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mardi 14 juillet 2026

Mon humeur (massacrante?) du 14 juillet

Je n'ai jamais beaucoup aimé notre Fête nationale et la Marseillaise ne me "fout pas les poils".

Je ne l'aime pas, non pas tellement parce qu'issue de la Révolution qui était sans doute inévitable, mais parce que, dans le pays qui se croit le pays de la liberté, elle est marquée par un défilé militaire qui est plus qu'une apologie de la "violence légitime", celle par laquelle une société se maintient en se défendant contre la délinquance et ses larcins. Non, comme les paroles de la Marseillaise qu'on ne parle plus jamais de changer comme en 1989 où un collectif s'était créé pour cesser de laver dans un "sang impur" le bicentenaire de notre Révolution qui aurait donné des idées au monde entier et serait la matrice de tous les totalitarismes selon la critique contre-révolutionnaire, notre défilé militaire est marquée par un culte de la violence à l'état pur, dans une société où la pauvreté à tous les niveaux, baisse du niveau de vie, perte de l'impératif de transmission, rend les individus tellement malades que la violence individuelle n'est plus une borne à ne jamais franchir, mais est une réaction banale à l'anomie provoquée par le sentiment d'abandon d'un humanisme pestant contre toutes les discriminations et les petites blessures identitaires, mais devenu absolument insensible à la douleur: la douleur est par exemple le point aveugle des guides barème permettant d'évaluer le taux d'incapacité engendré par le handicap alors qu'on crie à l'accessibilité tous azimuts.

Violence sociale provoqué par la paupérisation d'un pays dont le président s'offre un défilé militaire sans précédent pour saluer la Coalition des volontaires bien décidée à soutenir l'Ukraine et ses appels au don qui confine au racket, et couronner un mandat qui s'achève sous le signe de l'escalade guerrière, d'un président qui n'ayant pas servi sous les drapeaux, aime l'idée de la guerre, et n'ayant pas protégé la société dont il était responsable contre le risque de guerre civile, agite mezzo voce le spectre de la guerre mondiale dont ses fréquentes "itinérances mémorielles"auraient dû le prémunir, si le lancinant appel aux leçons qu'on doit tirer de "la mémoire" devaient réellement nous servir à quelque chose.

La seule circonstance atténuante de notre président est que "le monde", non content de casser les jouets de la Reconstruction qui fut le fer de lance de la génération de l'après-Seconde guerre mondiale, "[désapprend" à aimer la liberté comme je l'ai lu ce matin dans un article déjà ancien du "Point":

https://www.lepoint.fr/debats/quand-le-monde-desapprend-a-aimer-la-liberte-C3KGFKCA3BDLVOF2L6O6WFIIDA/

article qui nous apprend sur la foi d'une étude que "seuls 7 % des habitants de la planète vivent encore en démocratie libérale", qui stipule en citant Martin Wolf dans le "Financial times que "dans les pays en développement, mais aussi dans bien d’autres, les populations savent parfaitement ce que représente désormais l’Amérique de Trump : le despotisme." Le mal est nommé. Et le journaliste historien d'ajouter: "Les États-Unis n’ont jamais été un modèle parfait d’idéaux démocratiques. Mais c’est ce que le monde a fini par croire que l’Amérique représentait". "Sous la seconde présidence Trump, les États-Unis ont perdu, en une seule année, leur statut de démocratie libérale pour tomber dans la catégorie inférieure de « démocraties électorale ». Pour mesurer la brutalité de la chose : il avait fallu quatre ans à Viktor Orban pour infliger un recul comparable à la Hongrie, et une décennie à Recep Tayyip Erdogan pour faire de même en Turquie. Washington y est parvenu en douze mois."

