Plus jeune, je ne comprenais pas la ferveur qui s’attachait à Alain Finkielkraut qui, en dehors d’être un lecteur compulsif, me semblait surtout être un compilateur de lieux communs. J’étais un auditeur incompréhensif du Panorama de Jacques Duchateau. On y parlait de Roland Barthes dont une infirmière antillaise, très consciente de son identité, me dit un jour : « Il parle un peu pour ne rien dire. »
Je suis allé poursuivre des études à la Sorbonne par curiosité. Curiosité d’abord de connaître le Quartier latin, dont j’avais entendu parler quand j’étais en classe de cinquième. Je croyais que me rendre quotidiennement dans le Quartier latin me ferait parler latin aussi bien que duvent. Combien me trompais-je !
Ma curiosité subit une déconvenue dès le 22 octobre 2010, à 13 h, pendant le cours de Madame Arlette Michel, le premier cours auquel j'assistai, dont l'époux Alain Michel qui lui avait donné son nom d'usage était un érudit formidable. Je ne nie pas que son épouse maîtrisait, elle aussi, son sujet, Victor Hugo. Mais "le plus grand poète français, hélas ! », n’était pas un Père de l’Église. Je me suis aussitôt demandé : à quoi correspond et renvoie le culte des grands morts ? A-t-il une légitimité intellectuelle ou éthique ?
Voulant vivre le paradis latin, je fréquentais beaucoup les bars dans le quartier des Aveugles. On m’y prédisait un avenir de « futur intellectuel » et on me couvait pour me permettre de le réaliser. Je ne le suis pas devenu. Est-ce que je le regrette? Pas un brin ou plutôt presque pas. J'aurais dû devenir un singe dont le cerveau se fût spécialisé.
En revanche, j’ai connu de formidables professeurs ; je vais en oublier plein :
-René Pommier, qui fut mon ami jusqu’à sa mort, déboulonneur d’idoles, pourvoyeur de leur crépuscule et pourfendeur de Roland Barthes, ce qui n’est pas mon cas, par où il commença, puis Michel Onfray s'est intéressé à ce membre du collège A rétrogradé sans raison en maître de conférence et qui ne méprisait personne, ce qui le sortit un peu de son isolement, mais pas beaucoup: il a aujourd'hui une cohorte de jeunes qui s'intéressent à sa pensée, j'en suis ravi et qui le traitent comme un philosophe qu'il m'assurait de n'être d'aucune manière alors que moi si, lui semblait-il, bien que je n'aie aucune culture philosophique. Un jour, quelques mois avant sa mort, pour un nouvel an, je crois, il me téléphona et me dit "D'après votre répondeur, vous avez l'air en pleine forme, j'aime autant vous dire que ce n'est pas mon cas." Je lui ai répondu: "René, ça va vous paraître absurde ou impossible, mais je vous souhaite une mort chrétienne." "En effet, c'est absurde ou impossible, je ne serai plus jamais chrétien, mais pourquoi pas me souhaiter cette mort par imppossible?"
-Jean-Louis Chrétien (sic), aède philosophique, comme Alain Michel était un aède de la patristique: c'est un de mes seuls professeurs dont j'ai lu un livre, "les Promesses furtives", dont je n'ai pas tout à fait achevé la lecture. Il y parlait du don des larmes, je le cherchais. Je le cherchais tandis que la maladie de mon père annonçait qu'il était en train de nous quitter pour ce monde-ci. Je cherchais le don des larmes, mais je ne le trouvais pas et en désespérais. Mais le génie de Jean-Louis Chrétien (qui n'avait rien à voir avec le spationaute Jean-Lou Chrétien, à moins que), son génie n'était pas de faire pleurer. A moins que... Son génie était de dialoguer avec Aristote ou saint Augustin, critiquant leurs livres de ligne à ligne, comme s'ils étaient présents en face de lui dans l'amphithéâtre ou comme s'ils lui répondaient à travers ce que le prétendument athée Michelet appelait "le dialogue des vivants et des morts".
-Jean-Yves Tadié, dont le génie principal était de raconter la vie des écrivains, de s'intéresser aux mémorialistes et à Proust ou à Nathalie Sarraute, "musicienne de nos silences", sans qu'il y ait beaucoup de cohérence dans tous ces centres d'intérêt, car on ne peut pas aimer Proust et la biographie des auteurs malgré le "Contre Saintebeuve" de Proust; et on ne peut pas aimer le silence de Nathalie Sarraute et "la Comédie humaine" de Balzac. Les cours de Jean-Yves Tadié ressemblaient beaucoup à ceux de Michel Autren.
-Pierre Brunel, professeur à la fois mondain et joyeux, dont je me souviens qu'il cita un commentaire sur "le Génie du christianisme" qui en disait assez long sur sa manière d'envisager l'enseignement: "Quoi! Le christianisme, c'est cela?", s'exclamait une dame à la parution de cette somme de Chateaubriand. "Mais il est délicieux.
