Pages

mercredi 19 août 2020

Première approche de Frantz Fanon, où on le voit s'opposer à l'exploitation de l'affaire George Floyd

<p> Je suis assez éberlué d’avoir découvert Frantz Fanon grâce aux « Grandes traversées » de « France culture » qui m’ont presque toutes intéressé cet été, à commencer par celle qui retraçait la vie de Karl Marx. Frantz Fanon est un penseur violent et subtil tel que je ne l’imaginais pas. Il a baigné dans le milieu sartrien sans s’apercevoir que derrière la façade bonenfant des « Temps modernes » ou de Michel Leiris, ce pilleur d’Afrique, se pavanait un élitisme qui voulait bien « lâcher l’homme » sans le circonscrire à sa condition ethnique ou sociale, mais ne partageait pas avec Frantz Fanon l’urgence de mettre du sens derrière les choses et de situer l’homme face à l’être, ce dont l’existentialisme est une pure négation en un sens, si l’existence précède l’essence. Ce qui a pu voiler à Fanon le caractère insensé de la pensée sartrienne qui ne s’en est pas dédommagé en écrivant « l’Orphé noir » qui n’engageait pas à grand-chose, réside en partie, je crois, dans l’aveu de Simone de Beauvoir de sa confiance dans le langage, confiance qui ne la faisait pas le remettre en cause à la manière d’un Roland Barthes, mais qui était de pure forme et de pur confort pour pouvoir écrire à loisir, et qui n’était pas telle que celle d’un Frantz fanon qui pensait que « parler, c’est exister absolument pour (autrui) », et qui par conséquent allait droit au but, non seulement en n’hésitant pas à traiter d’imbécile qui il croyait tel, mais encore en regrettant que « parler petit nègre à un nègre » ne soit pas simple condescendance, mais assignation à rester où il est et suspicion qu’il n’a pas de culture originale, alors que d’un Allemand ou d’un Russe qui ne parlerait pas Français contrairement à des Antillais qui n’aspirent qu’à bien le parler, en l’aidant par gestes pour qu’il s’en sorte malgré ce handicap de langues, on ne supposerait pas qu’il n’ena pas. <p>

 

À la fin de sa vie, Fanon avait été passablement déçu par Sartre, mais le compagnonnage de Sartre et de ses amis n’était qu’un milieu que Fanon s’était choisi peut-être à tort, et cela n’avait qu’une importance relative au regard de sa position ontologique : Fanon situait encore une fois l’homme face à l’être qu’il doit en quelque sorte dépasser : l’homme doit trouver son dépassement en clarifiant sa situation face à l’être et en ne la laissant s’inscrire dans aucun déterminisme. Fanon regrette avec Nietzsche que le malheur de l’homme soit d’avoirété enfant. Il se sent redevable du cosmos, mais il affirme qu’il « appartien(t) irréductiblement à (son) époque et que c’est pour elle qu’(il doit) vivre. « L’avenir doit être une construction soutenue de l’homme existant. » Loin de penser comme Camus que l’homme est là pour empêcher que le monde se défasse, Fanon pense que l’homme est là pour changer le monde et que c’estcela qui nous requiert constamment.

 

On  présente Fanon comme plus violent que Césaire, ça paraît assez discutable, sinon que ces deux penseurs n’ont pas fini leurs jours dans le même pays. Pas plus que Césaire, Fanon n’a pris une option maximaliste pour l’indépendance de la Martinique et des Antilles, ce que je n’ai jamais compris d’ailleurs, même lorsque j’ai séjourné là-bas. Césaire a allègrement confondu la condition des Africains et celle des Antillais descendants d’esclaves. Fanon aurait voulu avoir le temps d’en entreprendre une étude séparée. Et pour autant que je ne commette pas de contresens en tirant la négritude du côté d’une essentialisation de la relation de maître à esclave qui ne devait cesser de perdurer entre le Noir et le Blanc selon Césaire, Fanon se situe au contraire dans le refus du déterminisme du Noir et du Blanc, qui leur font oublier leur caractère d’homme. <p>

 

Jacques Bainville aurait dit qu’en introduisant le racisme dans la politique, on a ouvert la boîte de Pandore, car dès lors que les guerres avaient changé de nature, étant passées de féodales à nationales, puis s’étant transmuées en conquêtes lointaines, la composante ethnique ne pouvait plus cesser de poser problème une fois considérée. Je ne suis pas sûr  que Fanon eût dédit ce jugement de Bainville s’il l’a effectivement prononcé, même s’il ne se serait pas reconnu dans le milieu nationaliste où Bainville évoluait. Fanon était moins revenchard  qu’Aimé Césaire.