L'article se termine par ce constat accablant: "48 % des Français estiment que « rien n’avance en démocratie » et "41 % approuvent l’idée d’un « homme fort qui n’a pas besoin des élections ou du Parlement » (Cevipof, 2025)." "Dans les vieilles démocraties occidentales, depuis un siècle, les jeunes générations sont les premières à ne plus considérer la démocratie comme un bien allant de soi. Il ne s’agit pas d’une haine déclarée de la liberté, mais de l’érosion de cette vieille conviction jadis partagée selon laquelle, avec Churchill, la démocratie demeure « le pire des régimes, à l’exclusion de tous les autres », "documente" Yascha Mounk. Décidément, "il n'y a plus d'enfants". Ah, ces jeunes, cette génération désenchantée et sans espérance, si inférieure à celle de leurs parents et grands-parents! Mais faut-il leur jeter la pierre si cette érosion démocratique tient à un défaut de pratique? Plus de référendum en France depuis 20 ans, depuis celui de 2005, tellement on a peur du résultat, et ce n'est pas faute qu'on ait évoqué le référendum d'initiative citoyenne (ou civic, le RIC) sous les fenêtres d'Emmanuel Macron qui a eu peur pour sa vie et s'en est tiré par des pirouettes du type "Grand débat national" ou "Conventions citoyennes sur le climat" dont le président s'engageait à reprendre toutes les mesures pour les graver dans le marbre législatif avant de se dédire auprès de "Brute" (sic): "Ce n'est pas la Bible ou le Coran".

Je m'escrime (et de resic) à trouver à notre président toutes les circonstances atténuantes du monde (enfin pas tout à fait) en replaçant ses deux quinquennats dans l'amnésie liberticide dont souffre un monde en plein déréglement (qui n'a rien de climatique ou bien c'est peu de choses ou c'est infiniment plus grave).Mais comparons-le encore à son prédécesseur François Hollande qui plastronne aujourd'hui en voulant à nouveau se présenter à nos suffrages, comme si nous avions oublié son quinquennat calamiteux (le malheur, c'est que nous l'avons oublié!). Que promettait-il le 13 juillet 2015? D'abolir l'état d'urgence qu'il avait lui-même instauré en réponse aux attentats de "Charlie" et surtout à ceux du Bataclan, prenant sa voix impuissante et geignarde de "président du deuil national" qui ne convenait guère à sa mine d'enfant ahuri et jovial impatient avant l'heure de retrouver "les jours heureux". Or que se produisit-il le lendemain de cette promesse dictée par l'impatience? Le tragique attentat de Nice, dont la FIFA a plus de souci qu'Emmanuel Macron, s'excusant d'avoir imposé à la france une demie finale contre l'Espagne le 14 juillet en lui accordant une minute de silence en mémoire des victimes de l'attentat de Nice.

Je n'ai pas réussi à m'intéresser au"Mondial" de Trump, mais je constate que la Fifa est moins amnésique que notre République. Alors je me résous à ce que le sport ait diminué le sentiment national en transférant le chauvinisme ailleurs que dans les guerres appelées à la rescousse comme une épuration des frustrations populaires à intervalle régulier: "Ce qu'il nous faut, c'est une bonne guerre", chante la bourgeoisie trop heureuse de son inconscience et de sa désinvolture. Au moins la Fifa se souvient-elle de l'attentat de Nice. Moi aussi et pas mal de nos compatriotes en resteront marqués à vie. Alors pour ce 14 juillet, je suis Fifa et Nice, mais je ne suivrai pas le défilé militaire de mon pays qui est prêt à se perdre jusqu'au sang de ses enfants dans des guerres qui ne le regardent pas. 

lundi 13 juillet 2026

La Parabole du semeur, juger ou préparer le terrain?

Accompagné cinq messes au cours du week-end dernier et écouté au moins trois homélies que j'ai retenues pour vous. 

🙂

La première contenait une blagounette: "En été, le Seigneur pense aux vacances et est miséricordieux même pour ses prêtres. Il a écrit le sermon sur la Parabole du semeur."

Entre les deux, un prêtre en banlieue de Mulhouse: il nous et se demande quelle  terre il est, quelle terre nous sommes, mais il relève cette incise de Jésus qui m'avait moi aussi frappé en "préméditant" les textes de ce dimanche pour pouvoir mieux les illustrer: le sens de la parabole est caché aux "foules" que la nouvelle traduction de l'AELF décrit comme "grandes" au lieu de les qualifier de "nombreuses". Et cette "cachoterie" du sens est faite "de peur qu'ils ne se convertissent et Moi, je les guérirai", sous-entendu qu'ils se convertissent ou non. "Je les guérirai", "je les guérirai tous". 

