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lundi 6 février 2023

François Hollande ou le contraire de la langouste

Justice au Singulier: Entretien avec François Hollande (philippebilger.com)


Que retenir de cet entretien? Je citerai pour commencer cette définition plutôt inattendue que François Hollande donne de la politique:


« La politique, c’est une pensée, ce sont des idées, c’est la recherche d’une compréhension de la société et du monde. Come il n’y a plus de pensée, la politique [est en état de] faiblesse".


Pourquoi cet effort de pensée et cette compréhension de la société n'ont-ils pas suinté de l'exercice du pouvoir de François Hollande? Parce qu'il n'a pas été un prof, un militant associatif ou un homme de terrain, mais un homme de cabinet et d'appareil. François Hollande  a cherché la société et ne l'a pas trouvée parce qu'il a confondu la tactique avec la pensée politique. Il n'est pas anodin qu'il associe celle-ci aux discours qu'on inscrivait sur les murs de l'Assemblée nationale quand ils étaient remarquables. Pour lui, c'est tout un de penser et de discourir. François Hollande était un bon orateur à l'Assemblée nationale. Il se voyait comme le "prochain" président, parce qu'il potassait bien ses discours. Mais quelle était sa vision? Il était le président du "cap", de la "boîte à outil", du "choc de simplification", du "pacte de responsabilité" qui braquait ses jumelles sur la courbe du chômage. La politique est pour lui un graphique ou une monographie.


Il croit que la politique est une pensée, mais la raison d'être des partis se borne selon lui à "faire émerger des talents". Donc la politique a beau ne pas être une affaire de personnes et le déclin des partis politiques  être préjudiciable à la démocratie plus qu'aux militants et aux "nostalgiques de cette histoire", ne regrette-t-il pas davantage la disparition des courants que la disparition des partis proprement dits et lui-même ne s'est-il pas forgé des convictions au demeurant toujours modérées que pour arriver au sommet du cursus honorum en endossant un costume trop grand pour lui, raison d'être du procès en illégitimité dont il déplore qu'il lui ait été fait dès le début de son mandat, sous-entendu sans lui laisser aucune chance? Il a eu la chance d'arriver lui-même, mais pour arriver à quoi? Et d'arriver en aimant les gens comme Chirac, mais en craignant de bouleverser les équilibres d'une société qu'il considérait comme trop fragile pour oser la fracturer et la forcer un peu, comme si la démocratie, ce n'était pas le clivage, mais le consensus, et le lieu d'émergence de personnalités talentueuses, simples, humbles et normales, pour exercer un mandat dont sa modestie n'avait pas rougi de dire en son temps qu'il supposait des "qualités exceptionnelles", dont il ne doutait pas d'être doté.


Mais l'ancien président est lucide. Devant Philippe Bilger qui se pâme de se trouver en face d'un personnage historique qu'il trouve "extrêmement doué" (et c'est son mot de la fin), l'ex complimenté n'est même pas sûr d'occuper comme Chirac "un paragraphe dans l'histoire", il sait que ce que l'histoire retiendra de lui, c'est d'avoir été le président "de la crise terroriste" et du discours larmoyant et traumatisé du 13 novembre un peu après minuit, un homme que j'ai appelé pour ma part "le président du deuil national", car incapable de tracer un horizon positif; un homme doux sans doute, mais fasciné par la guerre au point de la voir dans la guérilla et d'être loin de regretter d'avoir, par son obstination en Syrie, excité explicitement les enragés du Bataclan. Il explique au contraire que c'est quand Obama n'a pas respecter la "ligne rouge" qu'il avait tracée à Bachar El-Assad de ne pas employer contre son peuple d'armes chimiques (la question reste disputée), que c'est parce qu'Obama n'est pas intervenu en Syrie à ses côtés que Vladimir Poutine s'est cru autorisé par la faiblesse de l'Occident à envahir l'Ukraine. 


François Hollande croit que ce sont les crises qui font que le chef d'un parti devient le président de tous les Français. Il aime les opérations spéciales et la force de frappe d'un Occident sans idéologie et croit qu'elle suffit à s'opposer aux extrémistes et illibéraux du monde entier. Sa douceur est dangereuse. Car elle a donné lieu de croire à Emmanuel Macron qu'on pouvait faire une guerre contre un virus à travers laquelle on préférerait le masque au visage, le télétravail à la présence physique, on isolerait les personnes fragiles sous prétexte de leur venir en aide et on changerait la société. 


La guerre de Hollande n'a pas eu lieu, mais le grand recet de Macron s'est fait sans que la main du jeune président ait tremblé. Au point que j'ai entendu cette conclusion prodiguée  par un médecin de terrain, vendredi dernier, dans un colloque consacré au handicap: "Plus le handicap est lourd, plus la dépendance est grande et plus la prise en charge s'affaiblit."


On dit qu'une langouste est dure à l'extérieur et molle à l'intérieur. On disait que Chevènement était une langouste. François Hollande est le contraire d'une langouste. 


"Dis-moi qui t'entoure et je te dirai qui tu es". François Hollande a couvé Emmanuel Macron. "Déjà Napoléon perçait sous Bonaparte" et déjà le mépris altier de Macron perçait sous la bonhommie doucereuse de Hollande. 

dimanche 5 février 2023

François Hollande en précommentaire

François Hollande va être "soumis à la question" par Philippe Bilger. 


Justice au Singulier: François Hollande avant la question ! (philippebilger.com)


Avant qu'il ne me retourne comme une crêpe, je publie ce bilan de son mandat:


François Hollande en précommentaire.


En 2002, lorsque Lionel Jospin quitte inopinément la vie politique, ne pouvant supporter  la présence au second tour de Jean-Marie Le Pen, François Hollande, bombardé cinq ans plus tôt premier secrétaire de son parti par la nomination de son ancien candidat à l'élection présidentielle et premier secrétaire au poste de premier ministre, se retrouve à la tête d'une majorité qui se demande ouvertement s'il a la capacité de gouverner la France. François Hollande vit mal ce premier épisode méprisant et dix ans plus tard, un alignement des planètes le fait prendre sa revanche: Dominique Strauss-kahn a été arrêté en plein vol et a vu ses ambitions menotées; une querelle de dames venait de secouer le parti socialiste, l'une d'elles était l'ancienne compagne de François Hollande, chalenger malheureuse de Nicolas Sarkozy, qui fit dire à Arnaud Montebourg que le parti socialiste était la proie d'un problème de couple et la France allait le devenir, car après l'improbable candidature de Ségolène Royal poussée par les militants du parti socialiste et regardée de haut par tous les gens qui savent ce que gouverner veut dire, la sphère qui préside aux ambitions partisanes au-delà du désir militant et avait intronisé DSK avant sa chute, préempta "Monsieur 3 %" comme elle avait naguère préempté Jacques Delors, sans doute pour ne pas reprendre un ticket perdant avec Ségolène Royal ou ne pas faire face à la radicalité présumée cassante de Martine Aubry. 


Voilà François Hollande en lice et mis en selle et partant favori de "la primaire citoyenne" et quelle que soit la qualité de sa formation, François Hollande, aussi énarque qu'un autre,  apparaissait, du fait de son inexpérience, de son côté tacticien et hâbleur, de son inaptitude à trancher signalée le premier par Claude Allègre, comme incapable de gouverner un pays aussi peu maléable, et à ce point réfractaire et clivé qu'est la France aux mille clans et brigues, vis-à-vis de qui les divisions du parti socialiste sont de la petite bière en fait de potion magique, pays qu'il voulait sincèrement réparer, après le mandat de Nicolas Sarkozy qui l'avait fracturé, à l'en croire.


François Hollande érailla sa voix, fit des meetings à la Mitterrand qu'il imitait mal, fit une déclaration d'amour aux gens et d'hostilité à "la finance" dont il était de notoriété publique pour les gens à moitié informés comme je suis qu'un de ses représentants l'accompagnait en la personne d'Emmanuel Macron qui perçait déjà sous son mentor avant qu'il ne le nommât secrétaire général adjoint de l'Élysée, puis ministre de l'Économie.


Par gentillesse, François Hollande commença par montrer une incapacité comme directeur des ressources humaines. Il choisit bien le premier de ses premiers ministres et choisit le suivant au plus mal, mais dès son premier gouvernement, il recycla tous les éléphants dont les trompes se poussaient du col et tous les gens d'appareil des partenaires de sa majorité en prenant garde de ne vexer personne et en se posant, par goût de la normalité,  comme un primus inter pares au lieu de s'imposer en président. 


Puis un journal exhuma que, conseiller de François Mitterrand qui faisait des moulinets gauchistes avant d'être rattrapé par la rigueur, il avait par goût du canular écrit dans "le Matin de Paris" que la meilleure chose qu'aurait à faire le parti socialiste parvenu au pouvoir, c'était une politique de droite. Ses commettants l'avaient choisi parce qu'ils connaissaient son tropisme social-libéral et que son projet, qui promettait de "réenchanter le rêve français" tout en revenant aux 3% de déficit budgétaire pour être d'équerre avec le traité de Maastricht, était celui qui faisait le moins de vagues et le moins rêver. Il le mit à exécution et se prit au jeu de la politique qu'il préconisait vingt-cinq ans plus tôt dans "le Matin de Paris". 


Il semblait avoir peu d'idées à l'international et, soit qu'il voulût se donner un genre de dur ou une tête de Turc, soit qu'il fût impressionné par les postures martiales de Manuel Valls qui le mordait au mollets, tel un "roquets" plus fabiusien que rocardien, il donna dans un néo-conservatisme qui alla jusqu'à surenchérir sur sa version américaine et n'obtint pas que le congrès mandatât l'armée des États-Unis pour aller faire la guerre en Syrie aux côtés de François Hollande, dont le ministre des Affaires étrangères, Laurent Fabius en personne, disait que le président syrien "ne méritait pas d'être sur terre". Cela nous valut les attentats du Bataclan, bien que la France et les djihadistescombatttissent contre le même ennemi, mais celle-là entendait punir ceux-ci quand ils rentraient de leurs camps d'entraînement où ils apprenaient à décapiter les koufars et à préméditer des attentats contre des puissances européennes dont ils demeuraient des ressortissants. François Hollande imagina de les déchoir de leur nationalité comme la loi le lui permettait, mais il n'envisageait pas d'y recourir, voulut faire voter une loi qui le stipulait expressément, on s'en formalisa, la discussion tourna à l'aigre, fit beaucoup de bruit médiatique et s'éternisa, Manuel Valls se fit le VRP de la déchéance de nationalité, Christiane Taubira démissionna et le néo-conservatisme de François Hollande s'inclina sous les foucades laïcistes de l'ancien maire d'Évry, qui ne valaient pas celles de Vincent Peillon.


