différents, le fond tourmenté d'un Henri Guaino qui ne passera jamais du plan à la politique active parce que trop écorché vif, et les espérances d'un Olivier Besancenot ou de la victoire par la lutte, course que vos questions découvrent entée sur un but et non point faite à corps perdu, quoi qu'on pense de cette course et de ce but.

 

Savoir interroger donne crédit à votre ambition d'être un maître de la parole. Car sans être un caméléon de l'autre, il faut le comprendre avant de le combattre à supposer qu'on ait à le faire ; il faut se couler dans sa pensée avant de dispenser la nôtre ; il faut croire pour un instant de dépassement de l'ego qu'il a plus d'importance que nous ; il faut en être le révélateur pour qu’il nous révèle à nous-mêmes.

 

Pourquoi Didier Barbelivien me met-il mal à l'aise depuis quelque temps ? J'aurais pourtant tout lieu de l'aimer sans réserve : C’est un « artiste de variété » qui fait de la chanson populaire. Mais voilà : d'abord il a vieilli et ne rougit plus d'être l'ami des puissants. En ce qui me concerne, peu me chaut qu'il soit celui de Sarkozy. Mais peut-on être un saltimbanque embourgeoisé ? Peut-on faire le métier de Brassens et aimer les dîners en ville avec les gens qui comptent ?

 

Ensuite, Didier Barbelivien avoue lui-même avoir été caméléon. Il copie tout parce que tout l'influence. Or un artiste est d'abord un univers. Bach copiait de la musique pour découvrir le sien en filtrant les influences. Gérard Lenormand s'est imaginé retrouver une popularité en orchestrant à la façon des années 90 quand on est entré dans ces années-là. Serge Lama a failli de la même manière sacrifier sa veine tragique à la rythmique ou à la mode acoustique. Or une chanson peut être la poésie des temps modernes. Je dis souvent que Baudelaire vieillit plus mal que Brel. Didier Barbelivien ne s'est jamais pris ou fait prendre pour un poète, mais il incarnait l'adolescence. Or voici qu'il donne à "La Vie" ses entretiens sur la foi ou se pose en ami des puissants. Et par là il se perd pour le peuple qu'il a tant fait rêver d'amourettes en lui faisant danser des slows avec les copines de l’école qu'il regardait avec plus d'amour que Vincent Delerme ne considérait "Les filles de 1973" qui "ont trente ans", elles qui « faisaient des résumés », qu’y a-t-il derrière le cliché ?  On ne peut pas demander à Didier Barbelivien de changer d'amis. A-t-on le droit de lui conseiller de se rapprocher de lui-même ? Qui est-on pour le faire ? S'est-on soi-même atteint ? Non, car la fatalité de la destinée humaine veut qu’on ne s’atteigne jamais. Dieu nous a faits en sorte que nous ne puissions pas nous atteindre afin que nous ayons à Le chercher pour être divinisés par Lui.

 

Et Didier Barbelivien s’en explique. Son image de lui-même était celle d’un chanteur engagé, contrairement à Bob Dilan qui a joué la carte de l’engagement pour avoir quelque chose à écrire. Il n’a pas dû se dégager comme Régis Debray. Au contraire il n’a jamais réussi à faire passer son engagement. Du coup il se retrouve pris dans la tourmente de ce degré zéro de l’engagement où nous sommes et où nous sommes tous contre le terrorisme au risque de nous prendre pour Charlie. C’est Renaud qui commence sa carrière en promettant que la société ne l’aura pas et la finit, chanteur à bout de souffle,  en embrassant un flic. C’est Pierre Perret qui fait scandale en parlant du zizi du pape qui fait des bulles et sort il y a quelques années un album hygiéniste contre les marchands de tabac et les marchands de canon. Et c’est Didier Barbelivien qui n’est pas contre la peine de mort comme Jullos Beaucarne et qui n’est pas pour comme Michel Sardou, mais qui est contre les assassins comme tout le monde, bien que tout le monde lise des romans policiers et regarde l’esprit criminel.

 

Barbelivien n’est pas Brel parce qu’il ne se prend pas pour Casanova. Il n’est pas comme moi, qui ai peine à ne pas être « presque aussi saoul que moi ».

