En lisant la biographie de Martin Luther par Mathieu Arnold,
lecture que je dois aux conseils de Luc Perrin sur « le forum catholique »,
je me demande si, en réalité et telle qu’elle s’est peut-être appauvrie, l’attitude
spirituelle ou pourquoi pas l’anthropologie religieuse du christianisme
européen de notre temps n’est pas réduite à deux choix et une alternative: le
luthéranisme ou le jansénisme. Par éducation qui suscite une inclination, je me
sens plutôt janséniste, mais me suis tellement ramassé que mes terrores
conscientiae me font une aspiration luthérienne à être justifié par la foi ou
par ce qui me reste de foi. Mais peu importe la quantité puisque quelqu’un n’aurait-il
la foi que grosse comme un grain de moutarde pourrait déplacer des montagnes. D’autant
que je suis le fruit d’un couple mixte entre une luthérienne et un catholique. Il
m’est parfois arrivé d’envisager de faire la bascule, expression que, la
soumettant au pasteur luthérien de l’Église luthérienne historique de ma mère,
celui-ci a trouvé de fort mauvais goût. Ma mère au déclin de son âge voudrait
devenir catholique, c’est une ironie de cette sorte de balançoire qui ne présente
plus, au point où en sont nos mentalités vidées de tout contenu doctrinal ou de
tout savoir sur le contenu de la foi, que deux axes verticaux au lieu de
proposer un équilibre horizontal comme toute balance qui se respecte et pèse
les bénéfices et les risques selon la proportion des choses.
Je me suis toujours dit viscéralement catholique à l’exemple d’un de mes amis bretons, c’est-à-dire que je suis catholique par mes viscères et par mon esthétique. De plus, je me suis beaucoup opposé au luthéranisme à cause de son côté viscéral, justement. Luther était un homme profondément écartelé qui a substitué à la complexité scolastique le choix de complexifier une éthique chrétienne assez sommaire bien que faite de tant d’interdits qu’elle devenait impraticable. Le côté viscéral de Luther peut constituer une prise en compte de la chair par le réformateur qui n’a jamais fait fi du dualisme. La chair exigeait que fût résolue l’aporie où est resté saint augustin entre prédestination et libre arbitre. Luther a déclaré que le libre arbitre était serf où il fallait trancher et certes, « en dehors de Moi, dit Jésus, vous ne pouvez rien faire », cela se vérifie tous les jours, si j’en juge par mon existence individuelle et quotidienne, si mécréante ou si mal-croyante soit-elle.
Le viscéralisme luthérien se retrouve dans l’application
d’un Bach à la fois appliqué et tout entier impliqué dans son œuvre musicale
qui illustre le plan de la Création et l’architecture de l’œuvre de Dieu tel
que la déploie intimement un Luther que Bach comprend de l’intérieur, un Luther
charnel qui s’est dépouillé de l’angoisse en découvrant que ce n’est pas l’homme
qui se justifie, c’est Dieu qui le rend juste afin que, par la foi, il puisse
produire de bonnes œuvres, toutes ordonnées au prochain comme la liturgie est
ordonnée à l’homme sans aucun besoin de Dieu, outre que la foi est non
seulement le maître d’œuvre, mais l’œuvre par excellence.
Mon esthétisme qui me fait refuser de faire la bascule et me
résout à me maintenir fermement dans mon catholicisme baptismal et de
conditionnement éducatif libératoire, est presque un viscéralisme inversé. J’ai
lu ce soir même une mise au point de Charles-Éric Hauguel qui a fait le choix
courageux de s’abandonner à ce qui s’était déplacé en lui en se faisant
luthérien comme ma mère voudrait abjurer son luthéranisme pour se faire catholique,
ce qui aurait été mon rêve en d’autres temps, mais comme je l’ai écrit à son
pasteur actuel, je ne crois pas que l’Église ait encore besoin de telles
fractures, enfin je ne sais pas, tenant, si cette abjuration était mon œuvre, à
conserver un triomphe modeste. Seulement ce n’est pas non plus le moment pour
ma mère que son esprit abandonne ou plutôt sa mémoire, mais pas son
raisonnement. Disons plutôt que cela tombe mal.
Mais l’esthétisme qui me fait rester catholique est aux
antipodes du viscéralisme luthérien qui a triomphé de l’angoisse par un pari misant
totalement sur Dieu et a néanmoins pesé tout le poids de la chair. C’est un
pari qui s’est fait avec une intensité charnelle et à partir de la tension
charnelle. Au rebours, l’indifférence dont est porteur mon esthétisme émollient
et mon viscéralisme affecté se produit en un temps où, de manière pratique, l’Église
catholique a presque entièrement versé dans le luthéranisme en abandonnant le
jansénisme, c’est-à-dire qu’elle n’a dû de rester elle-même qu’à refuser de se
poser la question de la bascule, mais elle est sortie de l’angoisse en adoptant
la justification par la foi sans se livrer à l’offensive spirituelle qu’a
consentie Luther qui s’est livré au combat spirituel pour sortir de l’angoisse
en découvrant que l’homme est notoirement insuffisant, surtout s’agissant de se
suffire à lui-même.
L’Église catholique est doublement sortie de l’angoisse en
adoptant un luthéranisme pratique, mais en refusant d’endosser le pessimisme
anthropologique qui découlait de la pensée de Luther. À quoi se réduit sa foi ? Elle serait bien incapable de le dire et c'est pour ainsi dire une question qu’elle refuse de se poser, étant sortie du systématisme
pour adopter un asystématisme à l’envers ou du moins symétrique. La société
moderne n’a plus les moyens ni l’Église la ressource de rester janséniste. Par
janséniste, j’entends évidemment ce qui en exsude au plan moral.
Le luthéranisme et le jansénisme sont deux fruits de l’augustinisme
auquel la Réforme et le catholicisme ont fait retour en pilonnant la théologie
scolastique qui n’est plus que l’ombre d’elle-même. Le jansénisme est
augustinien, la Réforme est augustinienne et il n’est pas jusqu’à notre pape
actuel à n’être augustinien, après la parenthèse jésuite d’un François voulant
fondre comme un bonbon le christianisme dans le fraternitarisme. La Réforme et
notre pape sont augustiniens bien que Léon ne parle pas avec la même clarté
absconse que Benoît XVI, cet Augustin du XXème siècle qui avait pris la mesure
de la pensée et d’Augustin et de Luther.
Le catholicisme n’a plus la force morale d’être janséniste, moi non plus. Mais je me donne pour le dernier d’entre eux parce qu’il y a un reproche que je ne parviens pas à ne pas faire à Luther, c’est d’avoir rendu vain Kierkegaard et avec lui tout l’existentialisme chrétien. Autrement et plus simplement dit, ou dit de manière plus provocatrice, c’est d’avoir rendu vaine toute l’existence humaine. Si l’homme n’est bon à rien, à quoi bon existe-t-il ? C’est sur ce point que mon serf et obstiné arbitre a du mal à se rendre et continue d’achopper pour refuser la bascule qu’il ne doit pas faire étant donné l’historicité du navire amiral où il a eu la chance de naître. Ayant eu la fortune de naître catholique, je compte le rester, pour suivre les conseils du sceptique Montaigne que j'ai autrefois pas mal étudié. Tel est du moins mon point d'étape.