Le pape en France - Anne Soupa
Chère Anne,
Vous le dites très bien, "le monde a besoin du pape". J'ai
l'impression qu'il en a toujours été ainsi depuis mon enfance. C'est pourquoi,
si je souscris globalement à ce que vous dites de l'impact des papes au cours
des XIXe et XXe siècles où les successeurs de Pierre sont devenus des
papes-mondes (sic), je ne me fais pas à votre réduction de Jean-Paul II, au
"pape des abus", alors qu'il a contribué, avec Reagan et sa Guerre
des étoiles, Reagan qui était le bras armé du Vatican ou le Vatican qui était
le bras désarmé de Reagan, à la chute du communisme soviétique, qui a certes
laissé un quart de l'humanité sous l'emprise communiste (en phase dialectique
d'économie ultracapitaliste, je pense à la Chine), mais qui s'est révélée une
véritable libération à l'époque, la libération d'un régime totalitaire, rien de
moins, libération qui peut-être est restée sans lendemain loin de nous
acheminer vers "la fin de l'histoire", car "le monde libre"
ne s'est pas montré tellement meilleur que le communisme soviétique: il a
profité de la chute du communisme pour entrer dans sa dérive impérialiste, de
George Bush à Donald Trump avec des parenthèses comme celle d'Obama; mais
l'humanité met longtemps à progresser, Jean-Paul II ne pouvait rien contre
cette lenteur, de même qu'il ne pouvait pas combattre sur tous les fronts: il a
négligé celui des abus, cela est aujourd'hui porté à son passif, mais la
libération à laquelle il a contribué en était une, ô combien!
"Le monde a besoin du pape". Si j'élargis la focale, je crois qu'il
en a toujours été ainsi, pas seulement depuis mon enfance, et que si la papauté
est restée en place comme témoin de la chrétienté, si elle a survécu à la
Réforme, ce n'est pas en vain.
"Le monde a besoin du pape." Votre article fait l'impasse sur Benoît
XVI qui pourtant, a répondu selon moi à un besoin du monde: le monde avait
besoin d'être catéchisé et le pape allemand et ancien responsable de la
Congrégation de la doctrine de la foi, le dernier en date à avoir été à la
hauteur de la fonction car il avait l'âme d'un théologien, a catéchisé le monde
et le monde en avait besoin le nouvel afflux de catéchumènes est peut-être un
fruitde son pontificat.
François "a clairement alerté sur la déshumanisation des sociétés où le
capitalisme n’est pas régulé par l’État. Il a refusé la « culture du
kleenex », qui instrumentalise les personnes au lieu de les servir. Et il
a réussi à mobiliser l’opinion sur l’écologie avec l’encyclique Laudato
Si."
La "conversion écologique" m'a toujours paru suspecte, car elle opère
un changement de paradigme où "il faut sauver la planète" plutôt que
nos âmes et où l'écoanxiété a remplacé notre angoisse devant la faim dans le
monde. En même temps que François avait un souci louable des personnes, il a
tendu à dissoudre le Christ dans la fraternité universelle. En fait, François
était surtout un pape imprévisible, ce que vous dites très bien en soulignant,
concernant ses refus, auquel il faut ajouter son pied-de-nez strasbourgeois, de
reconnaître qu'il venait en France quand il se rendait dans notre pays, qu'il a
suscité l'incompréhension de nos compatriotes, mais "la page est
tournée".
Il y a quelque chose d'infantile dans notre besoin de voir le pape, de se voir
regarder voire caresser par lui. "Le monde a besoin du pape", mais ce
besoin ne doit pas flatter notre immaturité. Alors réjouissons-nous que Léon
vienne en France. Réjouissons-nous de le voir et sachons le recevoir, mais n'en
faisons pas trop et l'Église de France en fait des tonnes pour un voyyage qui
renoue avec les visites en France de Jean-Paul II après cent ans d'absence, et
qui semble calqué sur le voyage de Benoît XVI, avec l'Institut catholique pour
lieu d'un Discours auxBernardins, veillée au stade de France comme sosie de la
messe des Invalides et passage obligé à Lourdes, la capitale de l'Église de
France, pour de bonnes et de mauvaises raisons. L'Église de France en fait des
tonnes pour recevoir le pape, trop heureuse de le voir. Mais si elle tient à
bien le recevoir, c'est peut-être parce que beaucoup de catholiques (dont vous
et moi) ne savons plus recevoir le pape que l'Esprit-Saint nous donne.
