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mercredi 31 janvier 2024

Avons-nous sauvé Dieu?

"Combien de malheureux qu’indigné la notion de son omnipotence accourraient du fond de leur détresse si on leur demandait de venir en aider à la faiblesse de Dieu ! » (Marguerite Yourcenar)


Cette citation de Marguerite Yourcenar mise en ligne par René Poujol fait écho à une intuition que je voulais traduire dans un livre que j'aurais intitulé: "la Symphonie Maupassant ou le soupçon de Dieu". 


Je m'y rappelais Abraham que Dieu sauve in extremis d'attenter à la vie de son fils Isaac, le fils de la promesse divine d'une postérité plus nombreuse que les étoiles, que Dieu sauve en trouvant un bélier pour le sacrifice (mais pourquoi donc est-il besoin d'un sacrifice?). 


Il s'avère dans la suite de l'histoire sainte que ce bélier est l'Agneau de Dieu et que l'Agneau de Dieu est son propre Fils. 


J'ai imaginé que ce Fils, le Sauveur du genre humain, nous interpellait: "Et moi, qui est venu à mon secours? Qui s'est proposé de me sauver? Pourquoi, à l'heure de ma suprême angoisse qui fut mon agonie, à Gethsémani dans l'assoupissement de mes apôtres,  personne ne s'est-il avisé que j'aurais préféré ne pas boire cette coupe jusqu'à la lie et qu'il ne tenait qu'à l'homme de m'empêcher de verser ce calice?"


Je ne dirai jamais assez combien Feuerbach est d'un grand secours dans le va-et-vient dialogique et précaire (Malraux faisait dériver "précaire" de la prière) entre l'home et Dieu. Un dialogue de théologie négative, une relation allégorique au Christ Lui-même qui n'a rien de médiocre et fait "vivre avec le Christ", comme le disait Michel Onfray dans un débat récent avec Louis Daufresne où le journaliste de "Radio Notre-Dame" n'était franchement pas à la hauteur. 


https://www.youtube.com/watch?v=V8dIU-Jiino


On peut vivre avec le Christ allégorique sans le ravaler à la définition vulgaire du mythe, mais en élevant le mythe à sa dimension jungienne où "le mythe est présent et le mythe est vivant".


Dans ces derniers temps dits "post-historiques" d'un Occident qui se croit arrivé au bout de tout et voudrait disparaître -et l'espèce humaine avec lui- pour laisser place à la biodiversité et "sauver la planète" (Michel Foucault n'a-t-il pas parlé de "la mort de l'homme"?), l'homme s'est mis en tête qu'il avait besoin d'un Dieu faible. Et le voilà qui Le renverse comme un vulgaire "puissant du jour" et Le relève "humble et pauvre" comme Dieu renverse les puissants et élève les humbles. 

Voilà qui n'est pas pour plaire au P. Augustin Pique, auteur de l'ouvrage: "Quel Dieu pour une Église en crise"? Non, Dieu ne choisit pas exclusivement "les perdants de l'histoire". Un peu de vitalisme dyonisiaque et nietzschéen, nom d'une pipe! 

lundi 29 janvier 2024

La pudeur de Jérôme Garsin

Justice au Singulier: Entretien avec Jérôme Garcin (philippebilger.com)


Je n’aurais pas aimé animer le Masque et l a plume. Quelle est la fonction de la critique littéraire dans l’arbitraire culturel ? La culture est arbitraire, car elle sélectionne souventindépendamment de la valeur. Dans le culturel il y a du cultuel : la culture évalue, aide à passer et rend un culte aux grands morts sans savoir si c’est à raison qu’on les a panthéonisés. Telle fut ma première impression en suivant mon premier cours sur les Contemplations de Victor Hugo, dispensé par Arlette Michel dans l’amphi Richelieu de la Sorbonne, le 22 octobre 1990, entre 13h et 14h. 


La culture est comme la société. La culture est une religion de substitution comme la société est une alliance de seconde zone par rapport à la patrie, la nation, au corps politique ou mystique. Le « sacerdoce culturel » n’est pas une médecine de l’esprit. C’est une prescription où le choix de mettre au programme est une présélection comme l’actualité est du présent sélectionné. Peut-on juger un livre, un film ? On peut le commenter, écrire à l’intérieur, dialoguer avec une œuvre cinématographique ou littéraire. On doit entrer dans un livre en aède. C’est ce que j’ai fait sur le balcon de l’hôtel Terrasse de Lisieux où je suis allé en pensant à ma cousine Nathalie qui, franco-chinoise, voulait « réaliser ses yeux » en partant vivre pour cinq ans au Vietnam (Lisieux-les yeux), et en me livrant à un commentaire àcoeur ouvert du cantique de Zacharie, qui est un des plus beaux rendez-vous que donne chaque matin la liturgie des heures. 


La culture se « pavane » « [cavalièrement] ». Le pouvoir culturel est cavalier comme il est « incompréhensible » que le Masque et la plume ait été un spectacle où un public qui pour la plupart de ses membres n’avait pas lu les livres ni vu les pièces de théâtre ou les films dont on parlait, écoutait s’enfalmer des critiques pour l’amour de cet art trop aisé face au malaise de la création. Mais les Emma Bovary provinciales lisaient certainement les échos de Paris et ses derniers (Félix) potins ! (Felices the happy few ! »)


« Le souci de soigner, le souci de sauver ». « Nous vivons au confluent du monde visible et du monde invisible où la santé croise la sainteté dans la sotériologie du corps et de l’âme. (d’après A. Defienne) 


Jérôme Garsin n’a jamais « cédé à la psychanalyse ». Celle-ci n’a pas isolé le complexe de Rachel. « C’est Rachel qui pleure ses enfants et ne veut pas être consolée. » « Je ne crois pas en la consolation », s’exclame Jérôme Garsin. 


Y a-t-il un « travail de deuil » à faire comme on met un enfant au monde ? Fait-on son deuil comme on pond un œuf ? On peut probablement toujours faire son deuil, mais on ne  veut pas toujours le faire. C’est aussi une manière d’être résilient avec son traumatisme que de ne pas lui permettre de passer.


Je m’efforcede m’intimiser dans cet espace extime à la manière de Michel Tournier et son Journal extime. Pourquoi hésiterais-je à faire des va-et-vient entre Jérôme Garsin et moi qui ne le regarde pas et n’intéresse personne. M. Bilger demande à Jérôme Garsin s’il comptait tenter « Normal sup ». Mon père voulait que je fasse cette école à une époque où j’étais persuadé de devenir prêtre. Je lui ai demandé quelle en serait l’utilité. « Tu aurais un carnet d’adresses », m’a-t-il répondu. Je trouvais  futile de m’embourgeoiser, mon père avait dû renoncer à deux de ses entreprises lorsque j’étais enfant et lui tuberculeux. La bourgeoisie m’avait déclassé, je l’en remerciai, ça m’évitait de devenir un jeune loup insensible. 


Mon père considérait aussi que ce serait pour moi une manière d’apprendre à travailler. En cela il avait raison. « Les facultés, c’est facultatif », disait implicitement cet homme qui avait séché ses études d’architecte et a passé sa vie dans la négociation ou la promotion immobilière faute de bâtir comme il en avait la vocation et le talent. Mais mon père ne savait pas expliquer. « Si tu ne fais pas ce que je te dis, il ne t’arrivera rien de bon et ta vie prendra un tournant dramatique. » Ainsi nous parlait-il en prophétisant et nous braquant. Mon père était un orphelin qui regrettait de ne pas avoir eu le temps de se fâcher avec son père. J’aurais voulu qu’il m’aide à bâtir ma vie, mais il était trop débâti par ce deuil qu’il n’a jamais fait et moi, j’ai trop aimé medébattre et me débâtir. Si je devais faire de la prévention contre l’autodestruction, je dirais que, quand on est entré dans cette voie absurde, passe encore si la décision qu’on en a prise ne détruisait que nous-mêmes. Mais quand on prend une décision absurde, toute notre vie prend une tournure absurde et quand on veut se détruire, on bousille aussi les autres. Or faire porter aux autres de mauvais choix qu’on a faits pour soi-même, cela est immoral et cela seul est immoral. « L’animateur est coupable de tout », disait Jérôme Garsin.


J’ai trop aimé mon père. Je dis cela dans la roue du cavalier et comme Louis XIV conclut sa vie en disant : « J’ai trop aimé la guerre et les bâtiments. Ne m’imitez pas. »


« Quand on a trop perdu, on a besoin de se remplir très vite. » J’ai très peur du vide. Quand on ne m’appelle pas, je crois que le monde est perdu pour moi. Un kynésiologue a découvert un jour sur moi que dans la peur de perdre, je me sentais amer et dans l’hostilité, sarcastique.

Jérôme Garsin est biologiquement de gauche. J’ai été élevé dans une famille tranquillement de droite. Je ne regrette pas que mon père ait été giscardien. J’ai incliné vers un certain nationalisme par goût d’être paria et de me mettre « en marge » comme Emmanuel Macron s’est mis « en marche » pour devenir président de la République.  J’aurais voulu le devenir aussi. J’avais même formé tout un « shadow cabinet » formé de personnages fantoches qui étaient autant d’amis imaginaires.  Je n’aime pas que les nationalistesméprisent le giscardisme, même s’ils agissent en anti-modernes baudelairiens disant : « Tout le monde s’ennuie en France parce que tout le monde y pense comme Voltaire. » Le giscardisme est un voltairanisme. On ne peut pas être à la fois voltairien et baudelairien. Je suis un populiste baudelairien décadent qui pense comme Voltaire. Comme dans le Phèdre de Platon, j’enfourche chaque matin un cheval blanc et je m’étonne de me coucher en tombant d’un cheval noir. 


Il est « cavalier » d’avoir du pouvoir parce qu’on exerce dans la presse. Mais comme son nom l’indique, la presse fait pression sur le pouvoir. Un jour, je félicitais une personne avec qui j’avais eu beaucoup de conflits d’accéder à un poste de directrice comme elle en rêvait. J’étais content qu’elle soit allée au bout de son rêve. « Et je suis content pour vous, moi qui ne suis pas un homme de pouvoir », ajoutais-je pour conclure mon compliment. « Détrompez-vous : vous vous posez en contre-pouvoir, donc vous êtes un homme de pouvoir. » Le fou du roi est un fou qui se prend pour un roi et ne sait, ni qu’il est fou, ni qu’il n’est pas roi.


