Le livre de Job est un drame qui devrait être fréquemment mis en scène et étudié à l'école plus encore que dans les cercles théologiques. Il n'est pas une scène qui n'en dise tellement long sur la relation de l'homme, dans sa condition, avec la tragédie d'abord, avec ses amis ensuite et avec Dieu enfin, que non seulement cette scène, mais toute la dramaturgie du livre ou de la pièce ne vaillent d'être étudiées pour en dégager sinon le sens de la vie en elle-même, du moins un certain rapport à la vie, une définition de ce qu'est le bon et le méchant et comment se situer dans la relation à Dieu, dans la soumission ou dans la liberté? Dans le fatalisme ou dans la révolte? Dans la servilité ou dans l'abandon?
Cette semaine comme bien souvent, le lectionnaire qui nous fait parcourir la Bible sur deux ans en nous faisant découvrir les livres dont elle est tissue, nous fait parcourir le livre de Job pour nous donner envie d'aller plus loin.
L'envie me prend de m'arrêter aujourd'hui sur le texte proposé en ce mercredi 30 septembre.
Job répond à ses amis "toxiques" (du moins le constat de leur toxicité a-t-il été longtemps l'interprétation courante de la consolation infructueuse tentée par ses amis venus soutenir Job frappé par le sort). De mémoire (mais je n'ai pas tout le livre en tête), le premier tente de le convaincre d'accepter son sort et de se résigner car il n'est pas de taille à disputer avec Lui. Le deuxième entreprend carrément de lui prouver qu'il est méchant. Quel est l'argument du troisième? J'avoue que je l'ai oublié.
« En vérité, je sais bien qu’il en est ainsi : Comment l’homme pourrait-il avoir raison contre Dieu ?"
Évidemment, Dieu et nous ne jouons pas dans la même cour, et pourtant Dieu a donné à l'homme de discuter avec lui à travers la faculté que nous appelons la raison. Et ce n'est pas pour son humiliation que Dieu lui a fait ce don. Dieu ne donne jamais l'intelligence à l'homme pour l'humilier ou pour le persuader que vains sont les dons de Dieu qui sont sans repentance. Les dons de Dieu ne sont pas vains puisque "la conscience est l'intelligence éclairée par la foi". Et la conscience voudrait-elle l'humilier l'homme? Dieu s'oppose à ses terreurs en "mettant aussi loin d'elle et de nous nos et ses péchés que l'Orient est loin de l'Occident." Les dons de Dieu qui sont sans repentance n'ont pas été octroyés à l'homme pour l'humilier.
Plus encore, Jacob s'est engagé dans un combat spirituel qui ne s'est pas donné pour fin l'abandon, mais la lutte contre Dieu. Cette forme de combat, qui est tout entière contenue dans la destinée de Jacob et jusque dans sa manière de naître en talonnant son jumeau Ésaü, puis en lui volant son droit d'aînesse, n'a pas été désavouée par Dieu, mais au contraire a été promue par Lui comme ce qui fait passer Jacob d'un patriarche institué par un lignage, on dirait aujourd'hui par "le droit du sang", à l'élection d'"Israël", un peuple à la nuque raide, qui se bâtit un veau d'or au lieu des tables de la loi et doit se fixer pour horizon le dépassement des idoles, mais dont tout le Premier testament raconte la lutte contre Dieu, la discussion avec Lui jusqu'à l'inclinaison, au terme de la "lutte finale", de la raison de Jacob devant la foi d'Israël.
L'élection est le précurseur de la "deuxième naissance" expliquée par Jésus à Nicodème. Elle n'est pas le scandale d'une préférence qui ferait qu'un homme ne serait pas égal à un autre homme en dignité ni qu'une vie ne vaudrait plus qu'une autre la peine d'être vécue.
Et si l'on se demande si Jésus, en fondant l'Église, n'a pas aboli ce régime de lutte qui constituait Israël et qui distinguerait le premier Israël du second ou du "verus Israel", commel'affirmait jadis saint Augustin, la réponse nous est donnée, d'abord par l'Évangile de dimanche dernier, où le fils qui ne voulait pas aller travailler à la vigne du Seigneur et finalement se ravise, est déclaré plus juste que celui qui croit vouloir y aller en disant "oui, Seigneur" a son père et qui finalement n'y va pas.
Mais cette réponse est plus encore confirmée par ce que Jésus dit de Jean-Baptiste, celui-là même qui l'a reconnu comme l'Agneau de Dieu et finalement a douté de son cousin en se demandant s'Il était bien Celui qui doit venir ou si nous ne devions pas en attendre un autre: "Il n'y a pas plus grand que Jean-Baptiste parmi les enfants nés d'une femme, et pourtant le plus petit dans le Royaume de Dieu est plus grand que lui." (Mt 11:11) Parce qu'il a douté? Non, parce qu'il s'est perdu, et parce qu'il s'est perdu en désespérant d'être sauvé.
Poursuivons notre lecture:
"Si l’on s’avise de discuter avec lui" (Dieu), on ne trouvera pas à lui répondre une fois sur mille."
Dieu connaît l'énigme qu''Il a créée et sa résolution est sous ses yeux, quand nous devons résoudre l'énigme et sa résolution nous est un horizon. Mais cet horizon ne nous est pas inaccessible par la perversion d'un sadisme divin. L'inaccessibilité fugitive de l'horizon énigmatique ne devient telle qu'en vue de l'émerveillement final, que nous promet saint Paul: "afin que nous soyons aimés et que nous nous aimions comme nous sommes connus, passée la caverne du pèlerinage terrestre, où nous nous apparaissons à nous-mêmes tels "une énigme dans le miroir". Il n'y a pas que la science de l'univers qui nous soit une énigme, il y a aussi nous-mêmes, pour que nous nous croyions aussi difficiles à aimer qu'il est difficile de discuter avec Dieu et donc de L'aimer. Tout cela ne nous est pas donné présentement.