Et Léon dans tout ça? Sommes-nous d'accord avec Léon? Vous dites que son
encyclique sur l'intelligence artificielle "appartient directement au
registre prophétique. "Elle rappelle que toute science, toute technique,
doit rester au service de l’être humain, et non le contraire. Son
retentissement dans la société civile montre que l’attente est réelle sur ce
sujet." L'attente a beau être réelle, il est vain de s'opposer au
scientisme en occultant que tout ce que l'intelligence humaine pourra faire,
elle le fera, jusqu'à jouer aux apprentis sorciers et se placer sous la férule
d'une intelligence artificielle pour être le dindon de la farce que l'homme a
lui-même écrite. Bref, peut-être valait-il mieux qu'il nous mette en garde
plutôt qu'il ne dise rien, mais l'attente a beau être forte, il a parlé pour ne
rien dire. Sinon qu'il a marqué un des axes forts de son pontificat: il a dès
son discours d'ouverture placé notre monde rongé par "le retour de la
guerre" sous le signe de "la paix désarmante et désarmée" du
Christ.
"Le pape s’est opposé à l’administration Trump, en particulier à JD. Vance
au sujet de la dignité envers les migrants. Son altercation presque directe
avec le président Trump, même s’il a souhaité ne pas l’amplifier, est tout de
même le signe d’un désaccord profond avec les valeurs que véhicule cette
administration : l’argent, la force, le mépris envers l’autre." Il s'est
opposé à l'administration Trump et il a bien fait. Si nul n'est prophète en son
pays, nul mieux qu'un pays doit le fustiger quand il déraille. Or Trump est l'avatar
du déraillement états-uniens qui était en germe dès la croyance qu'ont eu les
Américains en leur destinée manifeste", ferment de tout nationaliste, mais
spécifiquement messianique dans la nation américaine. Léon XIV la déconstruit
de l'intérieur et ile le faut. Au passage, je ne cesserai jamais de m'étonner
qu'Obama qu'on attendait comme le messie ait débouché sur Trump. Quel
inflexible retour de balancier, qui montre la permanente aporie de l'histoire
entre "éternel retour" du cyclique et "sauts qualitatifs"
pour essayer de progresser.
La véritable originalité du voyage de Léon XIV réside dans le choix de Metz.
Choix toponymique d'abord, car il n'est pas vraiment original qu'un pape se
montre européen. Tous sauf l'imprévisible François l'ont été: Jean-Paul II
était très européen, Benoît XVI poussait la chose jusqu'à l'européocentrisme et
à ne voir l'Église qu'à travers le prisme européen; seul François était
européoindifférent.
Léon XIV va tenter de ranimer la flamme européenne au déclin de celle-ci.
Va-t-il oser lui dire qu'elle ne vaut pas mieux que la façade atlantique de
l'Occident si, organisation politique pensée pour faire la paix du continent,
son libéral-bureaucratisme qui la menace de mort et pourrait la faire tomber
comme un fruit mûr se refait la cerise, à la triste faveur de la guerre en
Ukraine, contre une Russie érigée en bouc émissaire alors qu'on avait envisagé
à Maastricht de l'intégrer dans l'Union européenne. Isoler un adversaire ne
contribue jamais qu'à le déshumaniser. L'Europe déconne en le faisant et en se
détournant de son but pacifique originel. L'Europe déconne et je pèse mes mots.
Léon XIV va-t-il oser le lui dire comme il sait dire son fait à l'administration
Trump en prophète de son pays et pape autochtone choisi parce qu'il fallait
s'opposer au danger que constitue Trump encore au-delà de Poutine, car Poutine
demeure un dirigeant impérialiste traditionnel quand on ne sait pas où la folie
de Trump peut mener son pays.
Souhaitons un bon voyage à Léon XIV et souhaitons-nous de savoir bien le
recevoir, dans tous les sens du terme.