Tous les entretiens qui décrivent un itinéraire en traçant les traits d’une personnalité sont une façon de lui demander : « Et si c’était à refaire ? » Personnellement, je répondrais : « Je ne referais pas ainsi. » J’aborde à la cinquantaine. Plus jeune, je ne méprisais rien tant que les classiques qui se repentaient et se convertissaient en se sentant un pied dans la tombe pour ne rien redouter de l’autre vie. Je redoute d’être l’un de ceux-là.  


Jérôme Garsin s’est construit une stature en ne voulant pas faire son deuil. Je ne me suis pas construit en ne voulant pas cautionner la vie parce qu’elle faisait du mal à des innocents. Mais en n’aimant pas la vie, on ajoute du malheur au malheur. Maintenant, je commence à aimer la vie, mais j’ai le sentiment qu’il est trop tard. Il n’est certes jamais trop tard pour bien faire… 


Jérôme Garsin a « la beauté du style ». Pour moi, son style est avant tout limpide, « retenu », « délicat ». Il a la prestance de la délicatesse. 


« On ne pleure pas et on ne s’en plaint pas », « never complain, never explain. » Moi, je manque de pudeur. On ne peut pas tout dire, mais on peut tout écrire. N’est-ce pas ? J’ai tenté. J’ai couru ce que je croyais être mon risque existentiel. Il a été sanctionné, peut-être parce que ce n’était pas mon véritable risque. À suivre, la messe n’est pas dite. « Maintenant et à l’heure de notre mort, Vierge Marie, amen ! » Sur son lit de mort, le père de Barbara voulait demander pardon à sa fille. Moi aussi, je voudrais demander pardon de m’être si mal conduit, a écrit Mazneff dans un de ses livres-journaux, d’avoir si mal vécu ou de m’être si mal donné, écrirai-je. 


Intimidante intimité. « Je n’ai accepté d’être impudique que parce que ça me sauvait. » Ben oui, ça nous sauve. Nous rêvons tous de vivre au paradis retrouvé de l’innocence de l’âme où on n’a pas honte d’être nu. « À trop s’appesantir, on peut devenir complaisant, y compris avec sa propre douleur. Il faut que le style soit comme un garde-fou. Tenir sa phrase, la serrer comme on serre entre ses jambes les flancs du cheval, sempêcher d’ajouter un adjectif (trop d’adjectifs rendent complaisant), rend acceptable l’impudeur. Les lamentos qui n’en finissent pas ne me plaisent pas comme lecteur. » Je devrais en prendre de la graine. « 


« Je déteste la logorrhée autobiographique qui écrit pour vomir les siens. » On se vomit d’abord soi-même. Le ressort de la nature humaine est l’ingratitude, disait Vautrin chez Balzac. « J’aime écrire dans la gratitude », répond Jérôme Garsin. « Écrire pour dire du mal ne m’a jamais intéressé. Il faut écrire à bon escient. » Un ami colonel me dit qu’il faut vivre « avec Modération, Parcimoni et Bonessian. » Le premier est extrêmement français (et mon colonel habite au centre de la France), le second est corse et le troisième est arménien. Mon colonel me dit n’avoir rencontré que le troisième. Je ne sais pas vivre dans le privatif. Et pourtant il faut s’empêcher.

Jacques Luzseyran sur qui a écrit Jérôme Garsin « avait beaucoup de défauts » et il ne les a pas gommés. Ce triple marié catholique ne croyait pas en la fidélité conjugale, contrairement à son biographe. Il a écrit deux choses très juste, je crois que c’était dans Et la lumière fut, dont peut attester un aveugle. IL a dit que, quand on ne voyait pas, on découvrait que la perte de deux yeux nous rendait dix doigts comme autant d’antennes pour découvrir la femme que l’on aime. IL a ajouté qu’avant de tomber amoureux d’une vraie personne, on se forgeait une « grande image » de l’amour et on passait sa vie à mesurer les êtres aimés à l’aune de cette grande image. Aimer, me dit mon analyste, c’est conjuguer ses fantasmes avec un être fantastique et cela réussit quand on s’est suffisamment approprié les fantasmes de l’autre pour conjuguer la vie réelle. Vivre, c’est fantastique. L’être morbide que j’ai longtemps été aimerait le dire avec la pudeur de Jérôme Garsin.

 

samedi 27 janvier 2024

Thomas Michelet et la loi de gradualité

Quatre choses que je retiens de cette longue étude du frère thomas Michelet:

https://revuethomiste.fr/contenu-editorial/chroniques/lumieres-et-grains-de-sel/peut-on-benir-fiducia-supplicans

1. D'abord, j'observe avec fierté (ou vanité) qu'il dit la même chose que moi:
"Au-delà des polémiques, cette affaire montre la difficulté d’ériger en règle universelle ce qui était pratiqué jusque-là par tous les pasteurs dans le secret du Confessionnal ou dans la discrétion d’un accompagnement personnalisé. [...] Tandis que la règle doit demeurer générale et impersonnelle, disposer pour l’avenir, ces situations réclament un esprit de finesse et non de géométrie, un tact pastoral qui peine à se mesurer de loin et se gouverner d’en-haut." Surtout si les critères de gouvernance ne sont pas clairement indiqués.

2. La fine pointe de ce texte est dans le rappel de la "loi de gradualité" mise en lumière par Jean-Paul II dans "Familiaris consortio" et rappelée par François dans "Amoris laetitia". Cette loi de gradualité indique toutes les étapes d'un beau chemin de conversion:
"La « loi de gradualité », politique du « petit pas » et du « pas à pas » qui admet qu’il faille du temps et des étapes pour aller à la vérité. En voici douze pour l’illustrer. – Reconnaître un manque dans sa vie, d’où l’on se tourne vers Dieu. Envisager le mal dont on est responsable. Nommer son péché. Détester son péché. Croire que l’on peut soi-même être pardonné. Demander pardon. Considérer qu’une autre vie soit possible. La voir comme bonne en soi. La voir comme bonne et désirable pour soi. La croire possible pour soi, avec la grâce de Dieu. Prendre la décision de changer de vie, avec tout ce que cela implique. Le faire en acte et persévérer dans ce propos. – Tout cela peut prendre beaucoup de temps, voire des années, mais il ne faut pas désespérer car Dieu patiente à l’égard du pécheur. Saint Augustin en convient : « Mieux vaut suivre le bon chemin en boitant que le mauvais en courant", et "boîter n'est pas pécher."

3. Question baroque ou loufoque que je me suis déjà souvent posée: "Peut-on sauver à tout prix la brebis perdue au point de perdre les quatre-vingt-dix-neuf autres ainsi délaissées ?" Le dominicain semble reprocher à Jésus son manque d'équilibre. Et il lui lance de manière assez pharisienne: "L’époque fait primer les droits individuels sur le bien commun, ce qui à terme est ruineux pour toute société fût-elle ecclésiale." Il va jusqu'à prôner la stigmatisation de la brebis perdue: "L’ordre des pénitents de l’Antiquité avait cette fonction de stigmatiser le pécheur pour traiter à part le membre malade et ainsi éviter la contagion du corps entier. "Que dire d’un hôpital de campagne où les malades siègent avec les bien-portants au point de ne plus offrir aucune résistance à la pandémie ?"
François a été très respectueux des "gestes barrière" pendant la "crise sanitaire", mais son "hôpital de campagne" n'était par anticipation pas vraiment covidique. Les temps sont durs et les dominicains le sont autant que les jésuites sont casuistes. Jusqu'à François, aussi souple que le "Père Anat" des "Provinciales", qui se mêle de réhabiliter Pascal.

4. L'expression de Thomas Michelet est un peu plus souriante que celle de son confrère Emmanuel Perrier. Il n'empêche qu'il pose une question autrement cruelle, celle de la pente savonneuse qu'on dit toujours fantastique et dans laquelle on glisse incontinent:
"À moins que l’effet visé soit justement celui-là : d’obscurcir les consciences en bénissant à tout-va le pécheur et son péché, le bien et le mal, ce qu’à Dieu ne plaise. Des ministres complaisants se prêteront facilement au jeu, au nom d’une conception erronée de l’amour qui couvre tout, lorsqu’ils ne partagent pas eux-mêmes l’idéologie qui le sous-tendrait. Aveugles qui guident des aveugles… ils tomberont dans une fosse (Mt 15,14). Sous couvert d’une orthodoxie censée irréprochable, une pastorale déviante s’installerait peu à peu à bas bruit, préparant le coup suivant qui consisterait à changer la doctrine et réécrire le Catéchisme en ce sens. Le simple geste apparemment bénin d’une bénédiction informelle s’avère un redoutable instrument pour la scotomisation des esprits. Si telle était la stratégie, elle marque ici un point d’arrêt qu’on espère définitif. Si tel n’était pas le cas, il serait bon de le manifester autrement que par des communiqués imprécis qui ne font qu’accroître le doute."

 

vendredi 26 janvier 2024

Gabriel Attal, premier ministre intermédiaire

Il ne faut pas oublier d’où vient Gabriel Attal. Je ne parle pas de l’École alsacienne (on raconte que son parcours personnel se résume en sept rues du Paris favorisé, et il se prend une crise rurale en devenant premier ministre). J’oublie d’autant plus d’où il vient qu’il a dit, en réponse à Mathilde Panot, une phrase que j’aime bien : « Vous regardez d’où les gens viennent, j’essaie de regarder où ils vont ». IL oublie qu’il y a un certain déterminisme de la trajectoire. J’oublie l’École alsacienne et je regarde sa méthode.

 

Je suis tombé sur la fin de son discours en me mettant à table pour me coucher avec les poules. J’ai trouvé déplorable son hilarité. Pour lui, l’agriculture n’est pas un sujet sérieux. C’est comme s’il se moquait du monde.

 

Il prend dix mesures emblématiques sur les taille-hiaes et, pour le reste, se défausse sur les préfets dont il fait des chefs d’orchestre.