 

J’aime la notation de l’ami Barbelivien sur Léo Ferré : c’était avant tout un comédien. À un moment donné, j’ai soupçonné les larmes qu’il versait chaque fois qu’il passait à la télé d’être feintes. Mais ce que j’en dis est sans doute influencé parce que je me fais de moi l’image d’un personnage tragi-comique. Seul l’ami Didier Barbelivien pourrait nous dire si Léo Ferré jouait la comédie des larmes.

 

« Ce n’est pas sa mort qui me fait de la peine, Mais de ne plus voir mon père qui danse. » C’est une des plus belles déclarations d’amour paternel que j’aie entendues, après celle de Le Pen disant que le mort le plus important de la guerre, c’était son père. Et mettre ces paroles dans la bouche de Michel Sardou est d’une grande sensibilité si mes propres antennes ne me trompent pas, car Michel Sardou a toujours été à la recherche de la bénédiction et de l’image de son père, qui ne pouvait que partir trop tôt à ses yeux, le laissant seul avec l’encombrante Jackie : « Michel, souris ! » « Je n’aurais jamais cru que ma mère ait su faire un enfant. » Quand j’écoutais moi-même enfant Sardou chanter son père, j’avais l’impression qu’il l’avait perdu très jeune. Eh bien non.

 

Merci, Didier Barbelivien, d’être comme tout un chacun un homme insuffisant, mais qui par exception a su nous enchanter, et merci, Philippe Bilger, d’avoir su nous le révéler.

vendredi 23 mars 2018

Le poutinisme français est-il un nouveau soviétisme ?


Disputation courtoise entre le Torrentiel et @Robert Marchenoir sur le blog de Philippe Bilger

 

 

@Robert Marchenoir :

 

Merci tout d’abord de votre nomination de ma modeste personne dans l’Ordre du Débat. Rien ne peut faire plus de plaisir à un démocrate direct, qui ne déplore pas comme Maurras « les vices de la discussion » (Savonarole me pardonnera de ne pas être proscriptible à sa police des arrière-pensées), mais croit au contraire que de la discussion jaillit la lumière.

 

Nous allons pour commencer nous débarrasser des poutinistes du Salon beige. Ce blog de Tartufes n’est pas mené ni modéré par des gens sérieux. Vous dites que c’est une farce de penser que Poutine ait « remédié au communisme ». Nous allons faire mal aux gens du Salon Beige en leur parlant un langage qu’ils comprennent. Poutine est, toutes choses égales par ailleurs, un orthodoxe russo-gallican et un conciliaire de l’Église orthodoxe de la transposition des accords de Metz dont parlait tant Jean Madiran, une Église « patriotique » inféodée au communisme et à son matérialisme, et à son athéisme pratiques. Le pape François, le patriarche Kyril et les frères Castro étaient somme toute en assez bonne intelligence à Cuba.

 

Poutine a-t-il organisé une oligarchie puissance 2 ou a-t-il préservé Eltsine et sa famille d’être inquiétés pour leurs prébendes, tout en se faisant faire une clef de la caisse noire pour blanchir, profiter et quelquefois thésauriser, dans l’intérêt du pays ou dans le sien ? Je vous adresse cette question-réponse le soir où notre hôte a comparé sans transition la figure d’un héros, le lieutenant-colonel Arnaud Beltrame, et celle des politiques, qui ont la main trop près de la caisse pour que leurs affidés et clients leur pardonnent de ne pas y plonger. Un président de la République ressemble plus à des directeurs d’école, à des fermiers généraux et à des intendants (ou économes) du royaume qu’à des rois, mais leurs fonctions les obligent à fréquenter Cartouche plutôt que Saint Vincent de Paul, fonction que l’on dégrade quand on juge un président comme un prévenu de droit commun (Sarkozy et l’affaire libyenne). Macron lustre la fonction présidentielle française parce que c’est un cosmétique encaustiqué, mais gare à la causticité judiciaire ! Gare aux incorruptibles – Poutine n’est pas Robespierre - ! Gare au dantonesque journalisme de l’anti-corruption médiapartienne et proche du « système », qui ne vit que d’être en cheville avec les corrompus, même si la parente de Fabrice Arfi n’était pas l’avocate de Ziade Takieddine, mais revenons à Poutine.