-Serge Chevrel, qui était le directeur de l'UFR où se pavanait Pierre Brunel, et m'arrêta dans la rue des Écoles pour me féliciter, parce que, pour lui, j'avais écrit le meilleur partiel, et comment avais-je fait, seulement muni d'une dactylo que j'avais transporté en taxi et en chemise de nuit "à Paris, à vélo"? Or je n'avais signalé ma présence à personne, hormis à mesdames Bussan et Nadine Marchand, les secrétaires de l'UFR de littérature française. Je veux ire que je ne m'étais signalé comme aveugle à personne. Il trouvait ça d'autant plus fou et je dois dire que son compliment m'a terriblement ému, car je trouvais ça normal et je ne croyais pas du tout en ce que je faisais: je croyais en Dieu, mais pas dans la littérature. je n'ai jamais revu Serge Chevrel ni n'en ai plus jamais entendu parler. Il était pourtant émouvant de sympathie et de solitude aussi bien humaine q'universitaire.
-Hevé D. Béchade, grammairien illustre qui, le cigare allumé avant et après son cours, nous expliquait doctement durant icelui qu'"il était [ridicule] et franchement illicite d'appeler passé deuxième forme du conditionnel un mode construit morphologiquement absolument comme un plus-que-parfait du subjonctif, ce qui était morphologiquement irréfutable, mais toute la différence était dans la modalisation, catégorie grammaticale que devait tenir à ignorer superbement ce grammairien de première classe auquel j'opposerai volontiers Jean-Louis Tritter, un vrai savant pour ce qui le concerne;
-Philippe Sellier, qui nous expliquait "l'augustinisme en littérature", c'était merveilleusement clair comme son Grand siècle du Français classique. René Pommier tenait Pascal non pas pour le plus grand des imposteurs, mais pour un des plus grands des délirants. J'ai passé des nuits entières à lui expliquer (il n'en a jamais convenu, m'opposant que cela relevait d'un processus et qu'un processus est nécessairement plus progressif qu'une Nuit), qu'il avait vécu une nuit de Pascal à l'envers. Un jour, à 24 ans, il n'avait plus jamais pu entrer dans une église, sauf peut-être pour des civilités et encore, je n'en suis pas sûr. Ce jour-là, il me dit qu'il avait dû faire le deuil de la vérité et que c'était un deuil tellement horrible qu'il ne s'était pas attelé à ce qu'on appellerait plus tard "la déconstruction", mais qu'il s'était promis de ne plus laisser prospérer aucun mensonge et que c'était pourquoi il avait déboulonné toutes les idoles qui lui semblaient à sa portée, de Freud à sainte Thérèse d'Avila.
-Georges Molinié, que je n’aimais pas et qui me le rendait bien ;
-Nicolas Grimaldi, qui fut mis à l’honneur par Raphaël Enthoven, et je m’en réjouis. À son cours, il s'est passé une scène d'anthologie qui n'était pourtant pas de cabaret. J'avais dit à mon lecteur (un aveugle a toujours besoin de lecteurs, qu'il soit ou non Borjès!), M. Bernard Lorin, bourgeois absolument magnifique comme il en existait il y a trente ans, que ce cours était non seulement tout à fait extraordinaire, mais mondainement si couru qu'il fallait absolument qu'il en fût. Nous allâmes déjeuner d'une saucisse frites et de deux ou trois pichets de côtes du Rhône au Sorbon, bistrot situé au 60, rue des Écoles, puis nous nous rendîmes à un Amphi en sous-sol, en face de l'entrée principale de la Sorbonne, mais le nom de cet amphi m'échappe à l'instant d'écrire cette chronique. Nous nous engouffrons dans l'escalier. M. Lorin et moi sommes très cérémonieux. Un pauvre hère cabaretier qui était à peu près sans talent, mais avait du bagou, une voix très timbrée et était en train de faire un bide absolument parfait, qui ne nous avait pas vus descendre et que nous n'avions pas vu surtout moi, joue un aveugle qui fait la manche et le joue comme un manche. Sur quoi M. Lorin et moi survenons dans l'amphi, embarrassés, honteux et confus. Applaudissements de tout l'amphi du type qui était en train de faire un bide, pas de M. Lorin et moi que ces applaudissements couvraient de ridicule.
-Tous ces professeurs auraient mérité de passer mille fois dans les médias, mais Alain Finkielkraut, qui a invité certains d’entre eux, leur volait la vedette. Le malheur de ces êtres profonds était de ne pas être des toutologues.
Les ai-je enviés ? Pas le moins du monde. Me suis-je cru à leur hauteur ? Pas du tout non plus. Mais j’étais très heureux et je n’en reviens toujours pas de les avoir connus, parfois fréquentés ou été leur ami. Et je me suis dit que, quitte à aimer les intellectuels, autant vaudrait inviter ceux qui ont un vrai savoir plutôt que de vivre sous la dictature des pseudo-grandes consciences.