 

Il distingue et choisit un agriculteur à l’origine du blocage le plus spectaculaire et il lui dit : « Alllô, on négocie.»Le Distingué distingue, mais il distingue au hasard. Il distingue comme distinguent les médias, non en demandant un droit de suite pour régler chaque problème avec ordre, mais au gré des faits divers. C’est la démocratie du tirage au sort. Il agit comme le pape François téléphonant à telle personne qui l’a ému : « Allô, X, c’est François. Je voulais te dire que… »Le Distingué distingue indistinctement, mais médiologiquement. Son mode de distinction ressemble à ce que font les médias, l’emballement médiatique, le fait divers, la fait-diversification du monde.

 

Il se met ce leader dans sa poche. Séduit, le leader lève le blocage. Ce faisant, le jeune premier ministre a tiré la leçon de l’erreur de Macron disant que « Jojo le gilet jaune » ne peut pas être mis sur le même plan qu’un homme de son rang. Mettant le leader de la première manif dans sa poche, Attal tente de bloquer l’émergence d’un leader comme il s’en est produit dans la « jacquerie » urbaine précédente, mise à la niche par les confinements du Covid que Gabriel Attal a justifiés en tant que porte-parole du gouvernement. Je me rappelle tout de même d’où il vient dans sa carrière ministérielle et porter la parole d’un gouvernement absurde vous fait monter très haut en Absurdistan.

 

Comment Gabriel attal qui est un Macron en plus jeune parle-t-il aux gens ? Chirac compensait sa politique par des services de proximité. Il faisait sauter les PV des gens ou leur trouvait des logements. Attal et Macron « vont au contact » (comme si les gens étaient des bêtes ou des tabous dont il faudrait avoir peur. Il « va au contact », mais mais sans les aider concrètement, sans s’intéresser àleur cas particulier.

 

Le porte-parolat conduisant au poste de premier ministre montre une dérive de cette fonction qui date de Nicolas Sarkozy, qui a fait de François Fillon « un collaborateur ». Emmanuel Macron ambitionnait d’avoir une « parole rare ». Son côté intarissable ne lui a pas permis d’avoir l’ascèse d’atteindre cet objectif, mais se voulant jupitérien, il se posait en président de l’éloignement faisant porter sa politique par un premier ministre de proximité ou un premier ministre intermédiaire. Édouard Philippe a essayé d’en être un et y a plutôt réussi, malgré sa provenance juppéiste. Jean Castex a fait illusion en n’ayant que son accent pour faire terroir. L’échec d’Élisabeth Borne tenait à sa froideur et à son total manque d’empathie apparente. Gabriel Attal a compris son rôle et pour l’instant, il ne le joue pas trop mal. Macron a plutôt réussi son coup en le castant dans son gouvernement théâtral. 

mercredi 24 janvier 2024

Les Français et le malaise paysan

Hier à l'Assemblée nationale, il était risible de voir comment, tout à coup, tout le monde se posait en défenseur des agriculteurs.

-Un député socialiste a mis en avant son métier d'agriculteur pour poser en préambule que l'avenir de l'agriculture était dans l'Union européenne.

-Le deuxième équestionneur au gouvernement était un député Horizons à l'accent paysan, jamais mis en avant par son groupe politique et à qui Marc Fesneau a dû rappeler qu'ils n'allaient pas se tirer la bourre comme s'ils ne faisaient pas partie de la même majorité.

Une députée LFI s'est mise à insulter le gouvernement comme si ce parti des banlieues était le parti de la ruralité.

Une députée écologiste a pris le parti des paysans comme si son parti ne les avait pas traités d'"agriculteurs pollueurs" et Gabriel Attal a eu beau jeu de lui répondre que les écologistes versaient "des larmes de crocodile" sur le sort des paysans.

-Marc Fesneau et la macronie a fait comme s'ils avaient les mains blanches et n'étaient pas doublement à l'origine de cette révolte paysanne en superposant les normes françaises aux normes européennes.

-LR voudraient bien se refaire la cerise en se posant comme les alliés traditionnels des agriculteurs. Jacques Chirac ou François Guillaume avaient été de populaires ministres de l'agriculture. Mais ils ont été entre temps suivis par Bruno Le Maire qui finira par cristalliser tous les mécontentements, lui, le ministre qui avait assuré mettre l'économie russe à genoux, et prétend aujourd'hui que c'est à cause de Poutine que l'on doit augmenter nos factures d'électricité.

-Il ne restait plus à Marc Fesneau qu'à tirer sur Grégoire de fournas "avec qui on n'est jamais déçu" et qui a rappelé au ministre (sans attache avec le monde agricole?)que lui-même était viticulteur tandis que son père, à 62 ans, est agriculteur et plongé au quotidien dans tous les tracas que rencontrait la profession.

Les "Gaulois réfractaires" ont le tropisme paysan et les Français défendent toutes les jacqueries sans se rendre compte qu'en l'état actuel des conditions commerciales et de production de notre agriculture, leur donner raison leur ferait perdre un peu plus de pouvoir d'achat et augmenterait l'inflation sur les produits alimentaires et de première nécessité. Ils voudraient "manger Français", opteraient volontiers pour "le localisme" et "l'économie circulaire", mais se révolteraient rapidement s'ils devaient en payer le prix.

Tout le monde a à peu près oublié la lutte contre le Glyphosate qui faisait les beaux jours des débats politiques au début du premier quinquennat de l'ère Macron, et les verts sont obsédés par la lutte contre le réchauffement climatique dès lors qu'elle peut embarrasser le quotidien des citadins, mais propose rarement une alternative à l'agriculture industrielle.

L'éditorial de Rémy Gaudot dans "l'Opinion" résume bien nos contradictions françaises:

"Tragédie dans la tragédie, comment ne pas s’associer à l’hommage rendu à l’agricultrice morte en Ariège  ? Avant même ce drame, la colère des agriculteurs bénéficiait d’une rare empathie de la part de Français pourtant demandeurs d’ordre. Et de la part d’une classe politique toujours prompte à célébrer la ruralité . Pour autant, sommes-nous « tous paysans », selon le slogan en vogue ? Pas sûr, tant sous la chape de condescendance percent toutes les contradictions – les hypocrisies ? – françaises.
Nous sommes tous paysans, oui, lorsque nous exigeons une alimentation de qualité « made in France » ; mais, non, quand la culture du prix bas instillée par la grande distribution ronge les marges jusqu'à la faillite. Oui, lorsque nous réclamons des produits locaux ; non, tant le principe du « not in my backyard » rend désormais sensibles, voire impossibles certaines activités. Oui, par la fierté d’appartenir à une puissance agricole, clé de la souveraineté nationale  ; non, par la désinvolture face à l’excès de normes, de coûts, d’interdictions et de contrôles qui détruit des filières entières comme autrefois l’industrie...
Nous sommes tous paysans. Prêts à sauver la planète par la surveillance des haies et des retenues d’eau tout en consommant des pommes néo-zélandaises et des poulets ukrainiens. Prêts à adhérer à une Europe protectrice sans mesurer combien la décroissance par précaution excessive prépare son désarmement. Prêts à défendre notre modèle social sans trop de soucier des semaines à 70 heures, des revenus plus que modestes malgré les subventions, des délires administratifs.
Ces incohérences ont un coût. Elevé pour les agriculteurs qui, pire que mal-aimés, se vivent comme les effacés de la transition écologique. Mais plus élevé encore pour le pays tout entier, prisonnier de ses dénis et de son dogmatisme. Pétrifié par ses colères."

https://www.lopinion.fr/politique/nous-sommes-tous-paysans-une-hypocrisie-si-francaise?utm_campaign=Edition_de_7h30&utm_medium=email&utm_source=newsletter&actId=ebwp0YMB8s3YRjsOmRSMoKFWgZQt9biALyr5FYI13OpQzpIQSutJ7SVPBAOC4Zi-&actCampaignType=CAMPAIGN_MAIL&actSource=508570 

lundi 22 janvier 2024

Scléroses du monde intellectuel, obscurité du PIF (paysage intellectuel français)

Les poètes aiment vivre entre eux et fermer le champ de la poésie à tous ceux qui ne passent pas leur pratique au creuset du métalangage et de la réflexion sur elle. Plus question de faire de la poésie sans le savoir De même, le must en littérature, c'est de s'interroger sur la littérature. Pascal Quignard est très doué pour cela. On n'est pas sérieux si l'on n'est pas un poète de la mise en abyme, un écrivain du palimpseste ou un essayiste de la masturbation intellectuelle où la littérature ne doit pas parler au lecteur, mais parler de littérature à la littérature.

Sylvain Tesson n'est pas un poète, mais ce n'est pas pour cela que les poètes lui refusent de parrainer "le Printemps des poètes" dirigé par Sophie Nauleau qui, si elle s'acquitte aussi bien de sa mission qu'elle ne dirigeait son émission "ça rime à quoi?" sur "France culture", sera une réussite.

