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dimanche 27 septembre 2026

Métaphysique de la soif

Extrait de l'homélie du pape sur la place de la Concorde, homélie sur la soif (je dois à #ClaudeHériard de m'y repencher, car autant la veillée avec les jeunes m'avait parlé et même ému, sauf son côté Puy-du-Fou, mais qui n'était pas trop exagéré, autant ce qui s'était dit lors de cette messe m'avait laissé relativement de marbre, peut-être pour l'avoir écouté en ayant un peu trop abusé des bonnes choses...:

"Frères et sœurs, force est de constater qu’ici-bas, rien ne parvient à nous combler pleinement. Lorsque nous croyons enfin notre recherche achevée et nos efforts récompensés, bien souvent le vide intérieur resurgit, plus profond encore. Alors, pour le combler, il se peut que nous recherchions de nouveaux plaisirs, que nous voulions posséder de nouvelles choses, que nous fassions tout pour nous “divertir” afin de ne plus ressentir ce malaise intérieur !"

Le vide n'est pas le néant. Le néant, j'en connais un rayon, même si pour bien parler du néant, il faudrait connaître le néant absolu. Je ne connais le néant que dans la mesure où je ne vois rien et où, autant que je m'en souvienne, je n'ai jamais rien vu. Cette modeste expérience me permet d'attester que le néant n'est pas tragique. Il n'est pas triste, il n'est pas gai, il n'est rien. Il n'est pas le contraire de l'être ni son manque, il n'est rien. C'est pourquoi un aveugle de naissance, cloisonné dans la religion par son éducation, surtout dans ma génération, a paradoxalement d'autant plus de mérite de s'y intéresser. D'un côté elle le renferme dans une intériorité rassurante qu'il connaît bien, donc elle ne lui apporte rien; et d'un autre côté, elle lui parle de l'être alors qu'il a éprouvé que l'être est certes une plénitude, mais que le néant n'est pas l'antithèse de ce comblement complet. Il faudrait appréhender la dialectique de "l'être et du néant" avec l'expérience d'un aveugle de naissance qui ne manque pas de ne pas voir, non sans ajouter que bien entendu, autre est l'expérience d'un aveugle de naissance qui n'est du reste pas reproductible car il n'y a pas d'aveugle typique, et autre est l'expérience de celui qui a perdu la vue, de "l'aveugle tardif", comme nous disons dans notre jargon de "déficients visuels".

Comme autre est l'expérience du néant dénué du tragique, et autre est l'expérience du vide intérieur qui, lui, est le contraire de l'être, car c'est un gouffre, un précipice. Le vide précipite dans l'effondrement. C'est celui du silence inhabité, de l'attente du coup de fil de l'être aimé qui ne vient pas, il est celui qui pourrait pousser à un acte désespéré.

J'aime à dire que celui qui vit sans étancher la soif qui va combler ce vide, qui est moins une soif d'eau que la soif d'une substance psycho-active, grâce à cet ersatz d'eau et grâce à cette idole "qui lui promet monts et merveilles" en le laissant sur sa faim, vit avec son gouffre intérieur à découvert, à portée de tous, comme un blessé sans pansement, devenant vulnérable à chacun.

#RenéPoujol, avec qui je me suis lié d'amitié, ma fait découvrir le livre d'Amélie Notomb intitulé "Soif". Elle y explique entre autres que les expériences les plus humaines sont l'amour qui ouvre une vanne à tous les débords, de l'orgasme de la plénitude aux larmes de l'abandon, la soif insatiable et infinie qui est le dernier moment de l'agonie du christ, héros de son roman, et la mort, cette inconnue.

