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mercredi 28 octobre 2026

La violence et le Royaume

https://www.youtube.com/watch?v=5dBeH4SZWck&list=PL5CYbLTkd8RBVVI22zS5rgrA9eXwAKmO0&index=1

Je suis en train d'écouter la seconde vidéo du pasteur François Ferré, pasteur de l'Eglise historique de ma mère, concernant les émeutes. Pourquoi certaines voix nous aimantent-elles? Ma voix aimantait celle de mon interlocuteur islamiste avec qui j'ai mené sur mon blog dans les années 2010 et celles qui ont suivi des Printemps arabe un dialogue qui est allé jusqu'où il a pu et dont je crois qu'il m'a déplacé, me sensibilisant notamment à la cause palestinienne, mais pas lui, car il ne concevait ce dialogue que pour se conforter ou convertir les autres. Certaines voix ne nous aimantent pas toujours pour de bonnes raisons. Le constater et le regretter n'empêche pas que nous ne devrions être aimantés que dans l'espoir d'être déplacés et moins confortés que convertis.

Pour parler des violences, le pasteur Ferré use d'une rhétorique qui a ses instants de violence: "Quand nous quitterons ces pâturages asséchés, la porte se fermera pour le monde entier sauf pour vous." Cela vaut bien "l'homme naît coupable devant Dieu" prononcé par son prédécesseur. D'ailleurs cette phrase est répétée au cours de la vidéo. Ou bien encore: "Aimez vos ennemis", ordonne Paul. "Car en agissant ainsi, vous amasserez des charbons ardents sur leur tête." "Au Jugement dernier, ça sentira la grillade." Aimer ses ennemis pour amasser des charbons ardents sur leur tête dévoile une drôle de conception de la sanctification par l'amour du prochain. De même que vouloir que la porte se ferme sur le monde entier sauf sur nous: nous proclamons avec Paul que rien ne saurait nous séparer de l'amour du Christ, mais nous voudrions que l'amour qui ne nous séparera jamais du Christ nous sépare du monde entier. Le Christ demande à un moment: "À quoi bon gagner le monde entier si on le paie de sa vie?" Cette question vue sous le prisme paulinien et luthérien peut se retourner comme suit: "à quoi bon gagner son salut si c'est pour y perdre le monde entier?", ou plus cyniquement: "L'avantage de gagner son salut, c'est d'être séparé du monde entier." Dieu qui ne fait acception de personne et donc "ne fait pas de favoritisme" ferait une exception pour nous. De même que, selon la doctrine catholique, "la mort dissout le mariage", l'amour du prochain qui aura guidé notre vie doit être dissout à titre posthume. C'est un exercice à déployer dans la vie terrestre et qui n'a pas d'autre fin que de nous dé-dégoûter. On est aux antipodes de l'apocatastase d'Origène qui espérait que même le diable fût sauvé par l'amour infini de Dieu. Pas question d'être tenaillé par l'angoisse "bisounourse" de l'universalité du salut. J'ai dans l'idée que moins on croit au libre arbitre, plus on est enclin à servir un Dieu arbitraire.

Il ne faudrait pas rendre le mal pour le mal, mais ce conseil est prodigué par des hommes violents. Paul a été un zélote antichrétien avant d'être un prosélyte du christianisme. Un prosélyte issu du judaïsme, pour faire écho à la distinction entre juifs et prosélytes, qui est ici sans importance. Paul a dévasté des maisons avant d'être terrassé sur le chemin de Damas sans pour autant renoncer à la violence, puisqu'il voulait amasser des charbons ardents sur la tête de ses ennemis. Paul a fait du carnage avant de faire naufrage par trois fois en allant répandre la bonne parole de l'Évangile. Paul a été un émeutier, un agent de dévastation, avant de se soumettre par tactique aux autorités de l'État dont on a beau jeu de rappeler qu'il détient le monopole de la violence légitime, "le légitime n'étant pas le légal", comme dirait cet autre marchand de soupe -je me place du point de vue du pasteur Ferré qu'est le pape, puisqu'il en est encore à traiter les catholiques de papistes. Paul a été un émeutier et Jésus a fait preuve de violence en tressant son fouet pour renverser les étales des marchands du Temple, pour me référer à une prédication antérieure du même pasteur Ferré. Jésus qui était apolitique, mais qui ne supportait pas que l'on profane la maison de son Père. La fin de la profanation devait commencer par le sanctuaire de dieu.