Le laïcisme couva la guerre de religion qui n'a pas encore éclaté au déclin de la civilisation occidentale qui semble s'être donnée le mot pour s'autodétruire, institution par institution, en cassant son modèle social et les jouets, ou plutôt les trésors de la Reconstruction tels qu'ils avaient été savamment imaginés, après le rationnement qui fait aujourd'hui son retour en force, par le Conseil national de la Résistance. La faiblesse de François Hollande ne put pas limiter la casse et nous mit sous le joug de son continuateur, qui assume cette autodestruction et cette régression sous couvert de progressisme en ne se donnant même pas la peine de cacher qu'il méprise son peuple ni les apparences de la bonhommie qui chez François Hollande était réelle, mais accusait un manque d'autorité qui aurait dû le retenir de prétendre à plus qu'il ne pouvait, et devrait aujourd'hui le contraindre à plus d'humilité, car quoi qu'il nous coûte, il écrit des livres, les dédicace et les vend en refaisant le match et le monde comme si son quinquennat n'avait pas été calamiteux, comme s'il avait été un bon président et comme si son élection ne nous avait pas ouverts à quinze ans de malheur public.

lundi 30 janvier 2023

La gauche et la culture

En écho à ce billet de Philippe Bilger: 


Justice au Singulier: Comme Fabrice Luchini, aimerions-nous être de gauche ? (philippebilger.com)


Amusant voire incroyable de tomber en cette nuit même où vous postez ce billet, sur cet extrait du cinquième entretien "A voix nue" de Catherine Nay que je ne connaissais pas, mais voulais écouter depuis longtemps et vous livre en glaneur que je suis, comme tous les contributeurs de ce blog.

Marie-Laure Delorme demande à Catherine Nay: "Pourquoi n'êtes-vous pas de gauche?" "C'était Lucchini qui avait une phrase très drôle. Il dit: "Je ne suis pas assez fort pour être de gauche, je ne suis pas assez moral, pas assez formidable." Parce que ces gens de gauche ont un tel sentiment de supériorité par rapport aux gens de droite qu'ils s'imaginent être incultes, être des barbares et eux ont la supériorité. Ça, je l'ai senti quelquefois quand vous arrivez dans des milieux de gauche et qu'on vous regarde comme une fille de droite. Moi, ils me trouvaient sympathique parce que probablement, je le suis, mais comme quelqu'un d'un peu inférieur parce que je ne suis pas de gauche. Cette espèce de prétention où on a pour soi la supériorité, la justice, la morale et la culture disent-ils, ça m'est absolument insuportable.

Mais vous voyez, pour la culture, le grand ennemi de la gauche, c'était Sarkozy, qui n'a pas digéré le fait qu'on le traite de barbare parce qu'il avait dit que pour être postier ou pour entrer dans l'administration, il n'y avait pas besoin d'avoir lu "la Princesse de clèves". Vous vous souvenez d'intellectuels qui se baladaient avec un badge au salon du livre: "J'aime "la Princesse de Clèves" et de tous ces artistes qui lisaient "la Princesse de clèves" sur les marches de l'Odéon pour montrer que Sarkozy, c'était vraiment un ignare, un inculte qui ne méritait pas d'être président de la République. C'a été pour lui une telle honte, une telle blessure qu'il s'est mis à lire tout ce qu'il n'avait pas lu avec la fougue qu'on lui connaît et comme c'est un hypermnésique, il a vu tous les films, il a lu tous les livres et pour nous montrer qu'il n'était pas l'inculte que l'on disait, il nous recevait, nous les journalistes, et on avait toujours le quart d'heure Lagarde et Michard où il nous parlait des auteurs. Si on avait lu Balzac, il trouvait toujours le roman qu'on n'avait pas lu, un roman vraiment inconnu, difficile à trouver, et il a même fait un livre sur sa culture, ses goûts en peinture, ce dont les Français se moquent un peu ou à quoi ils sont indifférents: il avait cette blessure de l'ego qui lui est venue de la gauche.

Mais regardez François Hollande.Il est interviewé pendant la campagne présidentielle en 2012 par Michel Onfray* qui lui demande: "Quel est votre livre préféré?" Il répond: "C'est "le Petit prince" de Saint-Exupéry." Vous l'avez lu comme moi, on me l'a offert pour ma communion solennelle. La morale, c'est: "On ne voit bien qu'avec le coeur, l'essentiel est invisible pour les yeux."* C'est un peu court, c'est charmant, c'est gentil, c'est même gentillet, mais dire que c'est le meilleur livre... Onfray lui demande: "Et puis quoi d'autre?"

"Eh bien Marcuse." "Quoi de Marcuse?" "Tout Marcuse." Tout ça montre qu'il ne l'a pas lu. D'ailleurs, ceux qui connaissent bien François Hollande et Ségolène Royal et qui ont été chez eux savent qu'il n'y avait pas un livre dans la bibliothèque. C'était un couple qui était voué à sa vie politique. Il y a même une photo de Hollande dans un canot pneumatique lisant: "l'Histoire racontée aux nuls" ou "l'Histoire pour les nuls". C'est quelqu'un qui n'a pas de culture. Mais là, la gauche l'a élu sans lui demander des comptes s'il avait lu les grands auteurs qu'il fallait avoir lus. Comme il n'en a aucun complexe, la gauche ne pense pas à le stipendier, à lui dire qu'il était un mauvais homme de gauche tandis que Sarkozy,à cause de cette histoire de "Princesse de Clèves" passe pour un ignare, pour un barbare, pour un homme indigne d'être président de la République."""


Catherine Nay : les autres et moi : un podcast à écouter en ligne | France Culture (radiofrance.fr)


*Que Michel Onfray étant encore de gauche morale pense, dans "Philosophie magazine", à vérifier la compétence des nouveaux présidents de la République en matière de philosophie en dit beaucoup sur la légitimité que la gauche ne songe même pas à mettre en doute à donner des leçons, à vérifier les devoirs et à donner des notes. La note attribuée à Nicolas Sarkozy par Michel Onfray était mauvaise parce que Nicolas Sarkozy avouait que ce qu'il aimait le plus dans la vie et ce qui l'intéressait le plus chez les autres était le côté transgressif. "La transgression n'est pas morale", cinglait Michel Onfray. Donc Nicolas sarkozy ne l'était pas non plus, et il était immature, donc recalé.

*Une sorte de morale à la: "J'aime les gens", affirmée par François Hollande dans son discours du Bourget, un amour déclaratif dont on peut se demander s'il peut être généralet générique, pourtant l'"amour des gens" peut avoir quelque chose d'immédiat qui n'est pas nécessairement synonyme de manque de profondeur. L'amour du particulier qui approfondit l'amour du général se signale par un supplément d'attention dont Simone Weil fait à raison la faculté d'entrée en communication et pour ainsi dire en matière avec les choses de l'esprit.

samedi 28 janvier 2023

La femme enfant et l'éternel adolescent

Pendant ce temps-là, je lui faisais découvrir sainte Thérèse de Lisieux et sa "voie d'enfance". Mais elle n'en avait pas besoin pour ce qu'elle se proposait.

Bernanos dit (je crois que c'est dans "Monsieur Ouine") qu'il rêve que le petit garçon qu'il était vienne rechercher le défunt qu'il sera. Je n'aime pas du tout cette citation, car je pense qu'il faut que ce soit un autre qui vienne nous chercher. Même l'enfant que fut l'homme ne peut pas le justifier, car on ne peut pas se justifier soi-même.

Un roman japonais dont j'ai oublié le titre se termine par cette phrase pour conclure une histoire d'amour: "Finalement ils finirent par pleurer sur leurs enfances". Les plus belles histoires d'amour bien qu'elles puissent finir mal sont celles de deux enfances non guéries qui essaient de se marier, mais ne peuvent s'apparier, car elles ne sont pas les mêmes.

Mon père et moi aimions à nous répéter lorsque j'étais enfant: "On est pareils". Mais on n'était pas pareils, mon père n'était pas mon pair.

"Je ne crois pas qu'il y ait des hommes-enfants. Je crois qu'il y a des femmes-enfants (et je les aime) et en face des hommes qui sont d'éternels adolescents". J'ai saisi cette expression dans un film dont je ne me souviens plus du titre et où elle caractérisait Michel Blanc.

Baudlaire a écrit une horreur sur les femmes: "La femme est naturelle, c'est-à-dire abominable". Ce que j'aime dans la femme-enfant, c'est son désir naturel de dominer. Et je l'ai saisi au naturel chez une petite fille (mon ancienne petite voisine de Paris, Eva) qui, lorsqu'elle avait deux ou trois ans, arrivait essoufflée au cinquième étage où elle habitait et moi aussi, et où elle disait à sa maman qui l'avait laissée piquer son sprint: "Je suis arrivée la première", et de taper des pieds de satisfaction mais sans chanter "nananère".

La femme-enfant n'est jamais une réelle insatisfaite comme j'ai connu une éternelle adolescente qui jouait à être adulte, mais qui était une amoureuse de l'amour qui n'avait jamais réussi à aimer, que rien ne pouvait jamais contenter. Je l'aimais physiquement, sans parvenir à l'estimer. Et pourtant cet amour m'a laissé une empreinte qui n'est pas tout à fait effacée. Car elle se réveillait avec l'idée que le centre du monde avait bien dormi et on avait envie de passer sa vie à l'entretenir dans cette illusion, tant c'était charmant et vide, tant c'était vide et charmant, mais était-ce si vain  

samedi 21 janvier 2023

L'emprise

Justice au Singulier: L'emprise, une tarte à la crème ? (philippebilger.com)


L'emprise... est un phénomène sur lequel on a peu de prise. Il existe, mais on ne peut pas l'attraper. C'est sa ruse. Tel emprend qui n'est pas pris, et pourtant tel est pris qui croyait emprendre, car si dans un divorce ou dans une rupture amoureuse, il y en a toujours un qui souffre plus que l'autre, celui qui brise ses chaînes est vraiment libéré, alors que l'empreneur découvre que c'était lui qui avait besoin de l'autre, et non pas l'autre qu'il croyait si fragile qu'il ne pouvait survivre sans faire l'objet de son emprise. L'empreneur a du mal à lâcher l'emprise, mais l'empris la lâche et se libère. Il y a peut-être une libération pour l'empreneur qui arrive enfin à lâcher sa proie, mais cette libération se conquiert de haute lutte, quand il comprend que l'emprise est un phénomène de prédation et qu'il comprend pourquoi il s'est montré un prédateur. L'empris non plus ne se libère pas du jour au lendemain, mais sa libération est  un travail de rééducation: il réapprend à marcher et reprend les rennes de sa vie. 


