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lundi 20 février 2012

L'impasse de l'hétérocentrisme

Il est important de contextualiser cet article. Sinon, on va n'y rien comprendre.

Depuis le 9 février dernier, j'ai accepté, suite à la défection de celui qui avait inventé cet OVNI littéraire qu'il appelait le "remue-méninges" et dont je vais vous expliquer le principe, de reprendre la main qu'il m'avait passée par défi, sous réserve que ce jeu ne serait plus désormais confié à un seul, mais à un collectif comprenant pour le moment deux autres camarades, dont le croissant de lune, familier des lecteurs de ce blog.

Le "remue-méninges" tel que l'avait pensé son concepteur ne consistait, ni plus, ni moins, qu'en un jeu de charade, dont il prenait occasion pour poster des comptes rendus magistraux, véritables morceaux de bravoure et chroniques littéraires qui tenaient de la chronique grammaticale et linguistique, intime et autobiographique, encyclopédique, avec une place notable laissée à la créativité des réponses faites par les joueurs (appelés dans notre jargon charadeurs) au charadin ou maître charadier, poseur de la charade et auteur de son compte rendu.

On peut considérer que prendre la responsabilité d'un jeuqui paraît si futil relève de la perte de temps. Mais il y a:

1. que la vie est un jeu;

2. que j'ai peu de responsabilités;

3. qu'il faut "jouer collectif" (on peut même en faire un jeu littéraire);

4. que cela permet de décliner ses obsessions et de les faire partager à d'autres locuteurs.

En somme, à mon corps défendant, me croyant homme du livre, je suis homme de dialogue, le pratiquant à tout va, à tout rompre, mais en n'y croyant pas, pas assez, gêné, gainé, engoncé par mon utilitarisme.

Si quelque lecteur de ce blog voulait participer à cette charade à périodicité trihebdomadaire au jour où j'écris, voici la marche à suivre: il suffit de m'adresser un courriel à l'adresse que voici :

julien.weinzaepflen@numericable.fr

Ayant présenté la chose, cet article va vous fournir tout le processus d'une charade telle que décrit ci-dessus et mené à ma sauce.

Mais avant que je ne vous répercute la charade, vous verrez qu'elle renvoie en écho à un article que l'on peut trouver dans les archives de ce blog, intitulé "charade métaphysique" et où le précédent charadier, homme de douleur et qui fait mal bien que se croyant sincèrement résilient, renvoyait au "déterminisme".

Voyons donc, en écho, sans en changer un mot, la charade que j'avais posée le 15 février dernier. Je la cite intégralement :

Elle vous est... "

Postée après le crépuscule pour que vous l'ayez bien avant l'heure du crémier, mais aujourd'hui, il ne sera pas question de crème, malgré ce guillemic charadier, qui pourrait vous induire en erreur (et ne pas vous enduire d'horreur). Enduisez vos mains de crème et caressez-vous, caressez-vous, en ce lendemain de fête de saint-valentin, où vous devriez ce conseil prodigué par Yves Jamet dans une de ses chansons, intitulées :
"Caresse-moi", commençant par :
"Je hais les dimanches"
et dont le refrain dit :

"Caresse-moi, caresse-moi,
Ne laisse pas ce jour vieillir
Sans poser avant qu'il expire
Ta main sur moi, caresse-moi."

Existe-t-il une dépendance affective ?

Mon premier est l'interjection qui hèle le laitier
pour qu'il m'apporte de quoi mettre du lait dans mon deuxième,
ou dans le biberon de mon bébé qui, après l'avoir bu,fera mon troisième,
avant qu'en famille, nous allions voir "adieu ma concubine", qui est un film-opéra chinois, et non pas un drame japonais comme mon quatrième :
je ne mange pas de ce pain-là, je n'en mange (mon cinquième), adverbe de négation substitué à "pas" quand on voulait parler de pain au lieu de marche.

Mon tout est le contraire de l'autonomie.

Ca existe ? Décomposez, vous allez voir, et le compte rendu vous en dira plus.

Mais avant, envoyez-moi vos réponses à cette adresse :

julien.weinzaepflen@numericable.fr

et n'oubliez pas de transférer nos charades, leurs comptes rendus et classements à toutes les listes que vous connaissez.