Dimanche dernier, à Mulhouse, un malade psychique s'est attaqué et a endommagé tous les signes, la croix, l'autel,  par lesquels , si je me permets de risquer une hypothèse, il espérait être guéri. Tout le monde, du préfet à l'imam, de s'indigner et chacun de se réjouir de ces indignations vertueuses. Et si on se mettait pour une fois à la place du malade?

Ce soir, dernière homélie qui s'arrête à la lecture brève, qui propose l'énoncé de la parabole sans son interprétation. Je dis au prêtre qui l'a écrite: "On dirait que tu t'es opposé à ce que le Seigneur fasse ton travail puisqu'Il avait écrit ton homélie et que tu en as écrit une autre, mais je dois dire sans vile flatterie que ton homélie était supérieure à celle du Seigneur (sic) et plus intéressante que Son commentaire au cordeau de la Parabole du semeur: mais peut-on parler ainsi de la Parole de Dieu?- Le propos de ce prêtre était: "Nous ne sommes pas là pour juger le terrain ni même pour transmettre la foi. Ça, c'est l'affaire de l'Esprit-Saint. Nous sommes là pour préparer le terrain et, si nous le pouvons, pour le rendre  fertile." J'ai beaucoup apprécié ce propos, comme celui qui relevait que la fine pointe de l'explication de cette parabole n'était pas la description des différents terrains, mais l'assurance directe ou différée que Jésus nous guérirait tous.  

dimanche 12 juillet 2026

La psychanalyse ou l'amour sans sublimation

Le bonheur est-il l’absence de manque ? Tentative de définition magnifique de Michel Deluré, qui me rappelle ce qu’on nous disait du désir en classe de philo : le désir est l’expérience d’un manque.

Toute ma vie, ou du moins depuis mon adolescence et la classe de philo où on nous sensibilisait à cette discipline, sous l’influence de mon frère Gilles qui en est un zélote, j’ai tourné autour de la psychanalyse.

Qu’en ai-je retiré ? Du bien ? Du mal ? Je ne saurais dire. Mais tout de même cette impression que la psychanalyse nous apprend à apprivoiser le manque au-delà de toute sublimation.

C’est pourquoi je pense que la psychanalyse est un avatar moderne de l’école stoïcienne ou, pour employer une formule qui claque un peu comme « l’existentialisme est un humanisme », je pense que la psychanalyse est un stoïcisme.

Or, je dois dire qu’apprivoiser le manque ne m’intéresse pas. Je suis un boulimique resté au stade oral et avide de toutes les sublimations, ce qui m’a permis – et encore aujourd’hui – de vivre un grand amour.

Apprivoiser le manque, ne pas vouloir le sublimer, c’est se priver d’aimer, tout paradoxal que cela paraisse, car aimer, ce devrait être se priver pour sublimer celui qui est, en n’en faisant pas celui que l’on voudrait qu’il soit, en n'en faisant pas l'image que l'on en a.

Mais la sublimation est à ce prix : faire quelqu’un d’autre de celui que l’on aime.

Donc je préfère aimer et sublimer mon amour pour ne manquer de rien, et surtout pas d’amour. Sublimer n'est ni nier celui qui est et que l'on aime ni le transformer, c'est encore moins lui tendre un miroir pour qu'il se déteste dans sa réalité, c'est le regarder comme l'idéal dans le miroir de son idéal. Sublimer est bander son imagination pour considérer le réel comme sublime. Cela ne prive et n'engage pas la personne que l'on aime en la sublimant. Mais l'amour sans sublimation m'ennuie profondément. Et la réalité encore plus.

Luther ou le Royaume divisé et dévoré par une angoisse tyrannique


https://www.youtube.com/watch?v=IB6RljD5moE


Le pasteur François Ferré de l'Eglise luthérienne de Mulhouse, Église historique  de ma mère, fait preuve d'une très grande liberté d'esprit et fait un effort intellectuel remarquable et qui tient largement la route, mais dont j'ose dire qu'il n'est pas loin de la folie. La folie m'a si souvent cherché et frôlé, moi le fêlé, que je ne veux pas insulter l'auteur de cette vidéo en lui rappelant que "le fou a tout perdu sauf la raison" que Luther qualifiait,paraît-il aux dires d'un de mes amis qui n'est plus de ce monde, de "putain du diable".