L'emprise est à la base de toutes les dérives sectaires. On sent que le phénomène existe, on sait ce qu'il est, mais Aristote n'en aurait pas fait un "élément de preuve" en matière judiciaire. 

mercredi 18 janvier 2023

Écrivain, un métier de parole

Parler est utile, écrire va vers sa transcendance qui découvre ce qu'on ignorait qu'on voulait dire, l'écriture va vers la littérature et la littérature est vitale.


"Le métier de l'écrivain a changé", l'écrivain "se livre à un exercice de parole", il se confie au "dictaphone"... (Vamonos, comentateur)


"Le dictaphone" ne rend plus nécessaire à l'écrivain public de saisir méticuleusement tout ce que son "biographé" a dit. Dragone est passé par là. Il agit pour rendre inutile la retranscription par un J.S. Bach des partitions de ses prédécesseurs, grâce à quoi il est devenu le musicien de référence de la musique occidentale. 


Le chirurgien se saisit de son dictaphone et dicte à sa secrétaire une lettre pleine d'aménité destinée à un de ses confrères à propos d'un patient dont il fera le diagnostic complet de tout ce qu'il sait de ses symptômes. Quiconque a entendu un chirurgien dicter tout d'un coup une telle lettre à une secrétaire absente en parlant comme un livre  à son dictaphone en garde une impression inoubliable.


L'écrivain écrit, et puis il donne des entretiens. Je ne parle pas des entretiens promotionnels qui font la retape d'un livre et en donne le synopsis, mais d'entretiens au long cours tels qu'on en donne sur "France culture". Souvent, en les écoutant, je me dis qu'il y a des études universitaires à faire sur le statut de cette parole. Résume-t-elle le livre? Le contient-elle? Le condense-t-elle? Qu'en retranche-t-elle, mais surtout,  qu'y ajoute-t-elle? Je ne sais pas si les entretiens de Paul Léautaud avec Robert Mallet ajoutent quelque chose à son "Journal littéraire", mais je suis persuadé que les entretiens de Jean Amrouch avec André Gide ou Jean Giono font partie de l'oeuvre de ses deux écrivains.


Notre société régresse-t-elle vraiment vers une tradition orale? S'orientalise-t-elle? S'africanise-t-elle comme sa musique au rythme répétitif, lancinant  et pauvre? 


Un jour, m'en allant enregistrer un CD-maquette dans une association d'artistes aveugles, je devisais avec l'un des salariés et comparais notre situation avec celle d'illustres prédécesseurs (Jean Langlais, Gaston Litaize ou Louis Vierne pour viser haut), qui écrivaient eux-mêmes de la musique en Braille entièrement mentalisée, quand nous, avec tout le matériel dont nous disposons... "Écrivons de la musique de m...", m'interrompit mon camarade. Ben oui, malheureusement.


Notre société ne s'oralise pas tellement que ne se déploie une articulation différente entre l'oral et l'écrit. Ce n'est pas parce qu'on apprendra à un enfant à écrire directement sur son ordinateur que sa pensée va devenir squelettique. Du moins je veux le croire, contre tous les désillusionnistes qui assurent que la tenue d'un stylo est nécessaire à la pensée. Dans la frange de population à laquelle j'appartiens, les élèves lisent et écrivent de moins en moins en Braille. Ils me paraissent pourtant mieux connectés à leur époque qui a moins d'orthographe, mais l'orthographe n'est pas une invention si ancienne. L'intelligence des "enfants indigos" d'aujourd'hui est moins analytique, mais elle va droit au but. Ce n'est pas parce qu'on a fait ses humanités qu'on a plus d'humanité. 

samedi 14 janvier 2023

Jésus grand prêtre. Lire l'épître aux Hébreux avec Véronique Belen

"Un grand prêtre éprouvé en toutes choses, à notre ressemblance, excepté le péché." Hébreux 4, 15 | Méditations bibliques (histoiredunefoi.fr)


J'aime beaucoup votre réflexion, et ce d'autant plus qu'elle part d'    une "jointure", d'un écartèlement qui ne me la rend pas immédiatement accessible. Comment comprendre ce Jésus qui peut compatir à nos faiblesses et se fait homme et notre grand prêtre, se montrant capable d'offrir des sacrifices en notre faveur alors qu'il aurait tout assumé de la nature humaine à l'exception de ce qui en constitue la partie incompréhensible et propre à la faire détester, ce mal, ce péché, par lequel l'homme cesse de penser qu'il est bon, qui le dégoûte de lui-même et qui est comme une spécificité de la nature humaine: seul l'homme pèche, les anges choisissent une fois pour toutes d'être du côté de Dieu ou de lui être insoumis, et les animaux obéissent à leurs instincts. Donc dire que Jésus S'est fait homme à l'exception du péché, n'est-ce pas une contradiction dans les termes? Quand je faisais part de ma perplexité auprès d'un ami très girardien (et René Girard a commencé par refuser la lecture sacrificielle de l'épître aux Hébreux), il m'a répondu que le christianisme n'était pas à un oxymore près. La formule m'a plu. 


Mais je continue de creuser ma perplexité. Vous écrivez que Jésus n'a commis "aucune faute ni de parole, ni de comportement". Cela ne se vérifie pas à première vue. Tant de fois il est dur, y compris avec sa mère,  Il rabroue ses disciples, Il les menace de l'enfer. Il va presque jusqu'à la violence en renversant les étales des marchand du Temple, l'exemple est topique, mais même en entrant dans sa Passion, avant de demander à ses disciples de rengainer leurs épées, Il se félicite qu'ils en aient acheté. Autrement dit, quand j'essaie de vérifier si Jésus n'a point péché, je commence par trouver que si.


Or  mine de rien, vous nous proposez une définition du péché à l'aune de laquelle la vérification s'inverse. Pécher, c'est, dites-vous, "éprouver de la défiance envers Dieu". Là où nous pensons qu'il faut "tuer le père", Jésus Lui cherche "à accomplir la Volonté de son Père", dit qu'Il est venu pour cela, qu'il y trouve sa nourriture et la réalisation de Sa vie, consentant même à endosser la mission du serviteur souffrant.


Vous ne voulez ni du Dieu vengeur ni du Dieu faible et impuissant. Vous continuez de croire au miracle et d'espérer la parousie. Vous dites que Dieu nous attire parce qu'Il ne cesse pas d'agir et qu'Il n'y renoncera jamais. Vous battez en brèche le Dieu évanescent d'une société quiétiste. Parole rare, qui me renvoie en écho celle d'un aumônier d'hôpital disant un jour: "Nous sommes trop rapidement passés d'un Dieu dur à un Dieu mou qui nous permet de nous dédouaner." Et quand je lui demandais de préciser quel était selon lui le vrai Dieu, il me répondit que c'était le Dieu Père, à la fois exigeant et miséricordieux. Jésus ne cesse donc de nous ramener au Père. Sa cohérence est dans le Père, comme la cohérence de l'aporie entre le Dieu tout-puissant et le Dieu impuissant. 


Un père à qui l'on demande du pain ne saurait donner des serpents ou du poison à ses enfants, nous dit Jésus dans l'Evangile, car "même vous qui êtes mauvais savez donner de bonnes choses à vos enfants". Et pourtant le Père de Jésus ne recule pas devant le sacrifice de son Fils unique. Le mysticisme contemporain,  puisant parfois aux meilleures sources (je l'ai vu chez une amie véritablement mystique) croit de bon ton de se mettre à distance de la lecture sacrificielle de la passion du Christ. Il le fait, croit-il, par compassion.  Or la véritable compassion qu'on doit au Christ, c'est de prendre sa croix et de participer à sa Passion, c'est de ne pas se croire plus fort que Lui, qui ne s'est pas laissé submerger par une logique des événements qui L'aurait dépassé, mais Qui est venu sur terre à la fois pour enseigner et pour marcher vers la souffrance, et pour souffrir, et pour mourir, et pour que cette mort nous apporte quelque chose, nous déleste de nos péchés, nous soustraie au mystère d'iniquité, nous rende libres comme la Vérité qui n'est complète que si l'on ajoute à celle de la mort du Christ la vérité de Sa Résurrection. 


Comme beaucoup d'hommes perdus en cette vie où nous marchons sans en comprendre le sens parce que nous ne nous en donnons pas la peine,  je me suis souvent amusé à traquer les soi-disants infidélités de Dieu. Aveugle moi-même, je me suis complu à démontrer à un aveugle évangélique qui me guidait qu'un aveugle peut guider un autre aveugle sans que tous les deux ne tombent dans un trou. Je me suis également amusé à relever que "qui cherche" est loin de nécessairement trouver, mais vous avez raison de croire en un Dieu qui se laisse chercher et trouver. Mon meilleur ami me renvoya une question comme je lui demandais ce qu'il pensait de moi. "Veux-tu vraiment entendre la réponse ou poses-tu la question pour le plaisir de la question?" Nous ne trouvons pas Dieu quand nous prétendons Le chercher parce que nous ne voulons pas Le trouver et préférons Le chercher  dans et pour le plaisir de la recherche. "Avoir question à tout", est stimulant et "en philosophie, les questions sont plus essentielles que les réponses" disait Karl Jaspers, car les questions sont des mots de l'enfant des "pourquois". C'est sans doute exact, mais qu'en est-il de notre vie si  elle ne s'oriente pas vers une réponse? Car compte au premier plan l'orientation fondamentale que nous lui donnons et le "vouloir foncier" qui indique le sens de la marche d'un être humain. Je ne sais pas si nous serons jugés à l'aune de ce "vouloir foncier", et de cette orientation fondamentale, mais notre vie appelle réponse.


Nous ne voulons "rien devoir" au sacrifice du Christ parce que, comme me le disait l'abbé Yannick Vella lors d'une conversation au débotté dans un hôtel albigeois, nous traversons depuis très longtemps une crise de la pensée sacrificielle. Cela a commencé dès le judaïsme que l'effet cumulé de la Passion du Christ et de la destruction du Temple a fait passer d'un judaïsme sacerdotal (et donc de sacrifice) à un judaïsme rabbinique (de simple enseignement), de même que nous voudrions bien sinon d'un "christianisme sans la Croix" comme le déplorait déjà Paul VI; du moins souhaiterions-nous passer d'un christianisme kérigmatique à un christianisme évangélique. 


"La Passion du Christ va beaucoup plus loin qu'un simple mystère de mort et d'ensevilissement", ajoutait l'abbé Vella. "Benoît XV (dont il ne retrouvait pas la citation exacte) parle de destruction de la victime, la victime est brûlée, la descente aux enfers est un moment de consomption, la Résurrection du Christ ne vient qu'à ce prix-là". 