 

On peut me reprocher d’émettre ce jugement sous le bénéfice de n’avoir pas lu « Les damnés de la terre » qui est plus violent que « Peau noire masque blanc » par lequel j’ai commencé, qu’on compte sur moi pour m’y atteler. <p>

 

Que si on se demande pourquoi Frantz Fanon s’est battu pour l’indépendance de l’Algérie, c’est qu’il y a été muté et qu’on ne lui a pas proposé de poste ailleurs. Et ce psychiatre qui avait commencé par vouloir se battre pour l’empire français avant de rencontrer le racisme dans l’armée, ayant vu le combat des Algériens et l’ayant trouvé juste, il l’avait épousé. Je redis que moi-même m’étant trouvé en Guadeloupe, je ne comprenais pas que les guadeloupéens ne se saisissent pas de la question de leur indépendance. Les marinas des Békès me semblaient une insulte à la créolité et si j’avais été des leurs ou résidé chez eux, j’aurais appuyé ce combat, qui m’aurait semblé juste.

 

Ironie du sort, car chez moi tout finit par des sarcasmes, mais c’est bien involontairement, la faute à ma causticité. J’ai noté un fait un peu drôle dans la prose de Frantz Fanon s’appliquant à l’exploitation de l’affaire George Floyd. Frantz fanon écrit explicitement ceci : « S’il est vrai que je dois me libérer de celui qui m’étouffe parce que véritablement je ne puis pas respirer, il demeure entendu que sur la base physiologique : difficulté mécanique de respiration, il devient malsain de greffer un élément psychologique : impossibilité d’expansion. » Étonnant que personne n’ait songé à citer cette phrase. <p>

 


mardi 4 août 2020

Villiers et BHL, des points partout, la balle au centre

https://www.lefigaro.fr/vox/societe/bernard-henri-levy-philippe-de-villiers-quelle-france-apres-la-crise-20200708

 

<p> Le chapô du « Figaro :<p>

 

« Tous deux appartiennent à la même génération et leurs derniers essais (Les Gaulois réfractaires demandent des comptes au Nouveau Monde, de Philippe de Villiers, et Ce virus qui rend fou,de Bernard-Henri Lévy) sont en tête des meilleures ventes. Ils y critiquent la stratégie du confinement généralisé durant la crise du coronavirus et redoutent ses conséquences. Pour le reste, tout oppose le philosophe de la mondialisation heureuse et l’ancien ministre souverainiste. Si ce n’est sans doute leur goût de la polémique et leur sens de la liberté. C’est pourquoi, Bernard-Henri Lévy et Phillipe de Villiers ne se sont pas fait prier pour accepter le défi d’un grand débat. » <p>

 

Ce débat m’avait échappé. J’en ai eu connaissance en écoutant le début d’une interview touffue de Michel Onfray sur « Thinkerview » : <p>

 

https://www.youtube.com/watch?v=txl6l5ORhzo

 <p> 


Il y affirmait que BHL parlait d’ »impérialisme européen ». Cela a au moins le mérite de faire réfléchir. Michel Onfray ajoutait que Mitterrand s’était trompé en affirmant que le nationalisme était la guerre, car la Grande guerre avait été menée par des Empires pour détruire des Empires en pleine crise des nationalités,  et avaient fait émerger de petites nations qui ne se sont pas toujours montrées viables.

 <p>

Michel Onfray croit au gouvernement mondial. Jacques Attali aussi, affirme-t-il. Je crois que c’est une vue de l’esprit, comme le souverainisme est une étroitesse d’esprit. - Évidemment, si on lui oppose la « souveraineté mondiale » comme le fait BHL ! -

 <p>

L’idée européenne n’est pas à rejeter, mais elle se perd dans une bureaucratie, impuissante à rendre homogènes dans les moindres détails des peuple à la culture et à la langue si différentes, et qui n’ont pas vocation à se fédérer dans les détails, mais qui pourraient devenir une puissance s’ils appliquaient le principe de subsidiarité. <p>

 

Quand on se rend au Puy du Fou de Philippe de Villiers, on est frappé que le roman national hollywoodien qu’il nous  raconte en griot plus ou moins inspiré, n’ait que trois caractères communs dont aucun n’est positif ou vecteur de personnalité : la transmission ou préservation des racines et la lutte contre l’ennemi, surtout lorsqu’il est étranger. La xénophobie traverse ce parc d’attraction spectaculaire. Mais la xénophobie est-elle un de ces « murs porteurs » qu’Alexandre soljénitsine enseignait à garder au griot du Puy du Fou ?