 

Vous avez raison. Hélène Carrère d’Encausse et Vladimir Fedorovski ont un point commun qui est, contrairement à Françoise Thom, tributaire du vieil antisoviétisme de papa cher à Pierre de Villemarest, d’avoir fait muer l’anticommunisme en apologie de la Russie éternelle et de son modèle autoritaire. Poutine est pardonnable s’il perpétue moins Staline, accident de l’histoire rattrapé par sa fidélité au modèle tsariste et cruel, qu’allez, soyons gentils, non pas Ivan le Terrible, mais Pierre le Grand. Hélène Carrère d’Encausse et Vladimir Fedorovski ont tous les deux participé à cette transformation de la critique du soviétisme et de ses commissaires politiques en apologie des autocrates à la main ferme dans un gant de crin, expression de la Russie éternelle. Cela est compréhensible dans la Russe blanche (même si géorgienne d’origine) qu’est Hélène Carrère d’Encausse. Cela semble se dresser en contradiction avec le modèle qu’avait voulu proposer Gorbatchev à la Russie. Mais Gorbatchev n’est pas un gauchiste. Il ironise même contre une France qui serait le dernier pays d’extrême gauche du monde libre. Et pourquoi Gorbatchev le libérateur n’est-il pas populaire en Russie ? Gorbatchev ne fait pas le pont entre l’oligarchie et le tsarisme. Son impopularité ne s’expliquerait-elle pas par là ?

 

Dès lors Hélène Carrère d’Encausse est conséquente. Elle faisait de l’Empire éclaté le châtiment du soviétisme. Elle préfère la centralisation désormais que le pouvoir est stable. Elle ne se remet pas de la sécession de l’Ukraine et de la Biélorussie. Elle ne peut cautionner le séparatisme du « berceau » et du « cœur slave » de la Russie. L’Ukraine, riche de l’épopée de saint Vladimir, a fait naître la troisième Rome qui serait Moscou. Donc Kiev doit s’effacer devant Moscou la blanche. Mme Carrère d’Encausse ne peut pas applaudir au repli autarcique de l’orthodoxie sur Kiev. Elle peut moins encore se féliciter du reniement des valeurs russes de l’orthodoxie du berceau pour épouser le poumon européen encrassé de goudron et de tabacqui tue matériellement, dans un cnsumérisme hédoniste et anti-religieux.

 

Mme Carrère d’Encausse « n'a pas prédit correctement l'effondrement de l'URSS, avec son fameux bouquin L'Empire éclaté de 1978. Elle y annonçait la chute de l'empire soviétique par sécession des républiques musulmanes. » Le préjugé aristocratique d’Hélène Carrère d’Encausse goûte peu l’islam caucasien. Tout juste mérite-t-il la férule de Kadirov. Vous laissez entendre que cette créature de Poutine pourrait tout à fait s’affranchir du Pygmalion qui l’a mis au pouvoir comme un préposé aux latrines qui s’exprimerait volontiers dans unlangage fleuri : « Gare à Poutine, celui qui m’a fait roi, moi, le fou, après avoir dit qu’il nous poursuivrait, nous, les Tchétchènes, jusque dans les chiotes ! Je tiens Poutine par les bourses. Je [ferai] tirer sur la police russe si elle pénètre en Tchétchénie sans [mon] autorisation. » Louis-Ferdinand Kadirov adopte la contre-rhétorique poutinienne folklorique de celui qui l’a installé comme son pantin de Grozny. Voilà qu’il veut se mettre les Tchétchènes dans la poche ! Ce folklore verbeux d’un drôle d’ayatollah à la voix éraillée a-t-il une importance quelconque ? Comment Kadirov pourrait-il faire chanter Poutine ? Le rapport de forces n’est-il pas disproportionné ?

mardi 13 mars 2018

La VIème République, une République parlementaire?