Nous dénions toute valeur au sacrifice, car nous tenons absolument à être responsables de notre vie. Le sacrifice est douloureux, mais notre consentement à cete douleur de la perte entraîne paradoxalement une moindre responsabilit de notre part une fois le sacrifice consommé. Et si nous devons le pardon de nos péchés au sacrifice d'un autre, nous nous sentons amputés de notre responsabilité. 


Jusqu'à mieux définie, la Rédemption est un transfert de responsabilité. J'écris cela en ayant essuyé les foudres de beaucoup de commentateurs d'un autre blog pour avoir avancé cette définition, mais on ne me propose pas de définition alternative.


La crise de la pensée sacrificielle est l'autre nom d'une allergie qu'éprouve aujourd'hui notre Occident démocratique (et où la démocratie se porte mal) pour toute forme de verticalité et de sacralité. La lutte contre le cléricalisme est l'implicite du refus  par incompréhension du sacerdoce en tant que tel, du sacerdoce ordonné comme du sacerdoce du Christ, car le prêtre produit du sacré, et l'Incarnation du Christ n'a pas désacralisé la divinité du Christ, à preuve son refus du péché. Elle a sacralisé ou plutôt divinisé l'homme s'il veut bien entrer dans le projet de cette divinisation et ne pas se la donner par impossible à lui-même. 

vendredi 13 janvier 2023

Benoît XVI, un pontificat catéchétique

La dimension catéchétique du pontificat de Benoît XVI en constitue le troisième fait marquant selon Laurent Dandrieu.


Il répondait à la question de Philippe Maxence dans "le Club des hommes en noir":


Benoît XVI, bilan année 2022 : Club des Hommes en noir exceptionnel - L'Homme Nouveau "Qu'est-ce qui vous a le plus marqué dans son pontificat?"


Je suis très heureux de l'avoir entendu donner cette réponse, car dès le discours d'"intronisation de Benoît XVI", je me suis douté que c'était la mission essentielle qu'il s'était assigné.


Ayant eu un "flash" à l'issue des JMJ de 1997 qui m'avait persuadé que Jean-Paul II savait qu'il vivrait jusqu'en l'an 2000 (raison pour laquelle il avait nommé ste Thérèse de Lisieux docteur de l'Eglise, ce qui était peut-être rétrospectivement une erreur, je peux y revenir), et bien que la longévité de Jean-Paul II ait excédé mes prédictions, je renouvelais mon "esprit de prophétie" et m'imaginais que le pontificat de Benoît XVI durerait trois ans, comme la prédication de l'Évangile. La Providence l'a fait excéder mes prédictions et heureusement, car la prédication de Benoît XVI ne s'est pas bornée à réannoncer le kérigme: le pape défunt a prononcé lors de ses audiences générales des synthèses remarquables qui sont un compendium d'histoire des saints et de l'enseignement des docteurs de l'Église.


Comme si les loups sortaient de la bergerie, les imprécateurs de Benoît XVI s'en donnent à coeur joie et vont jusqu'à limiter en lui le théologien en lui reprochant de n'avoir enseigné que de la théologie fondamentale. C'est ce dont les âmes avaient besoin. Benoît XVI donnait aux âmes la nourriture dont elles avaient besoin quand François ne dit au monde que ce qu'il a envie d'entendre, bien que ses homélies improvisées soient pleines d'Evangile et de formules savoureuses, mais encore?


Je n'oserais dire que la doctrine de François est floue, craignant de sous-entendre que selon la formule travaillée dans le flou de Martine Aubry, "où c'est flou, il y a un loup", et la première mise en garde de Benoît XVI pape était contre "les loups dans la bergerie"...


Ayant eu un "flash" à l'issue des JMJ de 1997 qui m'avait persuadé que Jean-Paul II savait qu'il vivrait jusqu'en l'an 2000 (raison pour laquelle il avait nommé ste Thérèse de Lisieux docteur de l'Eglise, ce qui était peut-être rétrospectivement une erreur, je peux y revenir), et bien que la longévité de Jean-Paul II ait excédé mes prédictions, je renouvelais mon "esprit de prophétie" et m'imaginais que le pontificat de Benoît XVI durerait trois ans, comme la prédication de l'Évangile. La Providence l'a fait excéder mes prédictions et heureusement, car la prédication de Benoît XVI ne s'est pas bornée à réannoncer le kérigme: le pape défunt a prononcé lors de ses audiences générales des synthèses remarquables qui sont un compendium d'histoire des saints et de l'enseignement des docteurs de l'Église.


Comme si les loups sortaient de la bergerie, les imprécateurs de Benoît XVI s'en donnent à coeur joie et vont jusqu'à limiter en lui le théologien en lui reprochant  de n'avoir enseigné que de la théologie fondamentale. C'est ce dont les âmes avaient besoin. Benoît XVI donnait aux âmes la nourriture dont elles avaient besoin quand François ne dit au monde que ce qu'il a envie d'entendre, bien que ses homélies improvisées soient pleines d'Evangile et de formules savoureuses, mais encore? 


Je n'oserais dire que la doctrine de François est floue, craignant de sous-entendre que selon la formule travaillée  dans le flou de Martine Aubry, "où c'est flou, il y a un loup", et la première mise en garde de Benoît XVI  pape était contre "les loups dans la bergerie"... 

dimanche 8 janvier 2023

Les rencontres du papotin

    Que penser de ces Rencontres du papotin que je viens d'écouter moi aussi? Emmanuel Macron a bien fait de se prêter à l'exercice, même si c'est avec un peu de narcissisme, qu'il y a une certaine démagogie à applaudir à l'éternel "J'aurais voulu être un artiste", à penser que nous sommes "tous journalistes" ou à répondre à une histoire d'amour désespéré entre un élève et une encadrante que tout amour est possible parce que "regardez-moi, j'ai bien réussi le mien", mais au prix de combien de non dits? Une séquelle qui reste une inconnue pour moi de l'affaire "Jean-Michel Trogneu" à laquelle je ne crois pas est la question de savoir pourquoi la mort de Louis-André Auzière, le banquier et père des trois enfants de Brigitte Macron et son premier mari, n'a même pas été annoncée à l'opinion publique. 


Quand Emmanuel Macron dit que sa grand-mère lui manque ou qu'il aime ses parents, il fait le service minimum. Idem, quoique dans un registre moins intime, quand  il dit qu'il gagnait plus d'argent avant d'être président. Mais où donc est passée cette quantité de monnaie phénoménale où donc s'est envolé "ce pognon de dingue"? Aux Bahamas comme on le sussure ou dans la rénovation de la maison de Brizitte?


Seuls des personnes handicapées auraient-elles le droit de poser des questions sans filtre? Je ne me suis jamais expliqué qu'aucun journaliste n'ait demandé à notre président philosophe puisqu'il se pique de philosophie, comment  on doit comprendre le banquier philosophe, ce personnage inédit qu'il incarne, qui rêvent d'une jeunesse qui veuille devenir milliardaire? Autrement dit, comment l'argent entre-t-il en péréquation avec les arcanes de la sagesse? C'est très calviniste et très américain. Or la France est un vieux pays catholique. Emmanuel Macron lui a reproché au Danemark de ne pas être assez luthérienne.


Emmanuel Macron a multiplié les rappels de son passé banquier: "Ce n'était pas ma prof, c'était ma prof de théâtre, laissez-moi négocier", lance-t-il à Adrien qui s'en amuse. Quand le présentateur se trompe sur la date de l'interview de Nicolas Sarkozy, il dit: "Ça ne pardonne pas", comme étonné de ne pouvoir se livrer aux approximations mensongères qui font le "sel" (pour employer un mot dont il use et abuse) de la politique. Mais il m'a semblé trahir un ressort profond de sa personnalité lorsque, répondant précisément à la question de son amour pour Brigitte, il dit que "tous les jours, il faut se convaincre". Se convaincre ou faire la vérité? Il a répété à l'envi qu'il aimait convaincre. Tout s'explique: notre président ancien inspecteur des finances et banquier Rothschild n'est pas un philosophe, c'est un sophiste et la politique de la France se fait à la corbeille. 

vendredi 6 janvier 2023

Le lion de Juda

Je vais porter un témoignage. A l'été 1988, mon ami Franck et moi sommes allés faire un voyage à Assise et à Rome avec la communauté des Béatitudes qui s'appelait encore à cette époque, je crois, "le lion de Juda et de l'Agneau immolé", tout un programme. Mon père me donnait une éducation libérale et du moment que Franck faisait le voyage, que la soeur qui s'occupait de lui l'avait inscrit là, il n'en demandait pas davantage. Il m'accompagna à Nîmes après no vacances passées non loin de là, dans notre petite maison de Saint-Quentin la poterie. Nous arrivâmes au point de rendez-vous. Il avait une amie et tous les deux étaient en short. On les regarda de haut en bas en se disant: "Quelle indécence." Je ne me souviens plus comment j'étais habillé. 


S'ensuivirent des vêpres magnifiques, avec une belle polyphonie et des glossolalies que Franck et moi nous trouvions ridicules. Nous allions être, surtout Franck, des trublions pendant tout le voyage. Franck était plus mal en point et plus traumatisé que moi, mais il était lumineux et il était génial quand je n'étais que surprenant.


Lors de l'énoncé des consignes qui nous furent données, on dit à tous ces ados que nous étions: "On ne flirte pas. On ne se prend pas la main." Je trouvais ça surréaliste. Amputer un ado de la plus belle part d'amour et d'affectivité qui peut s'offrir à lui au moment où c'est le plus beau et où il faut apprendre à le découvrir, c'est manquer volontairement une éducation. 


Durant le voyage, un frère profondément bon, mais aussi immature, dit à Franck: "Un jour, j'ai tiré un passage dans la Bible et j'ai reçu cette parole: "Ceux qui rêvent sont des fous." Franck et moi ne faisions que rêver, rien d'autre ne nous intéressait.


Je ne savais pas où je tombais, je n'avais rien demandé, Franck n'en savait pas plus long que moi, mon père ne s'en souciait pas  et la soeur qui élevait Franck ne nous avait rien dit. Je fus étonné de me trouver là, car je connaissais la communauté. Je le reçus comme une grâce et c'en fut tout de même une. J'avais écouté auparavant deux cassettes du frère Ephraim sur l'oraison où il avait cité cette parole de sainte Thérèse d'Avila: "Ne réveillez pas l'amour avant qu'il le veuille." Plus tard, j'écoutai une cassette du beau-frère Philippe Madre, le psychiatre, sur"la purification passive des sens." On voit ce qu'il en est résulté.