https://www.liberation.fr/idees-et-debats/tribunes/nous-refusons-que-sylvain-tesson-parraine-le-printemps-des-poetes-par-un-collectif-dont-baptiste-beaulieu-chloe-delaume-jean-damerique-20240118_RR6GMDTTHFFXNGLP7GG7DZ2ZFU/?redirected=1
Quand j'ai lu cette tribune de "Libération", à laquelle était initialement rattachée la recension d'un nouveau "Rappel à l'ordre" façon Daniel Lindenberg, "Réaction française" de François Krug) que l'on peut retrouver ici:

https://www.google.fr/search?q=Lib%C3%A9ration%2C+Fran%C3%A7ois+Krug&sca_esv=600539231&source=hp&ei=MfGuZeHQItytxc8Po_qOyAY&iflsig=ANes7DEAAAAAZa7_QVWRChDUgHjVCEVwXXYxDYWLjkjF&ved=0ahUKEwihrcq-ivKDAxXcVvEDHSO9A2kQ4dUDCBE&oq=Lib%C3%A9ration%2C+Fran%C3%A7ois+Krug&gs_lp=Egdnd3Mtd2l6IhtMaWLDqXJhdGlvbiwgRnJhbsOnb2lzIEtydWcyBRAhGKABSNdMUABY7SJwAHgAkAEAmAHKAaABsRWqAQcxMS4xMy4xuAEMyAEA-AEBwgILEAAYgAQYsQMYgwHCAhEQLhiABBixAxiDARjHARjRA8ICDhAuGIAEGLEDGMcBGNEDwgIIEC4YgAQYsQPCAgsQLhiABBixAxiDAcICBRAAGIAEwgIOEC4YgAQYxwEYrwEYjgXCAg4QABiABBiKBRiSAxi4BMICCxAAGIAEGIoFGJIDwgIIEC4YsQMYgATCAggQABiABBixA8ICBBAAGAPCAgcQABiABBgKwgIFEC4YgATCAgIQJsICBhAAGBYYHsICChAAGBYYHhgPGArCAggQABgWGB4YD8ICBxAhGAoYoAHCAgUQIRifBQ&sclient=gws-wiz

je me suis étonné que son auteur et ses tribuniciens ne se soient pas saisis d'un autre "nouveau réac", Michel Onfray,qui, je trouve, a mal évolué. Il a commencé par être ouvert aux philosophes de la nouvelle droite comme Alain Debenoist, ce que j'aurais trouvé très bien s'il était resté fidèle à la gauche communaliste dont il se prétendait le fer de lance. L'irritation devant l'évolution de cet homme que j'aime bien et avec qui je partage beaucoup de choses, y compris éventuellement l'idée que Jésus soit "un personnage conceptuel" sans que cela entame ma possibilité de croire en Lui et la force ou la viabilité et la fécondité de ma foi (mais il faudrait que je développe cela plus avant) m'a fait penser hier que j'aimais que les gens restent fidèles à eux-mêmes. Je n'aime pas que Michel Onfray se soit renié.
Je soulignerai un autre paradoxe que je n'ai cessé d'approfondir depuis que j'ai lu "les Deux sources de la morale et de la religion": c'est que les progressistes sont censés permettre à l'humanité de faire des "sauts qualitatifs" et peut-être le font-ils. Mais plus certainement arrive -t-il que les tenants de la "pensée close" compensentleur immobilisme en étant beaucoup plus créatifs que les tenants de la "société ouverte". "L'esprit d'ouverture" n'est pas l'ouverture d'esprit et encore moins l'ouverture à la créativité.
J'ai écouté ce matin Emmanuel Todd commenter avec son copain d'enfance Bernard Guetta son livre sur "la Défaite de l'Occident". L'évolution de ces deux personnes est très étonnante. Je ne comprends pas que Bernard Guetta, qui commenta comme personne la chute de l'Union soviétique, ait basculé dans une forme de macronisme beaucoup moins intelligent que celle d'un Jean-Louis Bourlange. Quant à Emmanuel Todd, il dit avoir écrit son livre pour assurer ceux qui refusent d'être russophobes qu'ils ne sont pas seuls. Il dit aussi vouloir parler pour susciter le pluralisme. Je l'approuve sur ce point. Mais quel est son fond de sauce? Il est contre tout ce qui est pour. Il est pour la minorité musulmane contre les "catholiques zombies" par peur de l'antisémitisme. C'était la thèse de son livre "Qui est Charlie". Maintenant il est pour Poutine et est persuadé qu'il va gagner sa guerre contre l'Ukraine. C'est rien moins que certain. Poutine n'a pas mesuré que depuis le 11 septembre, le monde réagit à toutes les agressions qui ne vont pas dans le sens de l'idéologie dominante et aphone en s'unissant façon "guerre contre le terrorisme" pour faire la guerre mondiale contre la guérilla. Avec cette agression surprise qui devait durer peu, Poutine passe pour un terroriste et le même type de réaction se déchaîne contre lui.
Ensuite Emmanuel Todd n'a jamais cessé de prendre ses désirs pour des réalités. Il était favorable au protectionnisme européen et persuadé que François Hollande allait le défendre comme il le promettait au cours de sa campagne, peut-être pour faire plaisir à l'essayiste. C'est pourquoi celui-ci s'est déclaré un "hollandiste révolutionnaire". Mais par-dessus tout, comme Hélène Carrère d'Encausse qui avait vu juste concernant l'éclatement de l'Union soviétique avec son livre "l'Empire éclaté", il déclare depuis des années que les Etats-Unis sont à la fin de leur existence. La lutte des classes y refait rage, mais la fédération et son impérialisme sont solidement ancrés.
Toutes ces voix ont en commun de ne pas dire la même chose que tout le monde. Personnellement, la parole alternative a toujours fait respirer l'homme qui me suis mis en marge que je suis, qui me suis mis en marge comme Emmanuel Macron s'est mis "en marche" en créant son mouvement politique. Il faut croire que je goûte comme Baudelaire au "bonheur des parias". Et j'y goûte d'autant plus que le monde me devient irrespirable à force d'uniformité et de pensée univoque, tout en prétendant croire au multilatéralisme. Il n'y a désormais plus qu'une seule vérité sur à peu près tous les sujets, du genre au climat.
On parle de progressisme à propos de cette manière de penser. J'ai essayé de réfléchir depuis ce matin à ce qu'il en est selon moi. Plus qu'à l'opposition entre conservateurs immobilistes et progressistes en mouvement, je crois à l'opposition entre ceux du parti de l'ordre dans lesquels je me reconnais assez parce que les anti-modernes sont généralement des esprits bordéliques comme c'est le bordel en moi, et les membres du parti du mouvement, qui confondent "le "bougisme" et l'instabilité de l'âme humaine avec le fait que le mouvement perpétuel produit nécessairement de bonnes actions qui vont dans le sens de l'histoire.
La conscience est instable, mais elle fait l'unité d'une personne. L'âme est une. La conscience ne change pas, sinon qu'en accumulant les années, on a beaucoup de choses sur la conscience. Et l'âme est saine, même si la conscience peut avoir une partie malade. L'âme n'est pas capable d'être malade alors que le mouvement peut être bon ou mauvais, aller dans le bon sens ou se tromper de trajectoire.

Merci à René Poujol, dont le commentaire à propos de la tribune de "Libération" m'a permis de coucher sur le clavier mes réflexions du jour.

Asselineau et son Frexit!


Ah, François Asselineau! Personnalité cultivée, agréable à écouter, passionnée d'histoire qu'il connaît sur le bout des doigts, empêcheur de tourner en  rond du macronisme au point d'affirmer que "ce qui ferait chier Macron (texto), c'est que les gens votent pour l'UPR", ce qui n'arrivera jamais Asselineau a du lyrisme, mais peu de charisme. N'empêche: Macron n'a-t-il pas, dans son emportement contre le RN lors de sa conférence de presse, parlé de ce parti non médiatiquement dissimulé comme l'UPR  presque comme s'il était une faction de "frexiteurs cachés", ce qui vaut qu'on s'interroge sur le Frexit", mais achevons d'abord le portrait d'Asselineau: diviseur de son camp, compromettant sa grande idée par . refus des compromissions, ne voulant s'allier avec personne et pas plus avec Florian Philippot qui a enfourché le même cheval frexiteur que lui avant de quitter le Front national, qu'avec Nicolas dupont-Aignan, plus sceptique sur la question. Profondément solitaire, analysait Paul-Marie Couteaux, et se payant le mieux parmi tous les chefs de parti souverainiste, s'insurgeait Florian Philippot. Il devient de plus en plus agressif à mesure qu'il prend le meulon. 


Et sa grande idée dans tout ça? Comment analyser le Frexit? 


Asselineau voulait substituer la francophonie à l'Union européenne. Séduisant sur le principe. Il dit que ceux qui ne veulent pas sortir de l'Union européenne et prétendent essayer de la faire plier en pratiquant la politique de la chaise vide come De Gaulle pour lequel lui-même s'est pris devant Pasqua qui éclata de rire, sont des bonimenteurs. Ils sont pourtant plus réalistes que lui. Il disait dans une vidéo récemment mise en ligne (je m'abreuve à la parole alternative, ça me permet de respirer) que l'Europe sans la France se désagrégera toute seule, puisqu'elle contribue quand même à hauteur de 20 % et que ses contributions manquent au budget de la France pour réparer tous les jouets de la Reconstruction que la génération suivante a cassés depuis trente ans. La politique de la chaise vide ou de la négociation au forcepsest donc une bonne méthode. Asselineau ne veut pas la pratiquer, car il fait de la politique avec une seule idée, comme mon oncle Claude accusait Maupassant de faire de la littérature avec un seul sentiment, la solitude mélancolique deNorbert de Varenne dans "Bel ami".  Florian Philippot s'est enrichi, désormais il en a deux: le Frexit et l'anti-covidisme. Asselineau reste rivé à son Frexit qu'il veut décréter tout seul comme un grand et il enrage. On ne peut pas faire de la politique avec une idée fixe. Philippot et Asselineau sont dans l'impasse car ils croient le contraire.


L'union européenne procède d'une belle idée qui a mal tourné. Car Robert Schumann qui la tenait pour une application de l'Évangile y a insinué deux vices dès le départ: elle était trop kantienne et s'appliquait à réaliser le rêve de "paix perpétuelle" en contenant les Allemands, c'est explicitement dit dans "Pour l'Europe". On ne fait pas l'union des peuples et on ne scelle pas la réconciliation entre deux peuples longtemps rivaux en voulant contenir l'un d'eux.  Asselineau introduit un troisième ver dans le fruit: il estime que l'Europe de Robert Schumann est une resucée de l'Europe des puissances de l'axe. Comparer l'euro-atlantisme au rêve d'une Mitteleuropa carnassière et carnagère est un peu fort de café. Le pacifisme de l'Europe des origines ne portait pas en germe qu'elle devienne belliciste comme on le voit aujourd'hui. Je ne le crois pas.


Asselineau a pourtant raison sur un point: "Les Français (et tous les peuples européens) commencent à se rendre compte que l'Europe qui était censée nous mener à la paix nous mène vers la guerre." Elle s'est trop engagée en Ukraine, mais cela a comencé dès la crise balkanique. Elle n'a jamais voulu souffrir la moindre préférence européenne. Elle s'est trop désindustrialisée. Elle s'est trop élargie. S'élargissant, elle est devenue trop bureaucratique. C'est une bureaucratie libérale qui n'a rien à envier à la bureaucratie soviétique. Asselineau dit en outre que, depuis le traité de 2005 qui a fini en traité de Lisbonne, elle est devenue un programme politique. 