Brève lettre ouverte à M. André Bellon autour notamment de son article :

https://www.pouruneconstituante.fr/spip.php?article1453#forum2322


Cher Monsieur,
Je ne vous connais que par ce qu'avait dit de vous Daniel Mermet, en reportage sur une manifestation du Front de gauche.
Tous les faiseurs de VIème République -Arnaud Montebourg, Jean-Luc Mélenchon et donc vous-même- qui voudraient s'appuyer sur le Parlement ne comprennent pas le moment démocratique que nous vivons. Une République parlementaire est un archaïsme. Ce dont mes concitoyens et moi sommes lassés (pour autant que je puisse prendre sur moi toute cette lassitude), ce n'est pas de la corruption des parlementaires, mais à travers leur impuissance et leur soumission à toutes les coteries de leurs circonscriptions et de la République, c'est de la démocratie représentative.
Le Parlement n'a pas connu une lente décrépitude depuis quelques années. Le fait pour lui d'être une chambre d'enregistrement fait partie de son ADN depuis le XVIIème siècle. Oublierons-nous qu'il a voté les pleins pouvoirs au maréchal Pétain avant de l'accuser, comme le fit Dalladier, d'avoir "gravement manqué aux devoirs de sa charge". Mais qui avait signé les accords de Munich?Et que dire des députés qui avaient fait confiance au vainqueur de Verdun passé à la Collaboration sous couvert de négocier "dans l'honneur" les conditions d'un armistice?
Le Parlement n'a jamais défendu le pouvoir qui lui était imparti. Il a toujours laissé au pouvoir exécutif le quasi-monopole de la proposition législative. S'agirait-il qu'il s'en ressaisisse? Voudrait-on que les propositions de loi constituent l'ordre du jour de l'examen législatif? Mais pourquoi le Parlement se mêlerait-il tout à coup de proposer la loi au lieu du peuple? Le peuple a tellement soif de démocratie directe qu'il aspire au référendum d'initiative populaire. Alors le Parlement! Vous retardez, mon cher, avec tout le respect que je vous dois.
                JW

lundi 12 mars 2018

Le macronisme est une fascination collective.

L'exemple de Philippe Bilger :

http://www.philippebilger.com/blog/2018/03/la-symbolique-du-pouvoir-mais-la-banalisation-de-la-justice.html

Cher Monsieur Bilger (ou cher Philippe, comme on dit pour alléger au risque d'encourir les foudres des fustigateurs de la Républlique des prénoms, qui ont oublié que la République romaine était celle des surnoms et quasi des diminutifs),
Comme tous les macronistes, vous êtes victime d'une fascination collective: "Malheur à la ville dont le prince est un enfant!" Aujourd'hui, on est jeune jusqu'à quarante ans et on n'est jamais vieux puisque la génération 68 est toujours en place, après avoir commencé par crier: "Place aux jeunes!"
"Le président de la République a fait beaucoup pour la France avec la symbolique du pouvoir, de son pouvoir." Mais non, il a fait beaucoup pour lui-même.
On reprochait à Sarkozy d'abuser des "moi je". Que dire de Macron s'identifiant, non à l'idée de la France, mais au pouvoir qu'il a sur la France: "Qu'Est-ce que je ferais si une région venait me demander de faire sécession, si un quidam me regardant dans les yeux me disait: "Vous n'avez rien fait contre le Glyphosate", si mes villes ou si mes gens...."?
Le macronisme, dit Alain Minc, c'est "le populisme main streame" organisé par Alain Minc, qui gouverne un pays qu'il ne connaît pas (la guyane est une île et Villeurbane est près de Calais), qui n'a pas le sens du peuple et qui professionalise le gouvernement: limitation du droit d'amendement et correctionalisation des cours d'assises.
Emmanuel Macron s'est si peu promené dans la rue qu'il s'imagine qu'on y rencontre des gardiens de la paix, qui viendront arrêter les siffleurs et les frotteurs de femmes sitôt qu'ils les auront outragées.
Emmanuel Macron est cet être vil qui nomme une passionaria du féminisme branché, avant de l'obliger, par solidarité gouvernementale, à défendre des ministres soupçonnés de viol.
C'est encore ce président qui déclare vouloir faire de la lutte contre les violences faites aux femmes la grande cause nationale de son quinquennat (parce que c'est dans l'air) et qui, deux jours plus tard, soutient coup sur coup deux de ses ministres accusés de viol qu'il maintient en poste. Il n'y a pas d'exemple que des ministres ayant fait l'objet d'accusations aussi graves n'aient pas été démissionnés. L'homme qui a neutralisé une prétendue loi sur la moralisation politique n'est pas seulement à la tête du gouvernement des pires conflits d'intérêt, je m'étonne qu'on ne crie pas encore au gouvernement des violeurs. On a bashé  le tandem Hollande-Ayrault pour de bien moindres couacs, mais tout glisse sur les plumes du cygne Macron.
Macron est l'époux de cette étrange cougare littéraire qui n'a jamais épousé que des banquiers.
Macron est fasciné par la figure du roi, dont il dit que le peuple ne se remettra jamais de lui avoir coupé la tête. Il proclame l'argent roi de la start-up-nation, calculant que le grand avantage de ce roi est de ne pas avoir de tête. Les marchés ne sont qu'une "main invisible" qui perdent la tête au moindre coup de vent ou de sang politique.
Tout ceci se passe au vu et au su de tout le monde, mais on recouvre le berceau du petit Macron d'un édredon en plumes d'aigle, faute d'avoir retrouvé le tissu qui servit à confectionner le manteau de Noé qu'il faut jeter sur la faiblesse humaine, quand même elle serait dure avec les faibles, comme est ce pouvoir.  Les défauts de Macron sont visibles à l'oeil nus, mais on les cache et on ne les voit pas. Ainsi le veut la fascination collective. Or Macron est si peu fascinant qu'on se demande qui en est le commanditaire.