On n'aurait découvert toutes ces dérives que récemment. Ce n'est pas vrai. Je me souviens d'un documentaire au début des années 80 qui filmait la communauté du "lion de Juda". Les parents et les enfants étaient séparés. Le documentariste pointait une dérive sectaire et ceux qui ne voulaient pas le voir répondaient: "Il ne peut pas y avoir de secte dans l'Eglise catholique.". Une de mes amies qui m'avait offert les cassettes réellement nourrissantes des deux fondateurs de la communauté (celle du frère Ephraïm étaient de loin les plus habitées, Philippe Madre était assez poseur), regrettait que les évêques surveillent cet élan tellement plein d'Esprit Saint qu'était le renouveau charismatique, et elle me décrivait ainsi l'Eglise: "Il y a les charismatiques et les classiques. Moi, je suis plutôt charismatique." Pourtant elle composait de la musique classique.


Durant ce voyage, j'eus la grâce de prier dans la grotte d'Assise avec le P. Jacques Philippe, dont j'ai appris récemment qu'il avait écrit des livres qui étaient des succès internationaux, dont un sur "la liberté intérieure". Il en faisait preuve. C'était un homme magnifique qui vit ce qu'il écrit.


Parce que le diable porte pierres. Une racine pourrave peut faire éclore un homme comme Jacques Philippe. Le péché originel est rédimable. L'homme est bon et il est méchant. L'homme n'est pas manichéen. Il trace des chemins de lumière d'un coeur enténébré. Il faut que ses ténèbres arrivent à la lumière. aujourd'hui, on dit que si un homme a fauté, tout son héritage est discrédité. J'ai la faiblesse de penser que non, parce que je veux continuer avec la vie qui continue de couler en moi, moi qui n'ai pas fait le bien que je voulais, moi qui ai fait le mal, moi qui ai déraillé, moi qui n'aime pas regarder la trace que je laisse et moi qui suis malade et ne veux pas me soigner, et dis qu'on ne peut pas, qu'on ne sait pas soigner ma maladie et qu'on est incurable. Je crois que la résilience est le chemin et la guérison le but. On ne meurt pas guéri, car guérir, c'est ressusciter. Mais on va vers la guérison et la foi, c'est ce qui nous fait aller, agir et traverser l'épreuve. Jésus n'aurait aucune raison de nous sauver si nous n'étions pas perdus. 

mercredi 4 janvier 2023

Les partis


https://www.philippebilger.com/blog/2023/01/les-partis-ne-peuvent-ils-pas-penser-.html#comments


"Eux aussi (les partis) méritent d'avoir droit au tout." PB). Très bonne chute.


Écoutons notre constitution: « Les partis et groupements politiques concourent à l'expression du suffrage. Ils se forment et exercent leur activité librement. Ils doivent respecter les principes de la souveraineté nationale et de la démocratie."

En recherchant cette citation (Google est notre ami), je croyais me souvenir que la constitution leur faisait obligation de concourir à l'expression des idées dans notre vie démocratique. J'étais bien naïf. La constitution n'est pas loin d'ironiser sur ces organisations, et l'on y reconnaît le clin d'oeil des constitutionnalistes au tropisme antipartidaire du général De Gaulle pour qui ces légistes "pensaient" (sic) un mode de gouvernement adapté à sa stature ou à la certaine idée que le général se faisait de lui-même. 


"Les partis concourent à l'expression du suffrage?" La constitution a pris soin de ne pas ajouter "universel" pour ne pas laisser supposer que ce sont des machines électoralistes.  En n'accolant pas d'adjectif au "suffrage", la constitution ennoblit les partis en les faisant participer aux choix par lesquels la nation essaie d'incarner, tel un corps politique, la société dont elle rêve.


"[Les partis] doivent respecter les principes de la souveraineté nationale et de la démocratie." Est-ce à dire qu'ils doivent être souverainistes? Pourquoi ne pas  encourager cette lecture maximaliste avec une dose de mauvaise foi? Mais on a compris: ils ne doivent surtout pas être inféodés à l'étranger, ils ne doivent pas être des "partis de l'étranger", ils ne doivent pas subordonner le destin national à des visées internationalistes. La constitution visait-elle le parti communiste qui fit des corcs-en-jambe au général De Gaulle durant le Gouvernement provisoire? 


Mais la constitution est inflexible sur le respect de la démocratie. "La France insoumise" n'a qu'à bien se tenir. À soixante ans de distance, notre constitution, que Jean-Luc Mélenchon veut remplacer par un écrit "gazeux", forgé par une Assemblée constituante en grande partie tirée au sort, parle d'or et parle contre lui. On comprend son hostilité à la Vème République et le côté farcesque de son gaullo-mitterandisme internationaliste. Et c'est un électeure sceptique de Mélenchon qui écrit.


Mais blague à part (si ce qui précède est une blague), sans me rappeler tous les arguments contenus dans la "Note"  de Simone Weil "sur la suppression des partis politiques" (et la parution de ce billet va certainement me donner l'occasion de la relire), on peut relever votre opposition entre les partis politiques et les cercles de réflexion ou "sociétés de pensée" comme aurait dit Augustin Cochin en répondant qu'en effet, les partis ont le triple inconvénient de préférer le suffrage universel au suffrage de la nation qui s'affirme au terme de la discussion démocratique, qu'ils ne sont pas faits pour penser, car l'intrigue y règne en maîtresse et l'intrigue et la pensée ne vont pas bien ensemble, et qu'ils démembrent la République indivisible en autant d'intérêts catégoriels,  car chaque parti politique représente une partie de la société de façon privilégiée au détriment de l'intérêt général. 


Sur ce dernier point, les partis agissent à l'instar des associations qui souvent divisent les causes qu'elles veulent faire avancer. Et comme l'Etat ne demande qu'à se défausser sur les associations , le corporatisme et la république associative se développent contre la République indivisible. Chaque président d'association rêve d'être président de la République comme tout chef de parti. Les partis ne respectent même pas leurs statuts qu'ils changent au bon vent de la conjoncture girouette. (Gouverner, c'est réagir, gouverner, ce n'est pas prévoir.) Faits pour concourir à la démocratie, les partis montrent un contre-exemple de vie démocratique. 

vendredi 30 décembre 2022

Philon d'Alexandrie et la lecture allégorique

En lisant Emmanuel Carrère, je découvre la figure de Philon d'Alexandrie, que je ne connaissais que de nom, et qui est un précurseur de notre "lecture allégorique" de la Bible. Philon propose une lecture qui intériorise le littéralisme ou le fondamentalisme de l'épopée du "peuple élu" en chemin personnel, capable de donner naissance

à ce que Philippe Dautey appellera "le chemin de l'homme selon la Bible", un itinéraire psychologique idéal, une anthropologie biblique. (Une révolution apparentée a lieu dans l'islam, qui va du "petit djihad" au "grand djihad", le combat spirituel contre soi-même.

Voici ce qu'Emmanuel Carrère dit de Philon d'Alexandrie dans "le Royaume":

"Il y avait à Alexandrie un rabbin très célèbre appelé Philon, qui avait pour spécialité de lire les Écritures de son peuple à la lumière de Platon et d'en faire une épopée philosophique. Au lieu de s'imaginer, d'après le premier chapitre de la Genèse, un dieu barbu, allant et venant dans un jardin et qui aurait créé l'univers en six jours, Philon disait que le nombre six symbolisait la perfection et que ce n'est pas pour rien si, contre toute logique apparente, il y a dans ce même livre deux récits de la Création, contradictoires: le premier raconte la naissance du Logos, le second le modelage de l'univers matériel par le démiurge, dont parle aussi le Timée de Platon. La cruelle histoire de Caïn et d'Abel l'éternel conflit entre l'amour de soi et l'amour de Dieu.

Quant à la tumultueuse liaison d'Israël et de son Dieu, elle se transposait sur le plan intime entre l'âme de chacun et le principe divin. Exilée en Égypte, l'âme se languissait. Conduite par Moïse au désert, elle apprenait la soif, la patience, le découragement, l'extase. Et quand elle arrivait en vue de la terre promise, il lui fallait batailler contre les tribus qui s'y étaient installées et les massacrer sauvagement. Ces tribus, d'après Philon, n'étaient pas de vraies tribus, mais les passions mauvaises que l'âme devait dompter.

De même, quand Abraham, voyageant avec sa femme Sarah, est hébergé par des témoins patibulaires et, pour n'avoir pas d'ennuis avec eux, leur propose de coucher avec Sarah, Philon ne mettait pas ce macrotage sur le compte des moeurs rugueuses d'antan ou du désert, non, il disait que Sarah était le symbole de la vertu et qu'il était très beau de la part d'Abraham de ne pas se la garder pour lui tout seul.

Cette méthode de lecture que les rhétoriciens nommaient allégorie, Philon préférait l'appeler tropein, qui veut dire "passage, migration, exode", car s'il était persévérant et pur, l'esprit du lecteur en sortait modifié. Il appartenait à chacun de réaliser son propre exode spirituel, de la chair à l'esprit, des ténèbres du monde physique à l'espace lumineux du Logos, de l'esclavage en Égypte à la liberté en Canan.

Philon est mort très vieux, quinze ans après Jésus dont il n'a certainement jamais entendu le nom et cinq ans avant que Luc ne rencontre Paul sur le port de Troas. Est-ce que Luc l'a lu? Je n'en sais rien, mais je pense qu'il connaissait du judaïsme une version fortement hellénisée, tendant à transposer l'histoire de ce peuple exotique, à peine situé sur la carte, en termes accessibles à l'idéal grec de sagesse."

La sagesse a intéressé toutes les époques douées de raison, même si le même Emmanuel Carrère notera avec malice que saint Paul a joué de paradoxes pour dire que Dieu la méprisait, comme Lutherqualifiera la raison de "putain du diable". C'est que saint Paul a, dans une extase, rencontré Quelqu'un qui L'a transformé en Lui. Une telle transformation n'est pas donnée à tout le monde. Nous qui, en bons matérialistes, vivons dans une époque psychologique, ne voulons pas nous transformer en l'Autre. Au mieux espérons-nous que la psychologie nous libérera des schémas répétitifs en raison desquels notre vie s'enlise dans des ornières. Mais nous en attendons plus simplement en général qu'elle facilite notre connaissance de nous-mêmes. Nous n'attendons pas de la psychologie qu'elle nous transforme en quelqu'un d'autre, ni même qu'elle ne livre les voies de l'imitation dont nous nous figurons à tort ou à raison qu'elles nous feraient nous perdre nous-mêmes. Nous n'attendons pas que la psychologie soit en profondeur un itinéraire de transformation.

La lecture allégorique a les clefs des symboles et nous ouvre les voies de la transformation. Elle est une consolation face au désenchantement du monde qui, depuis le siècle des Lumières, nous a fait voir la religion, avec la foi du charbonnier qu'on y apportait, comme une mythologie où il s'agit de convertir les symboles en réalités matériellement acceptables qui restent susceptibles d'animer nos existences.