Luther, pourfendeur de "charismatiques violents" et commanditaire du massacre de paysans rebelles (cf. la Guerre des paysans) après avoir prétendu libérer le peuple en le ramenant à l'Évangile, Luther voulait massacrer les paysans faute de les avoir convaincus comme il qualifiait la papauté de "Babylone" ou d'"Antéchrist" faute d'avoir emporté l'assentiment du pape par lequel il ne voulait pas être excommunié. 


Première "folie" de cette argumentation: Luther était peut-être un personnage odieux, irritable, libidineux qui aurait "corrompu des nonnes", tout cela n'invalide pas sa théologie. Car Faire le rapprochement entre l’indignité ou l’immoralité supposée de quelqu’un et la qualité de son œuvre, c’est du journalisme." "Ne reconnaît-on pas u arbre à ses fruits?", demande Candy dans le chat. "On fait un usage abusif de ce verset pour s'opposer  à la théologie de Luther."

Ah bon? Et quel est le bon usage qu'il faut faire de ce verset? "Martin Luther n’est ni mon  pape ni mon Sauveur et il est soumis à l’Ecriture." Heureusement! "Ce critère de la moralité pour juger de la pertinence d’une œuvre est complètement absurde. Il semblerait que Dieu n’en tient pas compte parce qu’Il ne s’entoure pas de saints. Caïphe, hostile au Christ, prononce une prophétie d'inspiration divine: "Vous ne comprenez pas qu'il est dans votre intérêt qu'un seul homme meure pour tout le peuple." La vérité d'une proposition ne dépend pas de la personne qui la prononce."

En soi, cette position ne me choque pas.  Si l'on devait juger de moi d'après ma vie ou d'après l'embryon d'oeuvre que j'ai commis, je préférerais que l'on choisisse celui-ci. Mais cet avis très tranché d'un pasteur luthérien tranche avec le néo-puritanisme de la société post#meTo qui ne veut plus chanter du André Gouzes parce que la mère d'un jeune enfant l'a accusé sans être confortée par d'autres accusateurs.  Ce qui  pourrait prêter à rire est qu'on accuse le luthéranisme d'avoir répandu le puritanisme dont cette société a hérité et que c'est un luthérien confessionnel et de stricte observance qui réfute ce puritanisme. Mais bon, la filiation luthéranisme-puritanisme est sans doute assez contestable en sociologie.





2. Le deuxième argument du pasteur Ferré est qu'on ne peut pas arguer de ce que Luther ait éventuellement divisé le christianisme pour invalider sa pensée. Car il y a division et division. Dieu crée en séparant non pas "l'ivraie et le bon grain" comme le dit le pasteur (cela se fera à la fin des temps), mais la lumière des ténèbres et la terre des eaux. Il faut qu'il y ait opposition pour qu'il y ait "coïncidence des opposés". Le diable est certes appelé le diviseur, mais tout dépend de la nature de la division. Tous ces arguments sont intelligents. Il n'en demeure pas moins qu'on aimerait savoir comment il ne faudrait pas juger d'un arbre à ses fruits. 