La littérature et la prohibition de l'inceste


 
Il ne faut pas douter de tout. Il ne faut pas douter de l’inceste subi par Christine Angot, d’abord parce que dans notre pays cartésien fondé sur le doute et où donc le doute devrait être permis, on n’a plus le droit de douter de rien, et le doute ne bénéficie plus à l’accusé. Je sais bien, Pierre Angot n’est plus là pour se défendre. Philippe (Angot), lève-toi et défends si tu peux la mémoire de ton père. J’écoute. Philippe Angot ne se lève pas et reste bien silencieux. Ne plus jamais croire à la « version officielle » est une autre pathologie du doute. En ce qui concerne Christine Angot, un trauma sécrète à l’évidence cette écriture haletante, ce souffle et cette exhibition. Il n’est pas surjoué. Mais pour une qui ne surjoue pas, combien surjouent ! Prenez Delphine de Vigan. Elle écrit mieux que Christine Angot. Enfin son écriture est plus blanche, moins raturée. Mais dans rien ne s’oppose à la nuit, tout ce qui est censé constituer l’abomination de la désolation pour notre société sans qu’elle en souffre, tout est convoqué,  tout est là : le vichysme du grand-père Georges, les viols sur les amies de ses filles sinon les incestes du même grand-père dévoyé, les bons côtés du vieux pervers, d’un admirable dévouement pour son fils Tom handicapé, donc le procès à l’ancêtre, et la folie, enfin, autre sujet de société, le droit de mourir dans la dignité de Lucile malade, quiprocède elle-même à son suicide, enfin peut-être, à moins qu’elle ne meure dans son lit de sa longue maladie, mais ce serait moins littéraire. Profitant du succès de Delphine de Vigan, Félicité Herzog, Areva, dézingue, dégomme l’icône de son père Maurice, ce héros. C’est la grande victimisation ! On est passé de la littérature épique ou chevaleresque à la littérature victimiste, où les héros sont les victimes. Seules les victimes font des exploits, honte à leurs exploiteurs ! La folie n’existe pas, on est toujours l’aliéné de quelqu’un, honte aux aliénateurs ! La brèche ne s’est pas ouverte par le transpercement du coussin familier par la petite fille délicieuse, bien avant que naisse sa sœur au mauvais caractère. (Cf. Enfance de Nathalie Sarraute, qui découvrit le « senti hors des mots » et la sous-conversation dans le trou du coussin au tissu déchiré.)