Ainsi est-il de bon ton de déplorer que la majorité des catholiques ne croie pas en la résurrection des morts ou de Jésus-Christ. J'ai même récemment entendu un prêtre mettre en garde que si nous n'y croyons pas, nous sommes de faux témoins. Les "croyants scientifiques" aimeraient bien que la science apporte les preuves de l'existence de Dieu et le catholicisme bolloréal fait même écrire des livres à cet effet par l'un des frères du milliardaire, comme si l'apologétique n'avait pas jamais convaincu que les convaincus.

La droite catholique qui fait désormais la courte échelle à Michel Onfray après que son "Traité d'athéologie" le lui a beaucoup fait détester, lui opposait avec beaucoup de mauvaise foi Jean-Marie Salamito pour nier que Jésus soit un personnage conceptuel. Or à parler objectivement, l'histoire n'est pas à même de prouver l'existence de Jésus. Elle prouve seulement l'existence des communautés chrétiennes. C'est ce que développe Emmanuel Carrère, qui essaie d'adosser son espérance à son itinéraire de converti ayant perdu la foi. Comme je suis de ceux qu'une telle perte menace, je suis sensible à son effort, et sais gré à la lecture allégorique, qui, aux origines du christianisme, indiquat le sens spirituel des Écritures, d'être une consolation du scepticisme.

Quand bien même Jésus n'existerait que de manière allégorique, Il n'en existerait pas moins pour nous et par nous comme nous existons par Lui et pour Lui. Et sa résurrection aurait une force probatoire: nous pouvons nous "emparer de la force de sa résurrection" (François-Xavier Durwell) pour amener à la lumière ce que nos vies ont d'obscur, non pas comme saint Paul dit qu'au jugement dernier, on revêtira son bonnet d'âne en voyant exposé au grand jour ses mauvaises actions cachées, encore moins pour nous prévaloir de nos turpitudes, mais pour que nos péchés, qui nous font rater notre vie et celle des autres, soient retournés vers la lumière, eux qui ont été commis par notre part d'ombre, qui elle aussi doit connaître ce mouvement de conversion, car "la ténèbre n'est point ténèbre devant Toi, la nuit comme le jour est lumière". 

Emmanuel Carrère et moi

    Si ce n'est d'avoir écouté en m'assoupissant l'émission "Répliques" dont il éta    it l'invité ce samedi matin (https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/repliques/v-13-3416240), où se déployait une fois de plus le dialogue complice entre Alain Finkielkraut et lui-même, je ne sais quelle mouche m'a piqué d'écouter seulement cette nuit l'entretien qu'Emmanuel Carrère et vous-même vous êtes mutuellement accordé (https://www.youtube.com/watch?v=zzpC_e4nNgM). Plusieurs choses m'y interpellent :

Vous commencez par presque lui dire qu'a priori, c'était un écrivain mineur dont les livres ne vous intéressaient pas étant donné l'unanimité critique avec laquelle ils sont accueillis et non seulement il n'en prend pas ombrage, mais il veut bien s'en alarmer lui aussi. Cette audace d'interviewer me plaît et me rencontre d'autant plus que moi non plus, je ne sais pas pourquoi les médias et la littérature ont sélectionné Emmanuel Carrère (dont je n'ai encore rien lu, mais dont j'ai regardé quelques adaptations télévisuelles de ses romans, celles de "l'Adversaire" et l'émouvant "D'autres vies que la mienne". Et bien que le mystère de l'écrivain qui s'inspire de faits réels me reste presque entier pour cause d'entrée différée dans son oeuvre (mais j'envisage de lire Le Royaume, Un roman russe et son dernier opus sur le procès des attentats du 13 novembre), Emmanuel Carrère m'attire d'une façon que je n'aurais jamais supposé et que je ne comprends pas.

Dans ses réponses, il vous dit qu'il ne sait pas partir dans l'écriture d'un roman sans avoir "un sujet". En cela il me rappelle mon père dont nous nous moquions allègrement quand il partait dans une de ses tirades contre les artistes (il ne se pardonnait pas d'avoir épousé une artiste peintre, ma mère). Il avait trois choses à prouver:

- "Ceux qui se prétendaient des artistes n'étaient que des artisans." Il prenait le parti de Serge Gainsbourg dans sa querelle avec Guy Béart sur la chanson art majeur ou mineur. Il en voulait à ma mère d'avoir fait croire à ses trois fils (un joaillier accompli et deux écrivains en quête de notoriété ou d'autorité littéraire) qu'ils étaient des artistes.

- "Pour faire un bon écrivain, il faut d'abord avoir un sujet": c'était surtout cette phrase qui provoquait notre hilarité.

- Et en bonus, il nous disait que nous ne réussissions pas parce que nous nous imaginions qu'on peut tout faire tout seul: "On ne peut pas être auteur compositeur interprète, il faut déléguer, offrir ses chansons". Sur ce point, je suis certain qu'il n'avait pas tort. Je pense à telle de mes chansons qui aurait été beaucoup mieux chantée par des voix puissantes, si je les leur avais offert.

Emmanuel Carrère dit que "D'autres vies que la mienne" est le livre de lui qu'il préfère et il nous en dévoile un secret de fabrication: il a recueilli et agencé la parole du mari de la juge dont le livre raconte la maladie et la mort. Cela m'interpelle parce qu'après avoir passé un CAPES de lettres modernes et ne pas m'être vu dans la peau d'un prof, étant trop mauvais acteur ou n'ayant pas assez de présence de scène pour en imposer à des enfants, j'ai suivi une licence professionnelle d'écrivain public à la Sorbonne nouvelle que j'ai dû abandonner, ma compagne étant tombée malade. Mais le métier d'écrivain public est basé sur le recueil exhaustif de la parole de l'autre, infiniment respectée comme toutes les clauses du "Pacte autobiographique" dont parle Philippe Lejeune, l'homonyme du peintre, disciple de Maurice Denis, à qui j'ai fait lire un texte où je faisais dialoguer le regard et le vent.

Cette tentative d'études est sans doute ce que j'ai le mieux aimé faire: on ne dira jamais assez que la transcription est à l'écriture ce que la copie des partitions de ses grands devanciers fut pour J.S. Bach dans l'élaboration de son oeuvre future. La transcription est une appropriation très respectueuse, au plus près de la lettre de celui qui parle. Elle suppose une grande abnégation, car elle refuse de laisser la lettre pour l'esprit, quand bien même croirait-on comprendre ce qu'il dit mieux que le parleur. La parole recueillie est indépassable et doit être cernée au plus près. Autant je n'ai jamais compris la prétention universitaire à embrasser la totalité d'un texte littéraire, autant cet effort de respecter la parole qui n'a pas autorité m'a plu instantanément, et mon esprit aquoiboniste ne lui a jamais demandé de se justifier.

Rédigé par : Julien WEINZAEPFLEN | 27 décembre 2022 à 06:05 

jeudi 15 décembre 2022

L'homonormativité ou le tort de se banaliser

Clément Beaune, Marlène Schiappa ou encore Damien Abad dont on a voulu faire un éphémère ministre de sa minorité avant de se rendre compte qu'il avait tendance à ne pas respecter les minorités voisines, Ce gouvernement regorge de personnalités qui y arrivent avec pour tout bagage une carte d'identité individuelle: "Je suis mon genre, mes origines, mon inclination sexuelle et la minorité à laquelle j'appartiens." Cette fiche de présentation est un des signes les plus patents de notre individualisme contemporain, qui valorise la prétention à se banaliser soi-même au nom du droit à la différence,  qui prétend en réalité faire de la différence une nouvelle norme. 


"Je suis homosexuel et non seulement je ne veux plus qu'on me dise  que mon inclination sexuelle est anti-biologique ou pire, est une déviance psychologique, un trouble de l'évolution sexuelle ou une maladie, mais j'entends arborer  la préférence de mes choix affectifs ou sexuels comme une fierté."


"Je suis femme et j'ai beau appartenir à une minorité qui forme la majorité de l'humanité, je me sens victimisée et j'entends pour apaiser ce sentiment, douloureux que tous les hommes soient femmes et quand j'avance qu'on me fait des avances et que cela me gêne, quand j'affirme qu'on me harcèle, je ne souffre plus que ma parole soit mise en doute."


"Je suis handicapé. J'apporte tellement aux autres, mais les autres ne m'apportent rien. Ce que j'apporte est tellement inestimable que tout le monde devrait devenir handicapé pour apporter autant que moi à la société qui n'a qu'à se plier en quatre pour me satisfaire et me ressembler."


Non seulement on porte aux nues la banalisation de soi et son ambition normative, mais on trouve admirable que les femmes s'occupent en premier lieu de la cause des femmes, les homosexuels des homosexuels et les handicapés des handicapés. On ne voit pas que cette exacerbation individuelle est un vulgaire égoïsme social. On a toujours tort de se banaliser. 

samedi 10 décembre 2022

Cnews, "et les radios en toc

"Cnews et les radios en toc ("Sud radio", même "Europe 1" sous Bolloré) sont des agents de propagande du nouveau "politiquement correct de droite" où tout peut être dit qui ait reçu la bénédiction d'Elisabeth Lévy ou de GW Goldnadel, dont je n'oublie pas qu'il fut le censeur d'Alain Ménargues, évincé de "Radio France" parce que l'avocat sans frontières avait dénoncé son passage sur "Radio Courtoisie" où il fit la promotion de son livre contre "le Mur de Sharon". L'extrême droite a le droit d'être xénophobe à condition de ne pas être antisémite, ont décidé ces nouveaux censeurs, c'est-à-dire à condition de détester ceux que ces juifs considèrent comme des menaces contre les juifs de France, code dont tous ceux qui ont délesté leur xénophobie de l'oukaze antiantisémite font semblant de s'accommoder. Aucune xénophobie ne reçoit mon aval ni celui de ma propre graine de racisme, mais je trouve cet posture accommodante aussi, voire plus hypocrite et dégradante que les "accommodements raisonnables" que Pierre Manent envisageait que la République pourrait négocier avec les musulmans de France, eux au moins ne seraient pas dissimulés.

Ces médias Bolloré-Fiducial pratiquent une inversion du rapport de force dans leur faux pluralisme. Sont intégrés à la brochette d'éditorialistes un ancien patron du service politique de France 2 comme Gérard Leclerc qui ne nous avait jamais fait savoir qu'il était de droite du temps où il refusait des invitations à quelque parti démocratique comme directeur de l'Index public. Je n'aime pas la xénophobie, mais j'aime encore moins la fabrique des parias.