3. Luther est sorti de l'Église au nom de l'Évangile et, dans sa fureur, a qualifié Rome d'"antéchrist" (oui Rome et pas Hitler, et pas le sens du massacre du pamphlétaire de la "Guerre des paysans". L'institution qui dit que c'est tout un du Christ et de l'Église pour en arriver à sauver des musulmans, des bouddhistes et des incroyants en l'absence de référence explicite au Christ, cette institution s'affranchit de la "sola scriptura" chère à Luther, de la seule référence à cette parole inspirée, mais de tant de différentes manières qu'un chat peinerait à y retrouver ses petits. Rome s'est affranchie de l'Écriture et en a fait, avec la Création et la Tradition, un des trois piliers de la compréhension de Dieu, dans la logique de l'incarnation. Incarnation qui fait également convenir que la moralité d'un individu présume de son oeuvre, n'en déplaise au Proust du "Contre Saintebeuve". La même logique commande que le Christ qui justifie par son sacrifice et par la seule foi abolit la nécessité de l'existence humaine par laquelle elle a un aiguililon pour se conserver et survivre. Hors de là, on est dans l'absurdité, "le délire de référence" tellement religieux qu'il croit pouvoir s'affranchir de ce que produit la vie intérieure des individus ou des personnes humaines ou de ce que dit leur désir de leur adhésion à la sainte (ou aux quatre) Volonté(s) de Dieu, omniscient mais arbitraire, même si Luther a raison de voir dans le libre arbitre un simple "serf arbitre" parce qu'en fin de compte, la qualité de l'âme qu'Augustin a fait consister dans la volonté humaine, se traduit mieux dans le désir. Quant à Luther, il aurait découvert "la justification par la foi" pour surmonter une angoisse. Il faut plus qu'une angoisse pour proposer une interprétation qui se tienne. Justifié par la foi, il a cru pouvoir s'en donner à coeur joie et s'est beaucoup dépensé, mais mérite-t-il de remporter la palme qu'il s'est offerte à bon compte sur les mérites du Christ? Qu'on me permette d'en douter comme je doute de moi." 

Pourquoi les intellectuels médiatiques?

Plus jeune, je ne comprenais pas la ferveur qui s’attachait à Alain Finkielkraut qui, en dehors d’être un lecteur compulsif, me semblait surtout être un compilateur de lieux communs. J’étais un auditeur incompréhensif du Panorama de Jacques Duchateau. On y parlait de Roland Barthes dont une infirmière antillaise, très consciente de son identité, me dit un jour : « Il parle un peu pour ne rien dire. »

Je suis allé poursuivre des études à la Sorbonne par curiosité. Curiosité d’abord de connaître le Quartier latin, dont j’avais entendu parler quand j’étais en classe de cinquième. Je croyais que me rendre quotidiennement dans le Quartier latin me ferait parler latin aussi bien que duvent. Combien me trompais-je !

Ma curiosité subit une déconvenue dès le 22 octobre 1990, à 13 h, pendant le cours de Madame Arlette Michel, le premier cours auquel j'assistai, dont l'époux Alain Michel qui lui avait donné son nom d'usage était un érudit formidable. Je ne nie pas que son épouse maîtrisait, elle aussi, son sujet, Victor Hugo. Mais "le plus grand poète français, hélas ! », n’était pas un Père de l’Église. Je me suis aussitôt demandé : à quoi correspond et renvoie le culte des grands morts ? A-t-il une légitimité intellectuelle ou éthique ?

Voulant vivre le paradis latin, je fréquentais beaucoup les bars dans le quartier des Aveugles. On m’y prédisait un avenir de « futur intellectuel » et on me couvait pour me permettre de le réaliser. Je ne le suis pas devenu. Est-ce que je le regrette? Pas un brin ou plutôt presque pas. J'aurais dû devenir un singe dont le cerveau se fût spécialisé.


 En revanche, j’ai connu de formidables professeurs ; je vais en oublier plein : 


-René Pommier, qui fut mon ami jusqu’à sa mort, déboulonneur d’idoles, pourvoyeur de leur crépuscule et pourfendeur de Roland Barthes, ce qui n’est pas mon cas, par où il commença, puis Michel Onfray s'est intéressé à ce membre du collège A rétrogradé sans raison en maître de conférence et qui ne méprisait personne, ce qui le sortit un peu de son isolement, mais pas beaucoup: il a aujourd'hui une cohorte de jeunes qui s'intéressent à sa pensée, j'en suis ravi et qui le traitent comme un philosophe qu'il m'assurait de n'être d'aucune manière alors que moi si, lui semblait-il, bien que je n'aie aucune culture philosophique. Un jour, quelques mois avant sa mort, pour un nouvel an, je crois, il me téléphona et me dit "D'après votre répondeur, vous avez l'air en pleine forme, j'aime autant vous dire  que ce n'est pas mon cas." Je lui ai répondu: "René, ça va vous paraître absurde ou impossible, mais je vous souhaite une mort chrétienne." "En effet, c'est absurde ou impossible, je ne serai plus jamais chrétien, mais pourquoi pas me souhaiter cette mort par imppossible?"