Tous les régimes bureaucratiques à base de commissaires du peuple  finissent par lasser les peuples.  Sa bureaucratie la fera tomber comme un fruit mûr, mais il faut attendre que la pomme tombe de l'arbre. On ne reconstruit rien de solide sur les ruines d'un régime qu'on a fait tomber de force. Cette conviction manque peut-être de courage politique, mais il est facile de casser, il est plus difficile de payer la casse.Et comme commence à le reconnaître Philippot, le Frexit n'est pas "une baguette magique". Il ne peut garantir à lui tout seul qu'on fera de la bonne politique. Le Frexit n'est pas une fin en soi. 

samedi 20 janvier 2024

Le feu de Monsieur Johan

"La Voix du Feu s’entend,

Entends la Voix de l’Eau." (Birago Diop)


Voici une des histoires les plus émouvantes qui me soient arrivées.


J'ai dirigé pendant quelques années une chorale au sein de ce qui était alors un "concept" absolument original: le centre résidentiel AVH (association Valentin Haüy "pour le bien des aveugles"...) avait créé un lieu inter-génrationnel innovant et pilote, avec un foyer pour jeunes travailleurs dans une aile et une maison de retraite dans l'autre, réunissant essentiellement des personnes déficientes visuelles.


M'arrive en tant que résident et futur choriste quelqu'un dont on me prévient de la venue et du profil: c'est un monsieur qui s'appelle Double Jean, Jean Johan. Aveugle depuis l'âge de huit ans (ou peu s'en faut), il n'a pas vraiment vécu sa vie. Il a vécu chez ses soeursoù il lisait énormément et n'en sortait que pour faire l'organiste, je ne sais plus si c'était dans une paroisse protestante, mais il était catholique.


Je lui ai fait mandoliner au piano (ce qu'il faisait à merveille) une chanson de Jean-Marie Vivier intitulée "la Révolte" et qu'on ne trouve malheureusement pas sur la toile, ou alors je n'ai pas bien cherché. Lui-même était tout sauf un révolté. Il était trop intelligent pour que la révolte l'intéresse, mais il aimait la chanson et il aimait mandoliner.


Et puis le temps passe, la chorale se disloque, M. Johan et moi nnous retrouvons de loin en loin. 


Un jour, je pénètre dans l'accueil du centre résidentiel, nous habitions tout près. M. Johan m'entend et m'apostrophez:

"Herr Professor."


Je le coupe 

"Arrêtez avec ça. Dites-moi plutôt comment vous vous portez."

"Oh, écoutez, Julien, comme un vieux. Je ne vais pas bien du tout. "J'ai la rate qui s'dilate", enfin rien ne va plus d'aucun côté de mon anatomie, mais savez-vous quoi? J'ai toujours le même feu en moi." Sans commentaire, tellement ça m'a subjugué à vie d'avoir bénéficié d'une parole aussi belle. 


J'ai entendu ce jour que Jacques Delors aurait dit: "J'ai la foi, mais je ne sais pas si j'ai la grâce." Personnellement, je dirais volontiers l'inverse: "Je ne sais pas si j'ai la foi, mais je sens que j'ai la grâce et c'est ce qui fait de moi un artiste, être artiste a toujours été ma vocation, au risque de sombrer dans le romantisme et de basculer dans l'erreur en me construisant sur la plaie au lieu d'essayer de l'indurer."


M. Johan n'est plus, Dieu ait son âme. Sur ses dernières années, il a rencontré l'amitié amoureuse. Il a formé un très beau couple d'amoureux amis avec une dame elle aussi très blessée par la vie. Et puis ils se sont éteints l'un après l'autre tout doucement après avoir vécu une  jolie décennie ensemble. Ils se correspondaient. Elle lui apportait du bien-être et lui du réconfort. Ils se sont éteints comme des bougies, et avec M. Johan s'est éteint le feu qui couvait en lui. Mais ce feu reste en moi, il me l'a transmis, je le garde. 

Retombées macroniennes

Séducteur, tu m'envoles, tu me fais voyager, mais tu me fais retomber de plus haut, plus dure est la chute libre sans parachute.

IL y a deux éléments (et peut-être plus) que je n'avais pas recensés à propos de la conférence de presse d'Emmanuel Macron. Le premier était par omission, tandis que le second ne me semblait pas entrer dans ce qui se voulait un argumentaire et un argumentaire séduit sur la forme, dont j'imaginais par avance que, rentré du spectacle, le fond remontant à la surface, je continuerais de trouver la forme passable, mais je serais déçu par la pièce.

Premier élément. Macron fait une promesse de "réarmement démographique" et de "politique nataliste" en pleine "inscription de l'IVG dans la constitution." Cette incohérence formelle et discursive, je l'avais notée dans ma "réaction à chaud". Mais il y en avait une autre, en un sens bien pire: comment allait-il garantir ce "réarmement démographique" et nataliste? Par la création du "congé parental" de six mois qui allait remplacer le congé maternel et le congé paternel de trois ans. Donc les deux parents allaient se retrouver comme deux ronds de flanc autour de leur bébé vagissant et puis tout de suite à la crèche, "pour remettre les femmes sur le marché du travail"! Et quand bien même le congé parental serait mieux rémunérés pendant six mois, il allait coûter moins cher que le congé maternel ou paternel sur trois ans. Onn'allait tout de même imaginer que Macron allait décréter le statut de mère au foyer ou du parent assurant les premiers soins à son enfant, pour faire moins genre ou être moins genré. Son vrai message était: nous voulons faire des économies et remettre les femmes sur le marché du travail, et nous vous le présentons en disant (voici notre "narratif"!) que nous servons une politique nataliste en favorisant le capitalisme et en promouvant la peine de contre "la vie humaine innocente" de certains enfants à naître.

Deuxième élément. Il m'est revenu suite à la révolte des agriculteurs. Emmanuel Macron qu'il expliquerait aux agriculteurs quelles étaient les bonnes pratiques. Il n'a jamais été agriculteur de sa vie, mais il enseigne les agriculteurs. Ça m'a rappelé que, sur mes vingt ans, je vivais dans un foyer étudiant tenu par des sulpiciens et sis au six, rue du Regard, le comble d'un aveugle, je l'ai fait. M'est restée immémoriellement une conversation entre un aspirant énarque qui a raté son concours et un prêtre rural. L'aspirant énarque disait à son vis-à-vis: "Mais les paysans, ça fait vingt ans qu'on leur explique qu'ils ne doivent plus faire comme ça." Consternation du prêtre rural et consternation de ma part.

Je n'aime pas tellement Philippe de Villiers qui se refait la cerise en se "réinventant" vieux sage sur "CNews" alors que toute sa carrière n'aura été qu'empêchement à ses idées de prendre le pouvoir par refus de faire tampon en vue de l'union des droites. Mais Villiers a toujours eu le sens de la formule. Et sur cette conférence de presse, il a dit: "C'était les chutes du Niagara de léloquence technicienne." On ne saurait mieux dire. L'énarchie dans toute sa splendeur, parée sous les atours de la morgue gaullienne. 

mercredi 17 janvier 2024

Le pape et l'Église inclusive

"Tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil", la question n'en demeure pas moins celle-ci: "L'Église est-elle inclusive?" et au-delà de l'Église, le paradis est-il inclusif?


La question de l'universalité du salut me hante depuis trente ans et je ne la réduirai pas à  la qualifier de  "théologie Polnareff" comme Guillaume de Tanouarn, dans un raccourcis cinglant et très drôle, l'accusant d'écrire sa thèse dans cette chanson: "On ira tous au paradis". (Polnareff a écrit une chanson autrement plus profonde sur la mort, dont malgré mes recherches, je ne retrouve pas le titre. Elles contiennent ces paroles: "Ça ira", et pourtant sa méditation sur la mort est une contemplation, pas une révolution, mais le pape préfère être inclusif et révolutionnaire.). 


Le pape est inclusif, à l'exclusion de tous ceux qui ne pensent pas comme lui, contre qui il décrète des actes d'autorité, mais il est synodal. On a encore relevé cet autre paradoxe de sa personnalité: il est péroniste et pour cette raison, il voudrait transformer l'infaillibilité pontificale en infaillibilité du peuple de dieu (appelée "sensus fidei fidelium, le sens inné de la foi des fidèles). Il voudrait bien transporter la démocratie dans l'Église, mais dans le "synodalisme", qui est une sorte de "démocratie participative", une démocratie du "cause toujours". Car malgré tout cet amour du peuple, il dénonce le populisme, craignant avant tout qu'il ne collecte l'égout de la xénophobie. 


Le pape est péroniste, il devrait donc être populiste, mais il dénonce le populisme. Il devrait être conservateur, mais il commence par jeter à bas "ce qui distingue une société d'une nation", comme le disait Emanuel Macron hier soir dans sa conférence de presse fleuve: une société est un "peuple" tel que le voit Jean-Luc Mélenchon, un ensemble de gens qui se partagent un territoire et qui signent un contrat, le contrat social, pour s'organiser. Une nation ajoute à cela un supplément d'âme, même si ce n'est qu'une "frise symbolique" ou un "roman national". Le pape ne prend même pas cette peine: il est populiste et a dû être nationaliste dans sa jeunesse, il n'est même plus contractualiste. Il dit: "Arrière la politique!" au moment même où on l'accuse de faire de la politique. Les peuples n'ont qu'à faire société. 


Le pape est un populo-mondialiste, il récuse toute idée de civilisation. Ce faisant, il clarifie le contresens de Jean-Paul I qui parlait de "civilisation de l'amour" en oubliant que la civilisation suppose le multiple et réunir le monde en une seule civilisation suppose de déclarer un ce qui est multiple par essence. Henry de Lesquen a une définition très personnelle, mais intéressante, de ce qu'il appelle "l'universalisme de l'incarnation": selon lui, chaque civilisation a des valeurs et se distingue par la manière dont elle les hiérarchise. Le pape refuse cette hiérarchisation multiple des valeurs universelles. Il a voulu déseuropéocentrer l'Église, mais italo-argentin, mais latino, il a adopté à son corps défendant la hiérarchie des valeurs de l'universalisme européen rénové. 