"Sud Radio" est une mauvaise imitation de "RMC" dans la splendeur d'Alain Weil où cet ami du petit patron de presse Robert Lafont (groupe "Entreprendre") avait inventé avec Jean-Jacques Bourdin un concept de "talk show" qui était peut-être un simulacre de démocratie, mais faisait se croiser sur l'agora des chapeaux à plume qui discutaient sur un pied d'égalité avec l'auditeur lambda, se fît-il appeler René, selon la caricature qu'en dressa Nicolas Canteloup. "Causeur" a fait une OPA sur "TVLibertés" et, cerise sur le gâteau, "Radio Courtoisie" se veut une pâle copie de "Sud Radio" d'avant l'éviction de Didier Maïsto dont je n'ai jamais compris les tenants et les aboutissants. André Bercoff est devenu son dieu, on se ramasse comme on peut.

Si on essaie de cerner plus globalement le phénomène, on verra qu'il arrive à ces radios de droite en préfabriqué qui populisent et pulvérisent la droite bourgeoise qui est à la sociologie politique ce que la baguette de tradition est à la boulangerie, ce qui est arrivé aux radios libres. D'abord associatives, le pouvoir socialiste qui se vantait d'avoir libéré la bande FM y permit la pub, ces radios furent rachetées une à une par des grands groupes, et aucun discours n'y fut plus tenu y compris localement. On y cultive un côté faussement transgressif, qui sur les radios libres se limite à ce qu'un réactionnaire appellerait avec dégoût la corruption de la jeunesse (cf. les émissions de libre antenne). Eh bien ces radios en toc travaillent à la corruption de la droite.  

mercredi 7 décembre 2022

La rémission des péchés et l'exception de péché

    

Bruno Retailleau ou la droite bourgeoise

Si j'avais les convictions de la droite républicaine, celle dans laquelle je suis né et que j'ai quittée par populisme viscéral depuis l'enfance (mon père me demandait souvent d'où je tenais mon côté populo), je voterais Bruno Retailleau. 


Pas à cause de ses challengers:  


-Aurélien Pradier, c'est le François Ruffin de la droite. Il a partagé de beaux combats avec le second de la France insoumise, ç'aurait pu être des combats de la droite sociale, mais il les a spectacularisés de manière à jouer toujours à contre-emploi , comme on se demande ce qui motive François Ruffin, depuis son film "Merci Patron": veut-il sauver, réhabiliter ou ridiculiser les Clur? S'intéresse-t-il au sort des femmes de ménage ou les utilise-t-il comme tremplin et comme paillasson pour prendre la France insoumise et être kalif à la place de Jean-Luc Mélenchon? Veut-il faire exploser le système ou lui opposer, en esthète, l'oeil du satiriste? Est-il un camarade de Macron ou un opposant au président de la République? Aurélien Pradier veut repeindre la droite aux couleurs  d'un socialisme philanthropique qui n'a jamais été à son goût.


-Éric Ciotti est la tortue de la fable. Ou pour reprendre les mots de Philippe Bilger, "c'est un faux dur et un homme d'appareil". Personne ne l'avait vu venir quand il décida de porter la voix de sa droite sécuritaire façon Bibi Netanyahou  et pourtant de gouvernement à l'élection présidentielle. Bruno Retailleau aime le tâcler, à présent qu'il promet de rouler pour un autre: "Si j'avais des ambitions présidentielles, je me serais présenté à la primaire come Éric Ciotti." On peut d'ailleurs douter qu'il ne veuille pas se porter candidat à la magistrature suprême après avoir ripoliné son parti, si le lièvre Retailleau parvient à remonter le retard qui le sépare de la tortue Ciotti. La dynamique électorale ne paraît pas être avec lui. Éric Ciotti paraît manquer de subtilité, mais les appréciations qu'il porte sur Emmanuel Macron et que relaye le dernier Davet-Lhomme étonnent sur sa connaissance des hommes. Il gagne sans doute à être connu et il ne faut pas le sous-estimé.


Le parcours de Bruno retailleau n'est pas si exemplaire qu'il me donnerait envie de voter pour lui si j'étais républicain, car il sera passé du villiérisme et du boutinisme à l'incarnation de la droite raisonnable, il a donc l'échine souple. Mais ce qui me fait l'apprécier est qu'il a de la tenue et de l'élégance verbale, quelque belliqueux qu'il se fasse pour les besoins du pugilat électoral. Bruno Retailleau a peut-être le charisme d'une armoire normande, mais dans une armoire normande, on conserve les souvenirs de famille. 


Avec Jacques Chirac, la droite s'est dénaturée à serrer les mains vachardes du franchouillard blanc cassis aux comices agricoles et à mettre la main au panier des vaches. Elle s'est dénaturée d'une autre manière par le côté "énergéticien" (comme le qualifiait Tony Blair) de Nicolas Sarkozy. Elle se dénaturerait si elle mettait son attention sociale au premier plan comme voulait le faire Aurélien Pradier et comme savait le faire Valéry Giscard d'Estaing, le social étant dans son ordre, au second plan. 


La droite est bourgeoise et c'est cet ancrage que Bruno Retailleau veut lui redonner. Je suis gaulliste à la façon tautologique de Paul-Marie-Couteaux: j'aime que les choses soient ce qu'elles sont, que la Russie soit la Russie, que Fécamp soit un port de pêche et entende le rester,  que la bourgeoisie soit de droite et que la droite soit l'appareil de la bourgeoisie, une bourgeoisie philanthropique qui ne s'est pas perdue de vue, comme cet autre rejeton de la bourgeoisie qu'est Emmanuel Macron, lequel incarne, malheureusement pour lui et pour nous et come je l'ai souvent écrit, cette perdition de la bourgeoisie. 


Sur les ruines de mon populisme, je suis attaché aux valeurs dans lesquelles j'ai été élevé. C'est pourquoi, si j'étais républicain, je voterais Bruno Retailleau.  

lundi 5 décembre 2022

Nathan Devers, portrait d'un inconnu

Justice au Singulier: Entretien avec Nathan Devers (philippebilger.com)


Exercice très intéressant pour moi que d'entendre le portrait d'un inconnu, car Nathan Devers était un inconnu pour moi, qui n'a pas passé sous silence vos qualités de maïeuticien, cher Philippe Bilger. Vos entretiens sont un portrait qui se fait à deux, où le peintre que vous êtes fait bouger son modèle  en fonction des couleurs, les vôtres, que vous avez par instant l'intention de lui donner en laissant deviner vos obsessions.


Ainsi, détachez-vous ensemble une définition de l'intellectuel qui relève d'une passion de penser en lisant ou en écrivant. Souvent je me suis demandé si je ne dégraderais pas en lisant la terre vierge que je voulais être en écrivant. Nathan Devers  répond qu'"il n’y a rien de plus illusoire que de croire qu’on pense par soi-même quand on [ne fait que penser] à partir de soi-même." Penser le monde en soi comme j'ai voulu le faire en écrivant un journal politique hors sol, notamment (question de circonstances résidentielles) depuis un lieu en face duquel résidait Lionel Jospin qui publia quelque temps plus tard "le Monde comme je le vois", c'est, dit Nathan Devers, "déplacer le monde dans des univers parallèles" et créer des "Liens artificiels" en s'étant coupé du réel", à moins qu'on ne voie jamais si bien le monde qu'en le pensant depuis la bulle d'où on en entend parler et où on le connaît par ouï dire.


L'intellectuel est un scribe qui, depuis les premiers "docteurs de la loi" évoqués dans l'Evangile, change le monde en en ruminant les interprétations ayant fait autorité. "La philosophie n'a pas de lieu" et la pensée prend tout le temps qu'elle veut. La pensée est un monastère d'intercession intersubjective, car ces monades que sont les moines sont destinées à former une communauté devant soutenir le monde pour lui éviter les revers, dans sa trajectoire d'un "de" à un "vers", de la fixation dative  d'un être réduit à l'effigie vers l'être en mouvement qui se décline à l'accusatif: "Engagé, levez-vous."


Nathan Devers a de la chance de lire pour admirer et de ne pas écrire pour se mesurer. Je l'envie, moi qui suis mû par le désir d'intervenir. Pour lui, le commentaire n'est pas le double emploi besogneux que fait le scribe après que l'écrivain a trouvé les mots pour dire le fait du monde dans le langage de l'événement qu'il a traduit dans son oeuvre. Je conçois qu'on puisse lire Proust en étant jaloux de Proust, tout en voulant exercer avec lui sa mémoire involontaire pour nager dans le même bain de compréhension du monde et de soi-même. Proust était un phénoménologue et j'aurais voulu être un phénomène. Ma chute m'a fait sombrer dans le délire dans lequel c'est par les mêmes mots que commence et que finit le livre de Camus. Marchenoir l'a écrit un jour, ma place est à sainte-Anne, la mienne et celle de commentateurs de mon acabit qui se déversent quand personne ne leur a rien demandé. Mais il est plus facile de ne pas éprouver d'envie et d'être admiré quand on a pu entrer dans le monde sans passer par la fenêtre ou sans casser la porte. C'est la chance de Nathan Devers et la chance fait partie du talent.


L'homme heureux qu'est cet auteur en vue n'a pas encore dû solliciter la philosophie pour le consoler de l'effondrement de Dieu et de la gifle de voir son désir de sens douché par la vanité de l'être. Mais vanité n'est pas vacuité. L'homme déplace en Dieu l'irrésolution de son aporie entre l'immutabilité statique et le devenir mutant, dans l'histoire mobilisatrice. L'être ne naît pas dans le vide, mais doit se ramasser dans l'apparence de vacuité qu'est la vanité humiliante et sur ce sol qui ne se dérobe pas au contraire de l'Europe qui est sans fondement, creuser le sillon de sa gloire qui ne pèse pas en découvrant le sens de sa trajectoire. 

vendredi 2 décembre 2022

Y a-t-il un fascisme juif?

Dans une chanson intitulée "la Guerre" chantée par Jean-Marie Vivier, Jehan Jonas  mettait dans la bouche de la guerre qu'il prosopopait: "Il suffit pour qu'ils s'autorabent (les hommes)

De leur parler de juifs ou d'Arabes." Mettez le fascisme là-dessus et le cocktail Molotov est prêt à s'enflammer. Fais-je donc bien de relayer la question en prenant prétexte de ce que deux articles s'en emparent, l'un pour valider cette notion de fascisme juif,


Eva Illouz, sociologue : « La troisième force politique en Israël représente ce que l’on est bien obligé d’appeler, à contrecœur, un “fascisme juif” » (lemonde.fr),


l'autre pour contester que cette notion soit valable dans le monde juif:


Non, il n'existe pas de «fascisme juif» - Causeur


Il m'a souvent semblé que le fascisme était un épouvantail que tout le monde agitait sans trop savoir ce que c'était. Il y a certainement de bons essais qui peuvent nous aider à en discerner la nature, celui de Marc Lazare entre autres, mais je ne les ai pas lus, c'est une lacune que je devrais combler, mais le temps manque même et surtout à ceux qui le perdent.