-Jean-Louis Chrétien (sic), aède philosophique, comme Alain Michel était un aède de la patristique: c'est un de mes seuls professeurs dont j'ai lu un livre, "les Promesses furtives", dont je n'ai pas tout à fait achevé la lecture. Il y parlait du don des larmes, je le cherchais. Je le cherchais tandis que la maladie de mon père annonçait qu'il était en train de nous quitter pour ce monde-ci. Je  cherchais le don des larmes, mais je ne le trouvais pas et en désespérais. Mais le génie de Jean-Louis Chrétien (qui n'avait rien à voir avec le spationaute Jean-Lou Chrétien, à moins que), son génie n'était pas de faire pleurer.  A moins que... Son génie était de dialoguer avec Aristote ou  saint Augustin, critiquant leurs livres de ligne à ligne, comme s'ils étaient présents en face de lui dans l'amphithéâtre ou comme s'ils lui répondaient à travers ce que le prétendument athée Michelet appelait "le dialogue des vivants et des morts".


-Jean-Yves Tadié, dont le génie principal était de raconter la vie des écrivains, de s'intéresser aux mémorialistes et à Proust ou à Nathalie Sarraute, "musicienne de nos silences", sans qu'il y ait beaucoup de cohérence dans tous ces centres d'intérêt, car on ne peut pas aimer Proust et la biographie des auteurs malgré le "Contre Saintebeuve" de Proust; et on ne peut pas aimer le silence de Nathalie Sarraute et "la Comédie humaine" de Balzac. Les cours de Jean-Yves Tadié ressemblaient beaucoup à ceux de Michel Autren.


-Pierre Brunel, professeur à la fois mondain et joyeux, dont je me souviens qu'il cita un commentaire sur "le Génie du christianisme" qui en disait assez long sur sa manière d'envisager l'enseignement: "Quoi! Le christianisme, c'est cela?", s'exclamait une dame à la parution de cette somme de Chateaubriand. "Mais il est délicieux.



-Serge Chevrel, qui était le directeur de l'UFR où se pavanait Pierre Brunel, et m'arrêta dans la rue des Écoles pour me féliciter, parce que, pour lui, j'avais écrit le meilleur partiel, et comment avais-je fait, seulement muni d'une dactylo que j'avais transporté en taxi et en chemise de nuit "à Paris, à vélo"? Or je n'avais signalé ma présence à personne, hormis à mesdames Bussan et Nadine Marchand, les secrétaires de l'UFR de littérature française. Je veux ire que je ne m'étais signalé comme aveugle à personne. Il trouvait ça d'autant plus fou et je dois dire que son compliment m'a terriblement ému, car  je trouvais ça normal et je ne croyais pas du tout en ce que je faisais: je croyais en Dieu, mais pas  dans la littérature. je n'ai jamais revu Serge Chevrel ni n'en ai plus jamais entendu parler. Il était pourtant émouvant de sympathie et de solitude aussi bien humaine q'universitaire.



-Hevé D. Béchade, grammairien illustre qui, le cigare allumé avant et après son cours,  nous expliquait doctement durant icelui qu'"il était [ridicule] et franchement illicite d'appeler passé deuxième forme du conditionnel un mode construit morphologiquement absolument comme un plus-que-parfait du subjonctif, ce qui était morphologiquement irréfutable, mais toute la différence était dans la modalisation, catégorie grammaticale que devait tenir à ignorer superbement ce grammairien de première classe auquel j'opposerai volontiers Jean-Louis Tritter, un vrai savant pour ce qui le concerne;