Je ne sais pas à quoi il mène, comme je l'ai écrit naguère, de dire que "la soif est le féminin du désir". Pourtant je crois avoir bien sondé la nature de la soif en trouvant cette définition. Qu'est-ce qui change avec ce "trouble dans le genre" du désir? Peut-être que le désir au masculin cherche frénétiquement sa satisfaction; le désir au féminin se fait réceptacle et attente de quelque chose qui ne viendra jamais. Il accepte l'insatisfaction comme son lot et s'installe dans cette insatisfaction, là où le désir au masculin court frénétiquement d'un objet transitionnel à l'autre, tant qu'il n'a pas trouvé une satisfaction qui renouvellera indéfiniment le manque et l'empêchera de se demander ce qu'il cherche vraiment dans la vie.


"La Liturgie de la Parole de ce jour nous invite à sonder notre cœur : quelle est notre soif la plus profonde ? Que cherchons-nous vraiment dans la vie ? Nous aspirons tous au bonheur, à l’amour, à l’épanouissement. Mais à quelle source cherchons-nous à étancher notre soif ? Nous contentons-nous de biens matériels, de satisfactions immédiates, de petites idoles si nombreuses qui promettent monts et merveilles mais laissent notre cœur vide?"

Lors de la messe de Benoît XVI célébrée au cours de son voyage à Paris en 2008, il était également question d'idoles. Mais il s'agissait alors de relire la décision du concile de Jérusalem statuant qu'en régime chrétien, il n'existe pas d'interdit alimentaire, à l'exception des "viandes sacrifiées aux idoles". Comme si l'énergie dont elles avaient été investies par le sacrifice qui les avait données à un autre les privait du Christ, dans une exacerbation de l'opposition entre paganisme et christianisme, opposition reprise à son compte par "l'apôtre desgentils" en personne, au rebours de ce fil rouge qui court dans toute la Bible: le Premier Testament est profondément anti-idolatrique et le Christ énonce un principe du même tonneau (sic): on ne peut pas aimer Dieu ou ses idoles. Réfléchissant sur son alcoolisme, le Père Duval ne disait pas cela, énonçait que l'alcoolique était un être profondément moral, toujours prêt à se repentir de ses excès et des écarts auxquels ceux-ci l'avaient mené, et concluait qu'on ne peut pas aimer Dieu et l'argent, mais qu'on peut aimer Dieu et l'alcool, l'alcool étant comme une extension pervertie de l'amour de Dieu, précisément sans doute en ce qu'il reprend l'opposition entre Dieu qui est l'être et le vide dont souffre cruellement la condition humaine marquée par l'angoisse qui le plonge dans un gouffre.

"Baptisés, nous avons reçu l’eau vive dont parle l’Évangile, mais avons-nous vraiment rencontré le Christ personnellement ? "

Ce dernier passage que je citerai m'entraîne dans une méditation sur le témoignage chrétien, en lien avec une sollicitation à laquelle j'ai répondu hier: celle de donner le témoignage de mes "mille et une passions", tel un "livre vivant", expression que j'ai immédiatement aimée, car je crois que les deux testaments se prolongent par le Livre de vie sur lequel on fait l'impasse pour "éteindre l'Esprit" comme la prophétie et refermer les Écritures, exercice auquel je me suis livré avec plaisir et timidité, et dont la préparation a fait naître en moi les réflexions que voici:

Il y a deux écueils dans le témoignage. Les émissions de libre antenne, mais aussi des livres comme ceux de Christine Angot, donnent unilatéralement à entendre le témoignage de nos traumas comme s'il n'existait pas de résilience, alors que la résilience, mot certes galvaudé et qui ne saurait en aucun cas être brandi comme une injonction, je l'ai appris à mes dépens et j'en sais gré à ceux qui me l'ont appris, existe néanmoins chaque matin où, happé par le vide, on se réveille avec la volonté de survivre en mettant un pied devant l'autre, devrait-on estimer que l'enjeu n'en mérite pas plus l'effort que le jeu n'en vaut la chandelle. Et puis il y a le témoignage chrétien, où l'on a tendance à se mettre en scène comme on sculpterait un saint de vitrail en omettant ses "passions tristes", omission d'autant plus dommageable que Jésus a consenti par compassion envers nous à une Passion qui n'a rien d'une passion triste, mais qui veut nous mener pas à pas vers la résurrection qui n'a rien d'une happy end évidente, comme il en existe dans toutes les épopées, d'Homère à Virgile, ces happy ends filles de la destinée et qui ne laissent aucune marge de discours.