Je croyais savoir que le fascisme avait dans l'idée de tendre toutes les énergies d'un pays donné vers la réalisation d'un but patriotique, ce qui ne me semblait pas de mauvaise politique, mais j'avais oublié qu'il fallait y sacrifier la démocratie. Étant depuis l'enfance partisan de la démocratie directe, je ne pourrai jamais m'y résoudre. À cela s'ajoute ce que j'ai redécouvert à la faveur du centième anniversaire de la marche sur Rome: le fascisme est arrivé par la violence politique, ce qui diffère peut-être de degré du terrorisme que l'on trouve à l'oeuvre dans certaines organisations juives d'avant l'avènement de l'État d'Israël telles que l'Irgoun. Mais qu'est-ce que le terrorisme? C'est la guérilla contre un ennemi dont les troupes groupusculaires considèrent qu'il lui fait la guerre. C'est peut-être aussi une guérilla étrangère, par quoi le terrorisme se distinguerait de la violence politique. La violence est à condamner d'où qu'elle vienne. Dès lors que le fascisme émerge de la violence politique et repose sur l'abdication de la démocratie, je ne peux plus avoir la tentation d'être fasciste si tant est que la mouche m'ait piqué, non par anticommunisme, mais par incompréhension que le communisme auquel on n'a jamais fait le procès qu'il méritait se dise antifasciste.


Peut-il ou non y avoir un fascisme juif? Selon Eva Illouz, le mouvement sioniste religieux de Ben Gvir coche toutes les cases: "il voit dans la violence un recours légitime pour défendre la terre, la nation et Dieu. Il affiche un mépris ouvert pour les normes et les institutions démocratiques."


Eva Illouz prétend que Benyamin Nétanyahou est un populiste de droite « conventionnel" à la Orban ou à la Trump. Mais ne sommes-nous pas, avec ce terme de "populisme", face à une nouvel non identification politique qui embrouille le débat plus qu'il ne le clarifie? Et Viktor Orban, mais surtout Donald Trump, ne constituent-ils pas un nouvel objet politique? Par exemple, existe-t-il une solution de continuité entre un Jean-Marie Le Pen et un Donald Trump?


Eva Illouz note que les juifs ultraorthodoxes restent le partenaire "naturel" d'une coalition formée par le Likoud de Nétanyahou. S'y ajoute la "troisième force" des "sionistes religieux". Il y a comme un oxymore dans cette coalition d'adjectifs. Car le sionisme n'était à l'origine un mouvement laïque qu'en ce qu'il forçait la main à Dieu pour arracher sa promesse de la terre d'Israël à la communauté internationale. Pour beaucoup de juifs, la "terre promise" pouvait n'être qu'une métaphore. Pour d'autres encore, la promesse était assortie de la pratique d'une éthique qui justifiait que l'on possède la terre. Les juifs se vivent souvent comme garants d'une éthique universelle qu'ils ne mettent guère en pratique dans leurs institutions politiques. En témoigne le fait colonial proscrit pour tous les autres peuples, mais qui continue de se banaliser en Israël. Les "sionistes religieux" ont pris acte qu'Israël n'est pas un Etat laïque. "Les ultranationalistes antisionistes "voulaient démanteler l’Etat d’Israël et le remplacer par le royaume de Juda." C'est en effet plus biblique. Les "sionistes religieux" sont des "nationalistes religieux". Mais n'est-ce pas tout le judaïsme qui a tendance à être un territorialisme universel? 


Que valent donc ces sionistes religieux auxquels on ne paraît pas vraiment habitué en Israël? Quand je m'y suis rendu avec mon frère et ma belle-soeur, un prêtre qui semblait se sentir placardisé à Nazareth nous dit d'aller visiter un village d'artistes, c'était une villepeuplée par des juifs ultraorthodoxes. Nous les vîmes sortir d'une longue étude de la Torah, ils paraissaient en transe et de joie, nous invitèrent à danser dans une petite maison qui avait son entrée à même la ville. Il n'y avait rien d'artistique dans leur mise, si ce n'est la transe où les mettait l'étude. Quand j'ai appris qu'au nom du fait qu'ils avaient toujours refusé le sionisme, les juifs orthodoxes avaient obtenu d'être exonérés de toute obligation militaire, je me suis dit qu'ils prenaient tous les avantages de l'existence d'Israël sans en accepter les inconvénients et je ne les en ai guère estimés. Je n'oserais dire que les sionistes religieux de ben Gvir me paraissent plus estimables par contraste, mais je les trouve plus conséquents. J'aime les radicaux qui vont au bout de leur logique. Quiconque séjourne une fois en Israël ne peut plus croire en une solution à deux États dont se berce le monde pour ne pas régler un conflit qui promet d'être multiséculaire si on le règle par le statu quo. L'observateur extérieur que je suis plaide pour  une double-étatisation d'Israël où les ressortissants israéliens dépendraient de l'État d'Israël et les Palestiniens, non de l'autorité, mais de l'État palestinien. Les sionistes religieux n'adhèrent pas à la fiction des Arabes israéliens. "Le rabbin" américain qui les influença "prônait trois solutions au problème des Arabes : ils pouvaient rester en Israël avec un statut juridique inférieur de « résident étranger » ; partir avec une compensation financière du gouvernement ; ou être expulsé de force." On est aux antipodes du droit au retour et au plus extrême d'une légitimation d'Israël, État colonial. 


Israël est-il un régime d'apartheid?

 Pour contrebattre l'indignation d'Eva Illouz qui appelle "fascisme juif" ce sionisme religieux, Marc Benveniste fait appel à Unberto Eco, qui nous explique enfin comment "Reconnaître le fascisme". "L’énumération de ces critères montre que ce qui est « juif » est fondamentalement à l’opposé du fascisme", assène-t-il. Il en veut pour preuve "l’acceptation des différences d’origines dont les mondes ashkénaze et séfarade [seraient] l’illustration." C'est sans compter avec le mépris des ashkénazes pour les sépharades et désormais pour les juifs issus de l'univers russe, qui n'est rien auprès de celui qu'ils ont pour les Falachas. Nous en fûmes témoins, partageant la cantine d'une auberge de jeunesse avec des écoliers falachas et leurs maître et éducateurs, qui les surveillait comme on fait de la pègre, l'arme au poing, mais désinvoltement serrée contre la ceinture du professeur principal, à l'opposé de la même scène observée avec de jeunes ashkénazes, qui étaient gardés comme la prunelle par leurs éducateurs. Sans parler des Palestiniens qui ne sont pas à proprement parler dans une situation d'esclavage, mais d'esclavage symbolique. Ils travaillent en Israël et leurs patrons ont souvent l'air d'être en bons termes avec eux,  mais ils ne sont pas bien considérés et il est dégradant de travailler pour des gens que l'on considère peut-être comme des ennemis.


Le deuxième critère de reconnaissance qu'avance Unberto Eco pour identifier le fascisme est facile à prendre en défaut: il s'agirait du "refus du modernisme". Comme si le fascisme n'avait pas couvé le futurisme et n'était pas une forme d'archéofuturisme.


Je ne sais pas s'il y a un fascisme juif, mais j'observe que les communautés juives ont lutté bec et ongles pour faire barrage à l'extrême droite en Europe tant qu'ils purent soupçonner celle-ci d'être antisémite. Et puis l'extrême droite qui peut faire feu de toute xénophobie trouva plus stratégique de se désantisémitiser. En France, le RN est devenu presque fréquentable quand Marine Le Pen renia les dérapages verbaux de son père, Serge Moati qui sympathisait avec le vieux briscard retiré à Rueil-Malmaison ne pouvant avaler d'être "l'enfant du détail". Éric Zemour dut à sa judéité de pouvoir monter aussi vite en qualité de représentant de l'extrême droite française en subissant des vexations pour en appeler à la guerre civile, mais sans être aussi maltraité que Jean-Marie Le Pen. Et Israël compte aujourd'hui un gouvernement d'extrême droite.

samedi 26 novembre 2022

Les athées sont-ils malheureux?

J'ai perdu et retrouvé la foi précocement, j'avais une dizaine d'années, et la foi est la grande affaire de ma vie. Je dois néanmoins témoigner que je ne me suis jamais senti plus libre et heureux que quand j'étais athée. Je m'étais libéré du besoin de trouver un refuge et je me sentais très fort. Ce n'est pas pour rien qu'on appelle les libertins "les esprits forts".

La deuxième ou troisième fois que j'ai joué de l'orgue en public, c'était à l'abbaye Notre-Dame de Jouarre à la demande des bénédictines dont la soeur organiste faisait défection, car elle devait soigner sa mère. La troisième messe que je jouai était célébrée par le Père Gustave Martelet, disciple de Teilhard et conseiller au concile. Je pris le train de Paris avec lui et avec une de ses amies peintres qu'il avait emmenée assister à sa conférence de carême chez les soeurs, sur la Résurrection sans laquelle "vide est notre foi". Il m'incita à lire son livre intitulé "Création et évolution" (ou le contraire, je ne sais plus). J'y découvris la pensée de Feuerbach, vrai théologien négatif, pour qui, pour simplifier, ce n'est pas Dieu qui a créé l'homme, mais l'homme le lui a bien rendu, en ce sens que l'homme a créé Dieu à partir de tous les manques qu'il ressentait en lui. L'homme n'était ni ineffable, ni impassible, ni immuable, ni éternel, ni omniscient, ni autosuffisant, ni tout-puissant, alors il a donné toutes ces qualités à Dieu. Mais si l'homme a l'idée de toutes ces qualités, c'est que le manque n'est pas total et que l'homme quoiqu'ils lui manquent, possède tous ses attributs. Savoir qui de Dieu ou de l'homme a créé Dieu revient à poser la question de la poule et de l'oeuf.

Une chose pour moi est certaine: le mysticisme relève d'un transport dont on ne revient pas, en sorte que, quand on a découvert Dieu ou qu'on croit l'avoir découvert, on ne peut pas s'en détacher, se fût-on senti plus libre été et plus heureux avant d'avoir fait cette rencontre, réelle ou postulée.

Le Père Martelait émettait dans son livre une autre hypothèse intéressante. Comme Bergson, il ne croyait pas dans les localisations cérébrales de l'esprit. Néanmoins il disait que la mort corrompt tout l'homme, excepté l'esprit. Il ne disait pas que l'âme est immortelle, mais il pensait que l'esprit est immortel, car seul l'esprit échappe à la mort.