-Philippe Sellier, qui nous expliquait "l'augustinisme en littérature", c'était merveilleusement clair comme son Grand siècle du Français classique. René Pommier tenait Pascal non pas pour le plus grand des imposteurs, mais pour un des plus grands des délirants. J'ai passé des nuits entières à lui expliquer (il n'en a jamais convenu, m'opposant que cela relevait d'un processus et qu'un processus est nécessairement plus progressif qu'une Nuit), qu'il avait vécu une nuit de Pascal à l'envers. Un jour, à 24 ans, il n'avait plus jamais pu entrer dans une église, sauf peut-être pour des civilités et encore, je n'en suis pas sûr. Ce jour-là, il me dit qu'il avait dû faire le deuil de la vérité et que c'était un deuil tellement horrible  qu'il ne s'était pas attelé à ce qu'on appellerait plus tard "la déconstruction", mais qu'il s'était promis de ne plus laisser prospérer aucun mensonge et que c'était pourquoi il avait déboulonné toutes les idoles qui lui semblaient à sa portée, de Freud à sainte Thérèse d'Avila. 


-Georges Molinié, que je n’aimais pas et qui me le rendait bien ; 


-Nicolas Grimaldi, qui fut mis à l’honneur par Raphaël Enthoven, et je m’en réjouis. À son cours, il s'est passé une scène d'anthologie qui n'était pourtant pas de cabaret. J'avais dit à mon lecteur (un aveugle a toujours besoin de lecteurs, qu'il soit ou non Borjès!), M. Bernard Lorin, bourgeois absolument magnifique comme il en existait il y a trente ans, que ce cours était non seulement tout à fait extraordinaire, mais mondainement si couru qu'il fallait absolument qu'il en fût. Nous allâmes déjeuner d'une saucisse frites et de deux ou trois pichets de côtes du Rhône au Sorbon,  bistrot situé au 60, rue des Écoles, puis nous nous rendîmes à un Amphi en sous-sol, en face de l'entrée principale de la Sorbonne, mais le nom de cet amphi m'échappe à l'instant d'écrire cette chronique. Nous nous engouffrons dans l'escalier. M. Lorin et moi sommes très cérémonieux.  Un pauvre hère cabaretier qui était à peu près sans talent, mais avait du bagou, une voix très timbrée et était en train de faire un bide absolument parfait, qui ne nous avait pas vus descendre et que nous n'avions pas vu surtout moi, joue un aveugle qui fait la manche et le joue comme un manche. Sur quoi M. Lorin et moi survenons dans l'amphi, embarrassés, honteux et confus. Applaudissements de tout l'amphi du type qui était en train de faire un bide, pas de M. Lorin et moi que ces applaudissements couvraient de ridicule.


-Tous ces professeurs auraient mérité de passer mille fois dans les médias, mais Alain Finkielkraut, qui a invité certains d’entre eux, leur volait la vedette. Le malheur de ces êtres profonds était de ne pas être des toutologues.


Les ai-je enviés ? Pas le moins du monde. Me suis-je cru à leur hauteur ? Pas du tout non plus. Mais j’étais très heureux et je n’en reviens toujours pas de les avoir connus, parfois fréquentés ou été leur ami. Et je me suis dit que, quitte à aimer les intellectuels, autant vaudrait inviter ceux qui ont un vrai savoir plutôt que de vivre sous la dictature des pseudo-grandes consciences.

vendredi 10 juillet 2026

À quoi joue Boris Vallaud?