Pour refuser l'idée même de civilisation, il a une bonne excuse que j'aime à rappeler: la civilisation chrétienne ou la romanité de l'Eglise catholique et apostolique sont des ruses de l'histoire, car le christianisme est intrinsèquement apolitique. "Rendez à César ce qui est à César" ne veut pas dire: "Séparez les pouvoirs et respectez ce qui relève de chacun d'eux", mais littéralement: "Je me fous de César". Le pape a des excuses pour se jeter dans le bain libéral-libertaire à ce moment de l'histoire, qui vit une parenthèse néo-puritaine qui ne durera pas. Le pape a compris que la civilisation chrétienne est une ruse de l'histoire qui a assuré la survie historique du christianisme.  Et il est césariste, il a compris que le  césaro-papisme a fait long feu. Il abdique le papisme en refusant l'idée de civilisation pour lui préférer le mondialisme et ce faisant, il est mondain.


Il est mondain sous couvert d'inclusivisme, mais les cibles de son inclusivisme sont celles du monde: les migrants et les homosexuels, deux catégories strictement apolitiques en ce que les premiers sont redoutés comme de possibles plus grands communs diviseurs et que les seconds sont à la lettre inféconds, sans préjudice de l'esprit. Le pape est évangélique et mondain. Il met en garde contre "la mondanité spirituelle", mais il adopte les catégories du monde pour dire au monde ce que le monde  a envie d'entendre et dans le monde, il choisit les grands de ce monde. Il choisit l'Europe, supposée être toujours en avance sur son temps par un préjugé néo-colonialiste, et non pas l'Afrique, accusé d'être hypocrite, sous-développée et jamais en retard d'une guerre... 


L'Eglise n'a jamais été inclusive, ça se saurait, mais le pape la rend inclusive à la manière du monde, en partant des cibles du monde, avec les signes du monde, étrange "signe des temps". Il rend l'Eglise inclusive à la manière du monde qui ne supporte plus l'idée d'exclusivité ou d'éloignement, qui parle sans cesse des plus "fragiles", mais ne s'en occupe pas, ne s'en et ne les rapproche pas. L'inclusivité de l'Eglise est aussi illusoire que l'inclusivité du monde. 


"Tous à la maison", dirait l'Eglise du Christ qui "n'a pas Lui-même une pierre où reposer sa tête?" Après la tempête et la catastrophe naturelle, réfugions-nous dans cet hôpital de campagne et pansons nos plaies.  C'est une étape nécessaire et le pape a sans doute raison sur le plan psychologique. La psycho-généalogie des hommes d'aujourd'hui qui se sont peu battus les porte à avoir besoin d'être consolés. 


Le pape assure: "Le Seigneur bénit tous ceux qui sont capables d'être baptisés, c'est à dire toutes les personnes. Mais ensuite les personnes doivent entrer en dialogue avec la bénédiction du Seigneur et saisir quelle est la voie que le Seigneur lui propose." 

J'aime cette idée de "dialogue avec la bénédiction du Seigneur" (ou de l'instance, ou de l'instinct de conservation qui nous fait nous aimer nous-mêmes, je suis un peu feuerbachien, Feuerbach me paraît le plus grand théologien apophatique européen et de l'idéalisme allemand). J'aime définir la prière comme un dialogue de deux libertés qui s'aiment. J'aime que le pape substitue la notion de [proposition de Dieu] à celle, totalitaire, de "volonté de Dieu". Un prêtre à qui je m'étais ouvert en son temps de mon incompréhension de la "volonté de Dieu", au-delà de mon incapacité à la mettre en pratique, m'a répondu que si   la notion me gênait, je n'avais qu'à lui substituer celle d'"espérance de Dieu pour moi". Je préfère ce conseil à l'expression de "projet d'amour" ou de "plan d'amour" de Dieu sur les individus, qui le porterait à ne concevoir pour eux que trois états de vie: le mariage, le célibat ou la vie religieuse, et ce malgré la multitude des accidents de la vie qui signifient que si l'amour de Dieu n'est pas un plan sur la comète qui nous aide à tenir debout, il est souvent mis en échec.


Le pape poursuit: "Nous, nous devons prendre cette personne par la main et l'aider à entrer sur cette voie (proposée par Dieu)."

C'est une révolution de l'accompagnement spirituel. Mais in coda venenum:

" mais nous n'avons pas à la condamner dès le point de départ. Voilà le travail pastoral de l'Église".

Dès le point de départ, et au point d'arrivée? "Tous à la maison" au "point de départ" et "après on verra". Si le "dialogue avec la bénédiction" n'a pas réussi, l'Église inclusive ne pourra pas obliger le paradis à être inclusif et empêcher que, si telle est la volonté de Dieu, l'un ne soit pris et l'autre laissé. Les théologiens d'aujourd'hui adorent opposer l'Église à l'Évangile. Celle-ci serait une institution croulante, celui-ci serait ouvert à tous. C'est strictement l'inverse, puisque selon les Évangiles, le paradis n'est pas inclusif.


Mon père était un grand fumeur, pas de Havane. Un jour, en me voyant prendre mon café tandis que je me préparais pour aller à la messe, il se tourna vers moi et me demanda tou à trac: "Mais tu y crois, toi, au paradis ?" Moi qui étais hanté par la question de l'universalité du salut, je ne sus que lui répondre. Et j'imagine que certains, en lisant ce mot de "salut", ont déjà envie de protester: "Mais de quoi diable l'homme aurait-il besoin d'être sauvé" sinon de lui-même, sinon de sa mauvaise part ou de sa mauvaise nature, de sa nature déchue, bonne à 50 % et à jeter pour 50 autres? L'homme ne veut pas se jeter ni être rejeté. Avec Renaud, il supplie: "Me jette pas."


https://www.youtube.com/watch?v=W-Zu1Q5kLXc


Alors c'est beau de vouloir que le paradis soit inclusif pour aimer croire que l'enfer est vide. Le P. Xavier Léon-Dufour me fit cette réponse à un message téléphonique envoyé sur "Radio courtoisie" dans l'émission de Brigitte Level dont il était l'invité et qui était sa parente: 

"Par la foi, je dois croire qu'il existe un enfer, fût-ce en puissance; par l'espérance, je dois espérer ne pas y aller; et par la charité, je dois souhaiter que personne n'y aille avec moi." La Création serait perdue si un seul de ses petits était perdu. Le paradis n'est pas inclusif, mais moi oui. Les témoins de Jéhovah ont résolu la question à leur manière: "Au paradis, on n'aura plus le souvenir des méchants." Ça ne me suffit pas. Le paradis n'est pas inclusif, l'Église ne doit pas l'être, mais le pape a raison de ne pas le supporter, au risque de ne croire que ce qui lui "plaît", comme il aime "la piété populaire" en en respectant les formes, mais en la vidant de son contenu. 

La parole libérée de Macron

Je préférerai toujours l'abandon des non-dits à son contraire: le mur du silence. Parce que je suis un enfant de mon siècle, du siècle de la psychanalyse, cette école de pensée qui nous a peut-être appris à déshonorer nos parents, mais qui nous a aussi appris à regarder passer le langage sans l'illusion de Dieu, ou sans l'illusion de méditations pronominales comme celles-ci: "Papa est mon sur-moi, maman est mon "tu" au nom de qui je "tuerais la loi du surmoi de papa", et "il" est le pronom critique par lequel je me retranche pour mieux me réfléchir, et du promontoire de mon observatoire et du haut de mon île perchée, je crois juger de tout avec une neutralité qui ne se rapporte qu'à moi, mais me ramène à moi et à ce que les classiques appelleraient mon "amour-propre", car je prends tout de haut, comme si j'en étais la raison suffisante, tandis que ce que la mystique m'a fait prendre pour Dieu ou pour le diable n'est que la projection de la manière dont "ça" parle en "moi" et dont je suis agi par mon inconscient en des actes manqués qui ne sauraient me suivre, car ce sont avant tout des actes de parole.


Mais de manière plus prosaïque, j'ai l'impression que la parole d'Elisabeth Borne était tellement contrôlée et sans affect, sauf quand elle s'en prenait à ses deux ennemis congénitaux qu'étaient le RN et LFI qu'elle ne cessait de renvoyer dos à dos, que le départ de cette première ministre lointaine et au verbe robotique a provoqué une libération de la parole à la #MeTo, mais sans la mélancolie  des abus, une parole théâtrale en germe dans la rencontre entre le président de la République et sa professeure de théâtre qui pourrait mourir de l'avoir trop aimé, aurait pu dire Georges Pompidou; en germe encore lorsqu'Emmanuel Macron tirant son premier premier ministre à la loterie nationale des gens suffisamment connus pour faire sérieux, mais pas suffisamment célèbres pour lui faire de l'ombre, le choisit parce qu'il portait le nom de l'auteur de la comédie qu'il a adaptée avec Brigitte pour en jouer le rôle principal à la Providence d'Amiens, rôle qu'il jouit tellement d'avoir joué que, voulant pour une fois rendre un peu de la saveur des exhibitions et concours généraux que la vie lui a permis de croquer à belles dents en les vivant comme des rites initiatiques porteurs de "symbolique", il décide que le passage par le théâtre deviendra obligatoire pour les petits Français, pour en faire des républicains à la mode de Platon ou à celle des pashdarans de la révolution iranienne, et si c'est ça tant pis, mais ils seront passés par le théâtre, ils auront connu cette exaltation, par le théâtre et par le gymnase, comme dans la République de Platon, vous dis-je. 


Et le président, qui est un exalté et un lyrique, à nommé un "petit sciences potard" (dixit Yves Tréard hier soir dans Cdansl'air) en la personne de Gabriel Attal, non pas pour son master en politiques publiques, mais parce que lui aussi a aimé le théâtre quand il était petit, comme le président. Lui aussi s'est réjoui d'avoir joué "le Chat beauté" et d'avoir tenu le rôle du chat: si jeune et déjà jeune premier. Mais surtout lui aussi jouit de s'écouter parler. Oh, pas particulièrement bien, on peut rêver mieux comme orateur, mais Gabriel Attal est un autre lyrique. Pas un comptable ni un techno borné comme Borne, peut-être un angoissé à la Edouard Philippe, mais avant tout un lyrique. 