Comme le disait François Durwell, l'homme est un être pour la mort (il faut accepter cette dimension heideggerienne) qui doit "s'emparer de la force de la résurrection" et ceci constitue un combat en soi, fût-ce pour celui qui, comme moi, refuse de se charger de sa croix et ne veut pas la porter, préférant croire paresseusement qu'il ne le peut pas ou fût-ce, pour faire encore écho à l'Évangile d'hier où nous était offerte une liturgie de la parole somptueuse, pour la tête de pioche qui se révèle être le bon fils du Royaume et qui répond à son Père qu'il ne veut pas aller travailler à sa vigne avant, finalement, d'y aller, contrairement à son frère qui lui répond "oui, Seigneur" et qui n'y va pas.

Le témoignage chrétien ne doit pas faire étalage de nos passions tristes ni exhiber des passions inavouables pour la beauté de l'inconvenance, mais le chrétien ne doit pas oublier qu'il est un être pour la mort qui doit s'emparer de la force de la résurrection du christ.

J'ai vécu une drôle d'évolution dans mon témoignage chrétien. J'ai perdu la foi trop tôt et l'ai retrouvée trop tôt, j'avais un peu plus de dix ans. Aussitôt je m'empressai décrire un livre que j'intitulai pompeusement "mon Cheminement vers Dieu", que j'enregistrai pour me faire plaisir et aussi à la demande d'une personne qui voulait l'utiliser dans ses séances de catéchisme. Or que croyez-vous qu'il arriva? Je perdis se livre corps et biens, manuscrit en Braille écrit sur trois cahiers et enregistrement sur quatre cassettes réunies par un élastique. C'est sans doute qu'il ne fallait pas écrire ce livre. Il ne fallait pas l'écrire, car ayant recouvré la foi, je me proposais un parcours tout balisé, qui allait de ce témoignage ostentatoire à un appel que naturellement, j'aurais reçu dans la continuité de ce recouvrement, appel à la vocation sacerdotal, je ne pouvais rêver à moins. Or les appels, on ne se les donne pas, on les reçoit. Ainsi en fut-il de mon appel à devenir organiste où j'ai trouvé ma plus belle liberté d'expression et qui est devenu l'exhutoir à tous mes démons, loin des avaries du discours et de tous les malentendus qu'il peut malencontreusement et presque nécessairement susciter.

Cet appel, c'est une soeur de l'abbaye bénédictine Notre-Dame de Jouarre, soeur Chantal, qui me l'a lancé en m'expliquant à demi-mots que la soeur organiste, sous couvert d'aller soigner sa mère, était en train de quitter le couvent; que les soeurs avaient organisé un roulement pour avoir au moins un organiste le dimanche et que je faisais partie du roulement. "Vous n'y pensez pas, je n'ai jamais joué d'orgue de ma vie et devrais-je le faire que je ne commencerais pas par vous. Vous avez un répertoire beaucoup trop compliqué." "Mais en fait, on ne te demande pas ton avis. Il faut que tu viennes, nous n'avons personne d'autre pour boucher le trou du quatrième dimanche du mois." Je n'avais plus le choix que de répondre à l'appel que je ne m'étais pas lancé à moi-même et c'est cela, un appel, l'Église ou les autres qui discernent en vous une aptitude que vous ignorez et qui vous demandent de faire quelque chose de cette aptitude ou de ce talent, vous donnant par là même la respiration d'exister, car les gens ne s'usent que quand on ne s'en sert pas.  

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