https://philippebilger.com/cela-se-decante/#comment-216475

Cela ne se décante pas tant que ça.
Marine Le Pen fait parler dans les chaumières, mais n'a que très peu de chances de l'emporter même si on ne peut jurer de rien, compte tenu du précédent que constitue le fait qu'elle ait finalement su gravir la marche qui la menait de la paralysie du scrutin majoritaire qui lui interdisait d'avoir plus de deux ou trois députés à un groupe tellement pléthorique qu'elle a mis en sourdine sa revendication d'un scrutin proportionnel aux élections législatives, avec une prime à donner au parti qui l'emporte pour le rendre capable de gouverner.
Marine Le Pen promet de constituer un ticket avec Jordan Bardella qui s'est tellement émancipé de sa mentoresse depuis qu'il a préféré trouver une princesse plutôt qu'une danseuse, que son ancienne maîtresse politique, qu'on sait assez rancunière, ne tardera pas à lui administrer une fessée déculotée qui pourrait bien lui faire quitter la scène politique comme il y est entré quand MLP a cru découvrir en lui "une pépite" aux dires d'Éric Zemmour.
Politicaillerie toujours. Considérons la situation respective d'Édouard Philippe et de Gabriel Attal qui, certes, continue pour l'instant d'être distancé par son aîné, mais la "dynamique de sa campagne" pourrait bien faire que le lièvre Attal rattrape la tortue Philippe.
Le candidat Philippe "a une manière de présenter [son programme] qui ne le met pas véritablement en valeur." (PB)
Pour me citer moi-même, ce que j'aimais bien en lui était de le voir en "Premier ministre de proximité" par comparaison avec Emmanuel Macron, le Président de l'éloignement, malgré des saillies cassantes à la Juppé qui n'ont pas directement provoqué la crise des Gilets jaunes comme Alain Juppé avait mis les Français dans la rue en prétendant leur imposer sa réforme de la Sécurité sociale. C'est Emmanuel Macron à qui on impute généralement la responsabilité de la crise des Gilets jaunes et le rôle qu'a joué Édouard Philippe à ce moment-là était un peu comparable à celui de Georges Pompidou en 1968, même si, plus tard, il a failli déclencher une nouvelle fronde des automobilistes qui aurait pu porter avec ses 80 km/h. Mais voilà que le candidat Philippe, cet ancien Premier ministre de la proximité à qui on ne pouvait même pas véritablement reprocher sa panique devant la crise covidique, tant elle paraissait sincère et non simulée, se présente certes avec l'humour qu'on lui connaît et qui passe de beaucoup les "petites blagues" de François Hollande, mais avec ce que Clément Viktorovitch fait bien d'analyser comme une "brutalité tranquille", ce qui sera porté à son préjudice.

https://www.youtube.com/watch?v=_Hx172u8kek

Or "Dans le bloc central, justement, [on] cherche à sauver un peu de macronisme tout en s’en détachant" (PB) et c'est ici qu'Édouard Philippe avait une carte à jouer: là où Gabriel Attal, sans attaches autres que pacsières, sans enfants, passé directement de l'École alsacienne aux cabinets ministériels et des cabinets ministériels au gouvernement avec une toute petite transition parlementaire, représentait l'incarnation du macronisme, Édouard Philippe pouvait pousser sa différence avec sa formule qui a fait mouche: "Je suis père et je suis maire" et "je me pose en candidat de la France de mes enfants, je ne suis ni un héritier ni le candidat des déshérités". Il est en train de gâcher tout cela en retrouvant (c'est de son âge) la brutalité juppéiste.
Dans cette équation politique, la droite est insignifiante parce que Marine Le Pen à force de se banaliser et de se renier est presque arrivée à ce que voulait son père: représenter "le centre droit", n'est-ce pas un comble? Mais que dire de la gauche où ça ne se décante pas du tout, en dehors du fait que Ségolène Royal continue d'être candidate à tout, que François Hollande semble n'avoir renoncé à rien, ce qui confirme la formule d'Arnaud Montebourg selon laquelle "le parti socialiste" n'en finit pas d'être l'otage d'un problème de couple".
Olivier Faure a louvoyé, mais a voulu sincèrement "retrouvé le coeur de la gauche" plurielle en devant se coleter avec le caractère impossible de Mélenchon.

Je comprends les militants socialistes qui ont envie de désigner leur candidat en primaire fermée. Mais si c'est pour se donner à Raphaël Glucksmann, on se demande à quoi joue Boris Vallaud dont on s'était fait fort (sic) d'oublier qu'il avait travaillé au plus près de François Hollande, qui semblait s'être sincèrement gauchisé (et c'est plutôt un compliment dans ma bouche)à moins qu'à la tête de son groupe, il ait joué de son talent de plume comme François Hollande pour espérer en faire le tremplin de sa candidature présidentielle. Il le fait en pillant à Arnaud Montebourg le concept de "démondialisation" qu'il transforme en "démarchandisation". Mais encore une fois, si c'est pour se donner à Raphaël Glucksmann ou favoriser la candidature de François Hollande ou la résurrection de Ségolène Royal, à quoi joue Boris Vallaud?