D'accord, Amélie Oudéa-Castéra ment mal quand elle survend son éthique de "maman" passée, comme son petit, d'abord dans le public. Elle la vend mal, mais il est touchant de l'entendre parler ainsi. Depuis le #MeTo libéré par le départ de Borne, les ministres sont des mamans et Emmanuel Macron est enfin dans son rôle, pour le verbe, s'entend. La forme de sa conférence de presse d'hier soir était de loin la plus réussie qu'on l'ait entendue faire dans l'exercice constamment transformiste de ce président cherchant la scène où il allait crever les planches. Et hier soir il a pris la lumière à défaut de renverser la table. 


Posté sur le blog de Philippe Bilger en commentaire de son billet:


Justice au Singulier: La fin des non-dits en politique et ailleurs ? (philippebilger.com)

mardi 16 janvier 2024

Emmanuel Macron, séduisant sur la forme et sur le fond fidèle à lui-même

Si je réagis à chaud à la conférence de presse d'Emmanuel Macron, je commencerai pour une fois par quelques appréciations positives, mais relativement formelles:

-Il a redonné les trois axes de son gouvernement que je ne l'avais entendus définir pour la première fois que dans son interview dans Càvous: libérer, protéger, unir.

-Il a donné son idée de la France: "pays du bon sens, de la résistance et des lumières". Un bon sens qu'on voit mal a priori s'intégrer à ce triptique, mais il est le premier mot du cartésianisme, puisque l'incipit du Discours de la méthode fait passer "le bon sens" pour la qualité "la mieux partagée par tous".

-Il dit "gouverner au réel avec un certain sens de l'idéal." On le verra dans mon avant-dernier paragraphe, c'est aussi sa limite.

-Comme lors du Grand débat, il est doté d'une mémoire prodigieuse et d'une connaissance de ses dossiers hors du commun, mémoire qui confine à l'empilement, mais il a l'empilement plus visionnaire que d'habitude. Il rappelle plus souvent son "cap" qu'il ne prétend briller par de nouvelles annonces.

-Si j'ose dire, il clarifie le "en même temps", non come "une ambiguïté", mais comme "une double ambition" et une "double radicalité".

-Il fait l'impasse sur le Parlement en se félicitant implicitement que Gabriel Attal ne soit pas grand amateur de lois, ce qui lui évitera peut-être le camoufflet des 49-3. Mais il entend se montrer un peu plus respectueux de l'exécutif, de son gouvernement et du rôle assigné à chacun par la constitution. Pourtant il "ouvre le capot" du comptage de l'absentéisme des professeurs dans l'Éducation nationale.

Si maintenant, j'ouvre le capot de son discours:

-je vois une "France" intentionnellement "plus forte", réindustrialisée, innovante, mais bridée par la "souveraineté européenne".

-J'entends parler d'une "France" potentiellement "plus juste" qui, une fois énoncé le principe d'égalité des chances, donne sa chance au "plus jeune premier ministre nommé par le plus jeune président de la république" parce que c'est un héritier comme lui.

-Il prône un accroissement de la natalité en inscrivant l'IVG (qui est le droit de ne pas faire naître) dans la constitution française et en affirmant "en même temps" que "toutes les vies se valent" (à propos de la guerre de Gaza).

-Il y a des catégories sociales qu'il ne veut pas embêter, les médecins qu'il ne faut pas obliger à s'installer dans les déserts médicaux comme les professeurs sont mutés au gré des besoins des académies, mais il y en a d'autres qu'on doit "responsabiliser" sans état d'âme: les "parents" qui ne contrôlent pas l'usage des écrans de leurs enfants au risque d'en faire "une génération de complotistes" et non pas de "républicains" comme attendu, les petits propriétaires qu'on aidera à rénover leur logement sans jamais leur imposer la réquisition des logements vides au risque de saturer la planète avec notre parc immobilier, les chômeurs qu'il n'ose pas appeler "de faux chômeurs" et qu'il prétend "accompagner" alors que le service public est en compression de personnel depuis plus de vingt ans et auquel il promet un managéria très dur sous prétexte de rémunérer "le mérite" "en même temps" que "l'ancienneté".

-Il fustige les tendances populistes en dressant un réquisitoire convaincu contre le Front national et contre les populismes européens qu'il lui identifie, mais il ne croit pas en la démocratie directe: il croit que transformer le quotidien des gens suffit à étancher leur "soif d'idéal", et qu'une "[frise] symbolique" suffit à transformer une "société" en "nation".

-Oh certes, il aurait volontiers convoqué à un référendum sur un sujet "sociétal", mais il nous refait le même coup que François Hollande sur le "vote des étrangers": il n'a pas trouvé de "consensus" au Parlement pour le faire. S'il y croyait vraiment et avait tiré les leçons de la crise des Gilets jaunes et de leur revendication du RIC (référendum d'initiative citoyenne), il aurait pu nous refaire le même coup que François Mitterrand en convoquant un "référendum sur le référendum", surtout maintenant que la guerre est ravivée entre LFI et "la ministre de l'enseignement privé".

Enfin, il reste tout aussi dangereux "à l'international", étant passé du "il ne faut pas humilier la Russie" à "on ne peut pas laisser gagner la Russie". 

mardi 9 janvier 2024

Gabriel Attal, le toc et non le choc

De Gabriel Attal à l'Éducation nationale, si j'en avais eu le temps, j'aurais "demandé le programme" de son école, non pas de sa scolarité où, quand on jouait le Chat botté (ou fourré), il était le chat, mais de l'école de la République que souhaitait cet héritier indéfiniment promu (car Pierre Bourdieu est ringard, mais Emmanuel Macron n'en finit pas de le réanimer) , aussi bien sur le plan médiatique, depuis sa première interview catastrophe sur la "gréviculture" jusqu'aujourd'hui, que sur un plan politique: le futur premier ministre a vingt-trois ans quand il est nommé au cabinet de MarisolTouraine, démembreuse parmi d'autres (dont Jean Castex, un autre de ses mentors affectionnés auprès de qui il a beaucoup appris) de l'hôpital public. Il quitte Sciences po (où il semble être resté cinq ans, c'est beaucoup) pour accepter cette nomination prématurée et ne fait valider qu'un an plus tard, en 2013, son masteur en affaires publiques. 


Le vent tourne au macronisme et Gabriel Attal devient un compagnon de route de la première heure du tombeur de Hollande et fondateur d'"En marche". Élu dans la vague présidentielle, Gabriel attal ne se montre pas un député remarquable bien que ses interventions soient nombreuses à l'Assemblée pour étriller "les oppositions", mais il sait se faire remarquer.  Nommé à 29 ans éphémère secrétaire d'Etat chargé du service civique universel, il n'a pas le temps d'aller au bout de cette réforme pour la jeunesse qui semblait lui tenir à coeur, drôle  de mansuétude pour ses pairs plus jeunes de la part de quelqu'un qui n'a pas gravi le cursus honorum par les escaliers de la méritocratie républicaine ni par l'ascenseur social qu'il semble n'avoir jamais renvoyé  à personne. 


Il abandonne le service civique universel sans décider de le rendre obligatoire ou facultatif.   La mascarade continue et le voilà nommé porte-parole des injonctions paradoxales du gouvernement covidique ("debout, assis, couché"). Comme cela ne pouvait durer indéfiniment, on fait tomber le masque aux Français et Gabriel Atal qui n'a jamais passé son CAP d'expert comptable devient ministre des Comptes publics, poste qu'il abandonne sans avoir eu le temps de rendre des comptes, notamment à propos de sa politique contre la fraude fiscale et sociale, pour être propulsé rue de Grenelle où il fait une entrée fracassante en promettant de délocaliser son ministère au moins trois jours par mois dans un établissement scolaire, mesure gadget qui va coûter bonbon, mais Gabriel Attal n'a décidément de comptes à rendre qu'au président de la République. À ce poste, il veut que les jeunes filles qui portent d'amples robes longues s'habillent désormais en minijupe. Il parle également du trousseau de tous les  élèves: il faudra faire du shopping pour en choisir un et les élèves iront à l'essayage pour choisir leur uniforme expérimental. Il déclare que "la France doit devenir une nation mathématique" et puis s'en va. Gabriel Attal à l'Education nationale, c'est le records de Benoît Hamon sans la chute finale de ce futur présidentiable LVMH aux idées très à gauche. 


Ce CV retracé à la serpe ne laisse pas présager d'un premier ministre de choc, mais un chef de gouvernement en toc. Je n'ose dire comme la naissance par PMA de cet "âme bien née dont la valeur n'atteint pas le nombre des années". Gabriel Attal est un "homme artificiel" promu ès qualités par le macronisme, qui est le nom de la bourgeoisie décadente et non reproductive, ayant perdu toutes les valeurs philanthropiques du "noblesse oblige".  Je n'ose le dire et presque le penser, mais c'est malheureusement ainsi que je le vois, en acceptant par avance les critiques de ceux qui diront que cette courte vue en dit plus long sur moi que sur Gabriel Attal, à qui je souhaite bonne chance et bonne réussite, non pas tellement par civilité républicaine que dans l'intérêt du pays. 

jeudi 4 janvier 2024

Mosco président?

Meilleurs voeux à tous. J'ai du mal à former les miens cette année, tant cette respiration calendaire me laisse peu espérer dans les changements du monde.


Pierre Moscovici a écrit un livre de mémoires dont il parle bien et dont on parle en bien. De là à lui supposer des ambitions présidentielles, il y a un pas que Serge Hirel, commentateur du blog de Philippe Bilger, n'hésite pas à franchir.


Justice au Singulier: On a connu un Jean-Luc Mélenchon heureux... (philippebilger.com)


Mosco président ? Ou Mosco candidat ? S'il n'y pensait pas, il devra à Serge Hirel d'y penser ou de mesurer et de tenter sa chance.

Mosco a des atouts:

- "soixante-six ans, l'âge de la sagesse" ;

- un enfant en bas âge, ce qui donne envie de se projeter dans l'avenir pour l'avenir de son enfant ;

- "une expérience européenne" ce qui compte beaucoup pour que tout paraisse changer sans que rien ne change en France (la bureaucratie capitaliste européenne a dans les soixante-dix ans. Si elle subissait le sort du soviétisme, ce serait juste ce qu'il faut pour tomber comme un fruit mûr) ;

- le fait d'occuper le poste de Philippe Séguin en incarnant à peu près le contraire du "souverainisme" que Séguin représentait dans son opposition non persévérante au traité de Maastricht ;

- mais surtout une ambition contrariée.