 

Le pont qui a fait passer la littérature de l’héroïsation à la victimisation furent Les Confessions de Rousseau, tentative par un auteur protestant de se justifier contre l’affirmation protestante que personne n’est juste devant Dieu et que Dieu seul justifie. Rousseau dressa un déisme bonhomme contre le christianisme tourmenté et culpabilisateur (la profession de foi d’un vicaire savoyard). Mem si Luther a protesté contre la simonie et les indulgences avant de cautionner ses protecteurs qui mataient les paysans en son nom, le protestantisme s’est élevé, spirituellement, contre la culpabilité. La psychanalyse lui a emboîtée le pas – on sait que Christine Angot en est férue – appliquant l’inversion accusatoire contre la loi du devoir : « Déshonore ton père et ta mère afin d’avoir longue vie de victime sur la terre, même si la civilisation ne doit pas y survivre, à qui nous apportons la peste, tout en déplorant son malaise. » Les victimes ont traduit : « C’est de ta faute si je suis fêlée », en envahissant prétoires et maisons d’édition.  Mais la judéité freudienne n’a pas pris la Carthage romaine (cf. E. Roudinesco, Histoire de la psychanalyse en France) : la culpabilité est un stade que l’on ne dépasse jamais. Freud, l’Austro-hongrois, écrivait dans une langue empreintée par Luther. Pourquoi vouliez-vous qu’il réussisse où celui qui avait codifié la langue allemande en traduisant la Bible avait échoué ? « Au commencement de ma montée dans un taxi, métaphore de mon entrée dans la vie, était la charge de la dette, indiquée sur le compteur. Schuld à tous les étages ! Au commencement était le meurtre de la horde primitive. Tous les parents se verront instruire un procès en éducation manquée, car on manque immanquablement son éducation, mais la justice doit être rendue au nom des victimes. Patient, il faut que paye le responsable de ta fêlure. » Permettez-moi pour ma part de préférer le péché originel dans sa dimension universelle et non comme prétexte à tant d’attaques ad hominem, tant de recherches de responsables des accidents ou catastrophes naturelles, tant de boucs émissaires et d’attaques personnelles.

 

Freud a prétendu sans le prouver que la civilisation était fondée sur la prohibition de l’inceste. On aurait pu s’attendre à ce qu’une civilisation qu’il avait tant influencée eût retenu la leçon. On découvrit il y a quelques années que l’inceste n’était pas interdit par la loi. Quelques députés essayèrent laborieusement de mettre fin à cette anomalie. Mais on découvre à présent qu’un coupable de détournement de mineurs n’est pas présumé avoir abusé d’une enfant de onze ans, car il n’y a pas d’âge minimum prévu au consentement sexuel. Et cela nous arrive pendant que notre société permissive et légaliste a prétendu moraliser la libération sexuelle, qui peut pornographier à découvert à condition de sortir couvert, en dressant le tabou de la pédophilie, tabou purement éthique et nullement juridique, comme on voit. Seul le viol est un crime (depuis 1977), pas le viol d’un enfant, car on ne peut le punir en vertu de son caractère spécifique.

 

Mais vérifions que la prohibition de l’inceste soit à l’origine de la civilisation. L’endogamie est la seule alternative au monogénisme, écrivait tranquillement saint Augustin, qui supposait que, pour élargir la famille d’Adam et Eve, les frères aient engrossé les sœurs, cependant que Caïn s’inquiétait lorsque Dieu prononça son exil : « Mais si je rencontre quelqu’un ! Ne va-t-il pas me tuer ? » Dieu ne protesta pas qu’il ne pourrait rencontrer quelqu’un puisqu’il n’y avait personne, mais Il traça un signe sur sa tête pour éviter qu’il ne lui arrive malheur. Et quant au Père Philippe Dautey, il explique dans l’introduction de son traité d’anthropologie biblique que la relation entre la fille (Création) et le père (Créateur) est une relation sacrée, d’où viendrait selon lui l’interdit de l’inceste.

samedi 10 mars 2018

Macron et l'opinion


Macron joue de l'opinion avec une rare perversité qui bénéficie d’un empilement d'Artefact politiques commencé sous l'ère Sarkozy. D'abord il y a les éléments de langage dont deux sont particulièrement récurrents : "J'assume" que Manuel Valls a dégainé le premier, et "transformation" pour réforme (et souvent réformette).  Le macronisme est une certaine conception du lyrisme qui fait sonner creux un mot emphatique dans une nouvelle prouesse du transformisme.