<p> 

 

Comme à son habitude, Villiers a quelques formules heureuses pour faire le bilan du confinement : « la déchirure des tissus conjonctifs de la France industrieuse, l’abandon des anciens, la défaite d’Antigone qui a perdu le droit d’enterrer son frère. Il faut avancer masqué pour paraître fraternel. » <p>

 

BHL refuse de voir dans le confinement une erreur. Il nous ressort le mythe de « la France moisie » de son ami Philippe Sollers, puis il décompose implicitement le mot « confinement » comme Bernard Kouchner avait décomposé et refusé le mot d’ »euthanasie » qui sonnait trop comme « nazi ». Il fait du « confinement » face au virus « la première peur mondiale ». Répond-elle à « la grande peur des bien-pensants » dans une « France » et un monde qui ne sont plus du tout « contre les robots » comme eût dit Bernanos, robot au règne desquels Jésus-Christ est le seul rempart selon #VéroniqueLévy, la sœur du philosophe ? Cette « pandémie » a-t-elle provoqué la « première (grande) peur mondiale » ou n’est-ce pas plutôt cette grande « peur mondiale » qui a été provoquée ? C’est plutôt mon avis sur cette psychose virale que Villiers appelle une « psychose planétaire ».

 <p>


BHL continue en mettant dans le même panier la politique comme « volonté de guérir » (en quoi cette volonté serait-elle nuisible et que doit faire d’autre la politique ?) et le populisme, qu’il est toujours temps de dénoncer pour le philosophe et que Villiers a raison de défendre comme « le cri des peuples qui ne veulent pas mourir ». <p>

 

Le « carré magique de la survie » de Villiers est un hymne à la fermeture. On ne devrait circuler que dans ce carré magique comme dans le cercle vicieux des confinements familiaux. Seul côté à sauver de ce « carré », « le local »comme condition de la relocalisation industrielle, des circuits courts propres à favoriser « l’économie circulaire » ou « de fonctionnalité », et d’une réhumanisation doublée d’une réalisation, par opposition à leur virtualité actuelle,  de ce qu’on finira par appeler les « relations de proximité ».

 <p>

 

Comme le dit BHL, la dissidence « est un beau mot, mais à utiliser avec précaution si l’on ne veut pas faire injure à ceux qui sont morts en son nom. » Utile à rappeler à ceux qui confondent toute espèce de xénophobie avec la dissidence, sous prétexte que des « lois scélérates », par leur effet plus que par leur intention, font la police des sentiments et préfèrent confondre une opinion avec un délit qu’assumer que des mauvais sentiments entraînent des opinions discutables.

 <p>

 

Les intellectuels ont tort de « faire parler le virus », mais nos gouvernants ont eu tort les premiers de nous suggérer que l’invisible était notre ennemi, en la personne (sic) de cet agent infectieux qu’était la Covid. Se rabattre sur un microbe (ou assimilé dans l’esprit des locuteurs) était l’aveu d’échec de nous avoir montés contre les barbus, maintenant que tout le monde l’est devenu à cause du confinement. Je dois ces quelques réflexions à un chauffeur de taxi soralien à qui je donne entièrement raison d’établir une solution de continuité entre la guerre (nécessairement perdue et faite pour être perdue sauf à durer éternellement) contre le terrorisme, cet ennemi indéterminé, et la guerre (de sidération) contre le coronavirus, cet ennemi invisible. Quant au « plan de relance » échafaudé par Merkel et Macron pour « éviter le naufrage à l’Italie et à l’Espagne », il va nous plonger dans la dette pour 50 ans en réalisant une union européenne par la dette à défaut d’une union des peuples.<p>

 

BHL n’est pas anti-français parce qu’il est anti-franchouillard. Il n’est pas interdit de doser nationalisme et cosmopolitisme. « Dénoncer le racisme », ce n’est pas « sauver le racisme », n’en déplaise à Jean Baudriard. Mais BHL n’est pas non plus « universaliste », car son universalisme s’arrête aux limites de l’antisémitisme, c’est-à-dire dès qu’on veut agresser non sa nation ni sa religion, mais son peuple et sa culture. Cette vigilance contre l’antisémitisme est défensive comme l’est n’importe quel nationalisme. Et elle est séparatiste en ce qu’elle s’érige contre un séparatisme culturel qui n’intégrerait pas la culture juive quand elle est elle-même séparatiste.<p>

 

Villiers-BHL, des points partout, la balle au centre. <p>