Et de même, il ne nous revient pas d'accomplir l''Évangile, car tout l'Évangile a été accompli par le Christ sur la Croix et dans le mystère de Sa passion et de Sa résurrection. Il ne nous est pas donné d'accomplir l'Évangile, mais, par grâce, de participer à son accomplissement.
Tout comme il ne nous est pas donné d'"[être] parfaits comme notre Père céleste est parfait". La perfection ne nous paraît pas être de ce monde. Nous jouons avec elle sur la tension entre l'accompli et l'inaccompli. Peut-être bien Jésus-Christ nous a-t-Il recommandé d'être parfaits parce qu'en Hébreu, il n'y a pas de temps des verbes, mais seulement les deux aspects de l'accompli et de l'inaccompli (une action est accomplie ou terminée, accomplie, ou encore en train de se faire, inaccomplie). Alors Jésus pourrait bien nous avoir dit: "Tendez vers la perfection inaccomplie en vous comme votre Père céleste a accompli la perfection en Son être (que vous croyez le contraire de votre néant)." Mais non. Vous n'avez pas à tendre vers l'accomplissement de cette perfection, car Jésus a déjà, à votre insu, "accompli la perfection de votre Père céleste en vous." Il l'a accompli pour vous dans l'Évangile dont l'accomplissement vous paraît également un horizon hors de votre portée et qui contient des lois que vous ne parvenez pas à mettre en pratique (et sur ce point Luther avait raison), mais aussi des promesses de grâce, et ce sont ces promesses qui constituent proprement l'Évangile, promesses qui ont déjà trouvé leur accomplissement en Jésus près d'expirer sur la Croix, selon la conviction de l'Esprit qu'Il vous donne si vous daignez l'accueillir en vous-mêmes."
"[Dieu] est plein de sagesse et d’une force invincible, on ne lui tient pas tête impunément", poursuit Job.
Et en effet, si on s'avise de mesurer nos forces avec celles de Dieu, le combat est perdu d'avance, car discuter avec Lui n'est pas parler de puissance à puissance.
Nous pouvons estimer avoir une belle capacité de création, elle n'équivaudra jamais à celle de Dieu. Car la nôtre ajoute en imitant, celle de Dieu est proprement originale:
"C’est lui qui déplace les montagnes à leur insu, qui les renverse dans sa colère ;
il secoue la terre sur sa base, et fait vaciller ses colonnes.
Il donne un ordre, et le soleil ne se lève pas, et sur les étoiles il appose un sceau."
La foi déplace les montagnes, mais il n'est jamais dit qu'elle les renverse.
Quand j'étais petit, j'eus un jour l'outrecuidance de faire croire à un ami un peu naïf que, tel jour que je lui indiquai, j'allais provoquer un grand balancement de toute la terre sur son axe et que la seule façon d'échapper à sa violence serait de demeurer sur son lit en y restant bien accroché. Je voulais secouer la terre.
"Il donne un ordre, et le soleil ne se lève pas":Job nous décrit l'apathie du soleil qui est une sorte d'aboulie astrale symétrique à "la danse du soleil" observée à Fatima, qui n'a rien d'un miracle pour Dieu bien qu'elle constitue un spectacle pour l'homme.
[...] "Il fabrique la Grande Ourse, Orion, les Pléiades et les constellations du Sud." Tout comme il fait émerger le bestiaire fabuleux qui se trouve à la fin du livre de Job et dont les animaux préhistorique ne sont qu'une pâle copie.
"Et moi, je prétendrais lui répliquer ! je chercherais des arguments contre lui !
Même si j’ai raison, à quoi bon me défendre ? Je ne puis que demander grâce à mon juge."
Job me semble avoir tort sur ce point. Il a le droit de se défendre. Il croit ne pas pouvoir discuter avec Dieu, car il croit que Ses desseins sont arbitraires. Mais le livre de Job prouve que, si les voies de Dieu sont impénétrables, Dieu ne répugne pas à les lui révéler, si son coeur veut bien s'ouvrir à cette vérité fondamentale et première: "Je sais que mon Rédempteur est vivant." "Mes épreuves font que je n'en ai plus la preuve et pourtant je le sais."
Du reste, Job convient au verset suivant qu'il peut plaider avec Dieu: "Même s’il répond quand je fais appel..." Mais le drame de Job est complet dans la proposition qui suit: "il me répond", vient-il de dire,et pourtant "je ne suis pas sûr qu’il écoute ma voix ! » Je suis sûr de Lui parler, mais je ne suis pas sûr qu'Il m'écoute. Même, je suis sûr de L'entendre, oui, je suis sûr d'entendre la voix de Dieu. Mais mon désespoir qui me guette, qui me cherche, qui est là, tapi dans l'ombre, me souffle, par une angoisse contre-intuitive: "Bien qu'Il me réponde lorsque je fais appel, je ne suis pas sûr qu'Il [m']." Notez que Job a dit (ou qu'on a traduit): "qu'il écoute", pas "qu'il entende"! Il n'empêche, il s'agit de nous faire douter de l'inefficacité de la prière.Or s'il n'est pas dit que la prière change les plans de Dieu, elle maintient la relation entre Lui et nous et c'est en quoi elle est irremplaçable.
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