 

Deux marqueurs sont particulièrement intéressants à étudier : la réforme du droit du travail et celle de la SNCF. La gauche croit que le peuple la reconnaît si elle codifie beaucoup. Mais du petit peuple au grand patron, tout le monde en a marre de ne pas savoir sur quel pied danser ni comment être dans les clous de l’administration. Donc si on présente une réforme en disant : « On va simplifier », tout le monde est d’accord, jusqu’au moment où l’on découvre, mais trop tard, que la simplification était celle de la restructuration et du plan social – la restructuration est une transformation -. Les effets de la simplification se font d’autant moins sentir pour le citoyen Lambda qu’il n’a plus d’interlocuteur dans l’administration, qui ne lui oppose que des procédures.

 

De son côté, la réforme du statut des cheminots agit comme un signal. L’opinion a toujours trouvé inéquitable qu’il y ait des régimes spéciaux. À cela, le camp du progrès répondait : « Laissez-nous nos privilèges, ils nous permettront de vous tirer vers le haut, comme ce fut toujours la logique des acquis sociaux. » Macron entre en scène dans les habits du langage de l’opinion : « Quand des agriculteurs pleurent parce qu’ils n’ont pas de retraites, je ne peux pas laisser prospérer le statut des cheminots. » Sous-texte : « Je ne vais pas créer une retraite pour les agriculteurs. Je pourrais, mais je ne le ferai pas, car je veux prendre la sociale démocratie à revers, en prouvant à l’opinion que, puisque je peux réformer le statut des cheminots, c’est que la promesse de la sociale démocratie de tirer tout le monde vers le haut à partir des acquis sociaux était mensongère. Je le prouve, je détruis l’acquis social et je tire tout le monde vers le bas. Puisqu’il n’y a pas de retraite pour les agriculteurs, je n’en créée pas, et je punis aussi les cheminots en les privant de leur statut. L’opinion reçoit le message que, si elle ne se tient pas tranquille, elle risque de tout perdre.

 

C’est avec conviction que je mène cette politique : je suis le fruit du reniement de la sociale démocratie de presque toutes les élites et de leur ralliement au libéralisme. Ce reniement et ce ralliement se sont faits lentement et inconsciemment. Des signes en ont été donnés lorsque mon prédécesseur m’a désigné comme le point de mire de son quinquennat (« mon ennemi, c’est la finance »), m’a nommé ministre et a finalement suggéré passivement et malgré lui que je serais son successeur. Je mène cette politique avec conviction, mais je ne le fais pas pour moi. Je ne le fais pas non plus pour mes concitoyens. Je ne les méprise pas, mais je voudrais qu’ils aient des ambitions de milliardaires. Je crois en l’argent roi, qui fait des riches des premiers de cordée, même quand ils fuient leur pays comme la bourgeoisie a émigré loin de ses valeurs : les voyages forment la jeunesse. Je mène cette politique pour les puissances d’argent qui veulent que la SNCF soit mise en concurrence. Je détruis le statut des cheminots pour que, dans mon pays vendu à la découpe à l’argent roi sans tête, on vienne marcher sur les plates-bandes de la SNCF, joyau de notre patrimoine. La « transformation » passe parce que le lien était rompu entre la société française et celle des chemins de fer, qui maltraitait ses usagers. Mais c’est encore l’usager qui trinque dans le citoyen, et il ne le sait pas. » C’est redoutable.

vendredi 9 mars 2018

La personnalité de la démocratie


Commentaire posté sur le blog de Philippe Bilger, au pied de l’article :

 


 

Quelque chose me dit que la saillie d’Abou Dabi sera reprochée à Nicolas Sarkozy comme la citation tronquée du discours de Dakar à propos de l’homme africain et de son entrée dans l’histoire, insuffisante, faisait dire Henri Guaino à son porte-parole, nulle, a retenu l’opinion.  – Avez-vous remarqué que c’est précisément depuis la présidence de Nicolas Sarkozy, dont le nègre parlait mal de l’homme africain, qu’on reconnaît la plume dans celui qui répète ses discours ? Le nègre a accédé au statut d’auteur. Peu s’en est fallu qu’Henri Guaino devînt candidat à la présidence de la République, ce dont je me serais personnellement très bien porté. -

 

« La démocratie, c’est le gouvernement du présent », accusait Maurras, et « le gouvernement du spectacle », renchérissait Guy Debord, où non seulement le moindre long-termisme est impossible, mais où « le vrai est un moment du faux », de sorte que non seulement les lois qui sont votées sont à courte vue, mais elles sont votées sur la base de mensonges, mensonges ayant trait aussi bien à la temporalité (« l’actualité commande ») qu’à la hiérarchie de l’information (on réagit au fait divers et à l’émotion qu’il suscite).