Le pasteur Ferré invoque encore la parabole du bon Samaritain pour expliquer comment nous devons réagir à ces émeutes. Il en fait ici une lecture littérale qui ne manque pas d'intérêt. Il prend soin de signifier que c'est une lecture qu'il fait dans le contexte de l'actualité et non une exégèse de la parabole qui en restituerait le contexte en vue de spéculations théologiques plus approfondies. Il invite à faire attention aux motivations des protagonistes de cette histoire. Celles du voyageur qui se rend de Jérusalem à Jéricho, des brigands qui le détroussent et le laissent pour mort, du prêtre et du lévite qui passent outre, ne sont pas indiquées. Seule la motivation du Samaritain est mise en avant. Le Samaritain bande les plaies du voyageur détroussé avec sa trousse de secours, le place sur sa monture et l'emmène à l'hôtellerie où on prendra soin de lui, parce qu'il est "ému de compassion" pour ce voyageur "laissé pour mort". Conclusion du pasteur Ferré: les motivations de ceux qui font le mal ne sont pas à prendre en ligne de compte; la leçon de l'Évangile, c'est qu'il y a mille raisons de faire le mal à tout moment et pour tout un chacun, mais que ces raisons ne comptent pas. Seules doivent être retenues les raisons de faire le bien, et on fait avant tout le bien parce que Dieu nous l'ordonne.

De manière générale, la lecture de la parabole du bon Samaritain fait l'impasse sur les brigands. On ne cherche pas à savoir pourquoi ces bandits de grand chemin ont fait obstacle au voyageur, comme on ne doit pas chercher pourquoi le voyageur a jugé nécessaire de passer d'un point à un autre. Et si l'on veut considérer les protagonistes de la parabole, c'est-à-dire du récit dont la forme narrative nous est donnée comme achevée, on devrait également considérer les protagonistes qui conduisent à la production de ce récit analogique. Ici, Jésus et le scribe sont mis en présence. Le scribe commence par interroger Jésus pour qu'Il résume la loi de Moïse et voyant qu'Il a bien répondu, il pose à Jésus une question rabbinique: "qui est mon prochain?" Mais le scribe a une motivation dont je m'étonne qu'à ma connaissance, elle n'intéresse pas davantage les luthériens. Il veut "se justifier". Pourquoi le texte emploie-t-il "se justifier" plutôt que "pinailler"? Comme si le scribe voulait se justifier juridiquement, ou plutôt tordre la loi jusqu'à lui faire dire qu'il n'a pas de prochain? Cela, Jésus qui lui répond par une parabole emprunte de violence et même d'une violence gratuite, ne le laisse pas faire.

Pourquoi tant de violence même parmi les fils du Royaume et les enfants de la lumière? À ce point que du Royaume, "les violents s'en emparent", dit un verset biblique dont Fabrice Hadjadj s'est emparé pour en faire le titre d'un de ses premiers livres. "L'Évangile n'est pas de la guimauve" qu'on neutralise avec un édulcorant, et le bisounoursisme ne doit pas être de sortie pour lire l'Évangile à son creuset. L'absence de méchanceté ne se confond pas avec l'évacuation de la violence et de toute agressivité en nous, mais avec le retournement de cette agressivité pour qu'y affleure à travers l'amour, une règle de conduite nouvelle. Le Royaume est aux saints qui ont déjà trouvé le secret de mener leur vie saintement, aux méchants repentants et aux non-violents, c'est-à-dire à ceux qui ont su retourner leur violence pour la faire servir le bu évangélique, qui n'est pas tellement inclusif qu'il n'est de tout faire concourir au bien de ceux qui aiment Dieu, à commencer par le scandale de la Croix où Dieu qui est censé s'être fait homme à l'exception du péché, c'est-à-dire à l'exception de la moitié au moins de la nature humaine, ce qui paraît constituer un oxymore, retourne cette désincarnation apparente par une incarnation encore plus humiliante et scandaleuse en s'incorporant le péché, "en se faisant péché à notre place" en vue de la rémission des péchés. La miséricorde poussée à ce degré, non de pardon facile, mais de satisfaction active et qui fait mal au Souverain Sacrificateur qui se sacrifie, est, sous le nom de la Passion du Christ, la compassion de Jésus pour le Samaritain qui n'en a pas fait assez en laissant le voyageur aux bons soins de l'hôtelier, pour le prêtre et le lévite qui sont passés outre, pour le voyageur qui aurait mieux fait de rester chez lui plutôt que de croire que l'herbe est plus verte sur les pâturages de Jéricho que sur les pelouses interdites au public de Jérusalem et pour les brigands qui ont jugé utile de le détrousser. Jésus s'incorpore violemment toutes nos raisons de mal agir, ces péchés en pensée, et toutes nos mauvaises actions, sans oublier nos péchés par omission, pour tous nous les remettre, si du moins, tels le bon larron, nous faisons cet ultime acte de brigandage, non pas de frapper en émeutiers à la porte du Royaume jusqu'à ce qu'elle cède, ou avec la séduction des vierges folles qui ont couru pour ne pas avoir acheté assez d'huile à temps et à qui Jésus répondit qu'il ne servait à rien de courir, il aurait fallu partir à point; mais en Le suppliant de Le faire entrer dans le Royaume, Lui Qui est injustement condamné alors que "pour nous, c'est juste, après ce que nous avons fait."Le bon larron supplie Jésus et Jésus résiste si peu à cette supplication qu'il en fait le premier saint assuré d'être à Ses côtés dans le Royaume là où, parce qu'il a douté, Il fait de Jean-Baptiste, le plus grand des prophètes, "le plus petit dans le Royaume des cieux". 

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