J'avais cru discerner que, pendant la campagne de François Hollande dont il était de loin le meilleur porte-parole, "il se voyait déjà"... Premier ministre, ce qu'il aurait été certainement sans la gestion calamiteuse, toute d'appareil, sans connaissance des hommes, des ressources humaines de ce président rompu à la synthèse et au mélange des ego, mais novice en matière de gouvernement, qui lui préféra l'insipide mais compétent Jean-Marc Ayrault, qu'il fit sauter pour le remplacer par l'impétueux Manuel Valls, qui fit valser son quinquennat à force de froncer les sourcils et de cliver inutilement et beaucoup plus vexatoirement que ne cliva jamais Nicolas Sarkozy.

Mosco se voyait déjà Premier ministre et ne s'en cachait pas. N'avait-il pas atteint l'âge de la maturité, plaidait-il dans les médias pour mettre la puce à l'oreille de Hollande qui n'y entendait rien. J'ai quant à moi ouï exactement la même remarque proférée par Philippe de Villiers au moment de ferrailler contre le traité d'Amsterdam. Or Villiers est resté un éternel ferrailleur qui rendit impossible l'union des droites et joue désormais au griot sur CNews comme il l'a fait au Puy du Fou.

Ainsi qu'il aime à se définir dans ses quarts d'heure de lucidité, Villiers ne sera jamais qu'un "saltimbanque de la politique" comme Mosco, quelle que soit l'estime qu'on lui porte, a toutes les chances de rester un éternel second rôle, quoi qu'il y ait derrière son envie de poser un jalon à travers ce livre de dirigeant politique qui ne transgresse pas la loi du genre (tous les livres de politiciens donnent dans l'"intimement politique").

Si je m'en rapporte à notre hôte, Mosco fait une bonne analyse, et de Lionel Jospin, et de Jean-Luc Mélenchon, qui a moins changé qu'on le dit, mais dont le côté caractériel était plus méconnu avant ; qui était un ministre impliqué dans la réforme de l'enseignement professionnel auquel il croyait et dans lequel il voyait un marchepied pour parler au monde ouvrier, et qui a trouvé une fenêtre de tir inespérée, pas tant dans son opposition au référendum de 2005 sur le traité constitutionnel européen - référendum dont Jacques Chirac s'était bien gardé de nous informer qu'il était purement consultatif -, que dans l'exclusion du parti socialiste qu'il subit de la part de François Hollande et qui lui permit de créer le parti de gauche, puis le front de gauche, puis la France insoumise en concevant une rancune inextinguible contre l'ancien premier secrétaire du parti qui l'avait exclu, avec qui, lui président, l'union de la gauche était impossible tandis qu'elle le redevenait, Hollande étant hors jeu, et Mélenchon en prenant improbablement la tête et s'improvisant l'invraisemblable fédérateur de la Nupes comme Jospin avait été celui de la gauche plurielle.

Mélenchon a rallié Mitterrand qu'il vénère, mais en le propulsant ministre, c'est Jospin qui lui a donné un destin sans qu'il en conçoive une gratitude à son égard qui aille beaucoup plus loin que la reconnaissance.

C'est Jospin dont Mosco et tous ses collaborateurs parlent avec estime, pour qui ils ont une gratitude méritée, et dont Axelle D prétend à tort qu'il avait promis le poste de Premier ministre à Manuel Valls qui n'était qu'un directeur de communication tout à fait inconnu, alors qu'à l'époque, Martine Aubry était en piste pour l'occuper et pouvait provoquer un effet repoussoir.

L'étrange étant que Jospin ne s'y voyait certainement pas quand il s'improvisa candidat en 1995 et fit une très bonne campagne qui manqua de peu de le hisser à la magistrature suprême, et s'y voyait au contraire en 2002, où comme on remplit une formalité, il fit une mauvaise campagne sur "l'âge du capitaine" qui, en plus de lui nuire par cette discourtoisie et d'être débordé sur sa droite et sur sa gauche par J.P. Chevènement et par Christiane Taubira, entraîna son élimination dès le premier tour, D'où je tire une sorte de théorème du "temps différé", qui dispose que c'est quand on croit ramasser le pouvoir qu'on ne peut pas le prendre et c'est quand on n'y croit pas, parce qu'on ne pense à rien de mal, qu'on devrait se baisser pour le ramasser.

Quant à Mélenchon que sa position de chef de parti a mis en pleine lumière, il montre un lyrisme populacier qui en fait un orateur postillonnant que sa violence rend trop perméable à l'exercice du pouvoir personnel basé sur la crainte et le culte de la personnalité. Comme tous les lyriques, il était en quête de sacralité et son républicanisme robespierriste lui a donné ce qu'il lui fallait de presbytéral, en sorte que les deux phrases par lesquelles il semble s'être ridiculisé, "la République, c'est moi" et "ma personne est sacrée", sont certainement l'expression de ce qu'il a de plus authentique. Mais je veux croire que, malgré sa propension au pouvoir personnel, il est trop soucieux de l'intérêt général pour se représenter en 2027 à 75 ans, non seulement pour commencer une carrière de dictateur comme disait l'autre, mais surtout après avoir tempêté contre la réforme des retraites. C'est certes une autre histoire et elle n'est pas encore écrite.

mercredi 3 janvier 2024

La tragédie Althusser, réflexions sur le crime passionnel

Mon titre est trompeur, car je n'identifie pas la tragédie Althusser à un crime passionnel. Mon article est à lire en miroir du billet de PhilippeBilger et de ses commentaires qui apportent de très intéressants éclairages sur ce drame, l'impunité des puissants, des "sachants" et des gens exposés,  et sur bien d'autres points encore.


Justice au Singulier: Althusser à rien, vraiment ? (philippebilger.com)


"Après avoir lu l'article de "Libération" qui m'a fait froid dans le dos, j'ai lu le billet de notre hôte et à peu près tous les commentaires. Je souscris principalement à celui de Vamonos sur le non-lieu tordant le matérialisme historique du marxiste Althusser avant de m'enfoncer dans mes propres questions. 


Je voulais lire "l'Avenir dure longtemps" de Louis Althusser, pensant répondre par cette lecture à la question que me posait cette citation d'Oscar Wilde dans  "The Ballad of Reading Gaol)" que j'étais allée entendre dans un théâtre du XIXème arrondissement de Paris, dite par Stanislas Nordet: "Car on tue toujours ce que l'on aime." 


Si cette citation m'interpellait, c'est que je discernais en moi, non pas le germe d'un crime passionnel, pas plus que le danger d'une violence conjugale physique, mais une graine de tyran domestique ou de pervers narcissique, qui m'avait fait aimer cette chanson de Pierre Bachelet, revers moins réussi de la chanson de Jacques Brel: "Quitte-moi"... " avant que je devienne méchant". 

https://www.youtube.com/watch?v=bhRoia2IXa0


Quand j'ai été quitté, je l'ai encore moins bien supporté que le reste. Et pourtant c'était inévitable, car j'étais invivable.


Je croyais que Louis Althusser avait fait une introspection là-dessus dans "l'Avenir dure longtemps". On m'avait prévenu que non, mais je ne pouvais pas y croire. Les extraits de son livre que cite la recension de "Libération" montrent qu'il a fait pire: il a essayé de se justifier dans un style précieux.


Je ne sais pas si les manipulateurs existent. Leur existence supposerait qu'au début d'une relation, ils sachent où ils vont et ils la malmènent à dessein. Je doute de même de l'existence des pervers. Veulent-ils pervertir ou sont-ils pervertis? Font-ils volontairement dévier l'autre ou la relation ou les font-ils dévier parce qu'ils sont déviants? J'aimerais incliner vers la seconde hypothèse, car je veux croire que personne n'est intrinsèquement toxique. 


Ce qui pourrait me faire croire à l'existence des manipulateurs et des pervers, c'est s'ils nient le mal qu'ils ont fait ou tentent de se justifier, si peu que ce soit. Mais je redouterais de sombrer dans la perversité en sous-entendant que si tels sont les pervers, moi, je n'en suis pas un. Or ce n'est pas à moi de me déjuger ou de m'absoudre.


Face au mal que l'homme fait à la femme, au mal plus relatif, en genre et en nombre, que la femme fait à l'homme, je crois qu'il y a deux risques: la banalisation et la négation de la complexité des relations humaines, emportée par la vision chimérique que la personnalité se construit conformément à l'idéal moral ou à l'idéal du moi, quand la machine est grippée par des maladies de l'âme, des maladies psychiques, des troubles du comportement ou du caractère, voire des démons, autant de synonymes...


Mais ce que je trouve presque impardonnable, c'est la dénégation du malfaiteur ou du malfaisant, qui refuse de reconnaître le mal qu'il a fait quand il sait qu'il a mal agi. 


Suis-je travaillé par trop de culpabilité? Il paraît qu'il faut distinguer la culpabilité réelle et la culpabilité imaginaire. 


Une chose, en régime chrétien, n'aide pas à éviter de banaliser le mal: c'est le dogme chrétien de la rémission des péchés, très libérateur et qui aide à vivre en tant qu'il permet quelquefois de briser le supplice du miroir et de recueillir quelque joie au sein de ce supplice, mais qui brouille les pistes, car si tout est potentiellement pardonné ou pardonnable, où est l'acte moral?


La suprême injustice dans tous ces drames de la relation, c'est que, comme dans la tragédie Althusser, le meilleur est souvent effacé quand l'autre reste, auréolé de son ascendant qui le rend un bourreau presque légitime, même s'il est "infréquentable dans la vie quotidienne", comme quelqu'un l'a dit récemment des artistes. 


Tout cela, je l'expose, car je l'ai vécu ou au moins j'assume d'avoir vécu quelque chose de cette réalité. Et cette assomption peut encore recéler un autre piège: ce serait de faire croire que c'est encore moi qui souffre le plus. Il ne saurait en être ainsi."