 

L’information et l’actualité singent la culture. La culture étant une information de la civilisation qui extrait de l’arbitraire en les sélectionnant, l’artiste qui illustre son siècle ou la citation qui représente une pensée, l’actualité informe en imitant la culture et en sélectionnant arbitrairement des petites phrases insipides et décontextualisées, qu’elle extrait d’un long discours déroulant tout un raisonnement, le plus souvent intelligent. La culture est du passé choisi, l’actualité est du présent sélectionné.  

 

La chose est sans importance, mais la chambres d’enregistrement qu’est notre Parlement-croupion, n’a pas grand-chose à envier aux parlements que vitupérait Chateaubriand dans les mémoires d’outre-tombe, et qui ont précipité la chute de l’Ancien Régime. Macron aggrave la dérive en prévoyant que le droit d’amender sera indexé sur le nombre de députés que compte le groupe parlementaire. Autrement dit, votre droit de modifier la loi diminuera si vous êtes dans l’opposition, car vous n’êtes pas là pour discuter la loi, mais pour enregistrer la loi.

 

L’honneur de la démocratie est-il d’être un régime faible ? En deux jours, vous employez deux fois ce mot d’honneur, d’abord pour souligner celui de la responsabilité, et ici pour mettre la responsabilité à l’épreuve des contre-pouvoirs. Or, pour s’exercer pleinement, la responsabilité peut-elle s’affaiblir ? À vous lire en effet, « l’honneur [de la démocratie] », qui n’est pas qu’une « empêcheuse de gouverner en rond », « est précisément d'interdire à des "hommes forts" de faire fi d'elle. »

 

Mais nos gouvernants sont-ils des « hommes forts » ? Je me souviens d’une longue interview de Nicolas Sarkozy dans Paris Match, alors simple ministre de Chirac et trublion du gouvernement, où on le voyait jouer au foot ou au tennis avec son petit Louis en lui recommandant : « Frappe fort. » Être fort, ce n’est pas frapper fort.

 

Comment l’entropie et la loi de dégradation de l’énergie et des profils se sont-elles appliquées aux présidents de la Vème République ? Les deux premiers furent des patriotes sincères ; les deux suivants avaient des destins français ; les deux suivants étaient des ambitieux ; François Hollande était une chiffe molle empathique et sympathique. Le locataire actuel du Château n’est pas un pisse-froid, mais un pisse-congelée et pas un ambitieux, mais une ambition indifférente. Jacques Chirac voulait arriver à être président de la République en France ; Emmanuel Macron voulait arriver à n’importe quoi, n’importe où, et il est devenu président de la République en France.

 

La démocratie serait-elle par nature un régime faible et un pouvoir impersonnel ? Ce qui l’affaiblit est d’être une hybridation de pouvoir personnel sur un régime impersonnel, de pouvoir devant durer peu et dépendre de la versatilité de l’opinion. La démocratie représentative est la greffe qui a mal pris, d’un peu de pouvoir personnel sur un régime impersonnel. Comme chacun de nous gagnerait à courir jusqu’au bout son risque existentiel, la démocratie sortirait renforcée d’aller au bout de sa logique. On la dit le régime de la séparation des pouvoirs ? Alors pourquoi l’exécutif dispose-t-il en pratique du quasi-monopole de la proposition des lois ? Pourquoi le Parlement vote-t-il des lois sans écrire ses décrets d’application ? À quoi sert la Cour des comptes et pourquoi gaspillons-nous notre Trésor à la laisser subsister, si ce sont les parlementaires qui votent le budget au gré des pressions des agents d’influence ? Pourquoi les citoyens n’exercent-ils pas directement le pouvoir législatif et ne votent-ils pas les lois qui les concernent ? Doit-on favoriser jusqu’au référendum d’initiative populaire ? Toutes réformes qui seraient beaucoup plus radicales que la VIème République de Jean-Luc Mélenchon ou de (politiquement) feu Arnaud Montebourg (jusqu’à plus ample informé), QUI NE SERAIT qu’un parlementarisme renforcé, tempéré par le tirage au sort.