Ca donnera peut-être envie à d'autres participants d'y jouer, et aussi de nous relayer, car on ne serait pas trop de quatre pour diversifier le jeu, et aussi parce que vos charadiers s'adonnent à d'autres travaux. Si quelqu'un veut renforcer notre équipe, qu'il s'adresse à l'un de nnous, par exemple à moi, aujourd'hui.

Bonne journée et creusez-vous bien les méninges.

La charade est une échelle syllabique vers la marche des sens et des mots.

La marche des sens ?

"caresse-moi, caresse-moi !" (Yves Jamet)"



Et en voici le compte rendu, qui va nous permettre,entre autre, d'entrer dans le développement de notions intéressantes bien qu'à mon avis impassuées, comme le fera connaître, à la fin de cet article, un échange entre le croissant de lune et moi survenu après publication de ce long compte rendu.

"La charade a dû être facile au ludomètre puisque le ludomètre, cet instrument météorologique du "journal de la charade" qui mesure la météo du passé, ne s'est même pas donné la peine de parler, si ce n'est par l'intermédiaire de Ludo, que je m'étais promis de ne pas citer, tant il me fait rougir, mais j'aime bien rougir devant tous (j'ai de l'orgueuil sans être fier) :

"« Bonjour, Julien,
Bravo, superbe, j'adore ta façon de poser la charade."

Finalement, j'adore qu'on m'adore. Ludo, ça te vaudra une citation au tableau d'honneur, mais patiente un peu, j'ai d'abord à citer babeth, arrivée en deuxième position, et dont la décomposition est un modèle du genre, sauf qu'elle a mangé mon quatrième, qu'elle me restitue spontanément dans le mail suivant :

"
hé

le thé pour allez avec (avec quoi, babeth ? Avec le lait du crémier bien sûr !)

le rot du bébé après son biberon

le nô

et mie pour le pain."



Rien à dire, tout est bon, aucun élément ne manque, mais Ludo, lui, veut avoir des points supplémentaires. Il en gagnera trois, voici sa création, la parole à Ludo :



"...Donc ma réponse,
(...) "Mon tout est donc hétéronomie H, é, t, é, r, o, n, o, m, i, e, »"
1 H, é, pour héler aussi bien le postier que le laitier (un point pour le postier, qui ne figurait pas dans l'énoncé de la charade) ;
2 T, h, é, pour moi ce sera un café et sans lait, s'il vous plaît (un point pour le café, parce que c'est aussi le goût du charadier du jour, même si le thé me détend, ne m'énerve pas du tout),
3 R, o, t, chez les mexicains, il faut mieux en pousser un si on ne veut pas
offenser le cuisinier (un point pour cette information capitale : on dit toujours que le rot ne doit couronner un repas que pour rendre hommage à la cuisinière (ou à la couscoussière) dans les pays d'outre-Méditerranée, voici que la coutume s'en trouve être la même en bordure de l'Amérique latine),
4 N, ô, je connais grâce aux mots fléchés mais je n'ai jamais eu l'occasion
d'en écouter un (cet aveu, Ludo, aurait pu te rapporter un point, mais c'eût été un point apophatique, un point négatif, donné pour une chose que tu n'as pas faite, j'ai préféré le garder en réserve, pour te donner l'envie de voyager),
5 M, i, e, c'est vrai que c'est le meilleur du pain, surtout quand il est
frais (ça n'est pas tout à fait ce que je voulais entendre, mais je suis plus content de ce que tu me dis de la mie que de ce que m'en dit le croissant de lune, dont j'ai eu deux sujets de mécontentement, pour lesquels j'ai voulu lui garder des points, ce dont il s'est défendu comme un beau diable, en se rattrapant comme il a pu, pour le plus grand bénéfice des chevaliers de la charade, vous allez en profiter sur l'heure.


Dans sa décomposition, le croissant de lune me dit de la mie :

"Ton dernier doit être la mie du pain, ouais, pour ta définition, à peu près recevable." Insolent, non ? D'autant que ce n'est pas ce que ma définition voulait recevoir, j'y reviendrai après vous avoir retransmis le cadeau du croissant, qui n'est autre qu'un poème de clément Marot (Cahors, 1496 ou 1497-Turin, 1544), .

"Dedans Paris

Dedans Paris, ville jolie,

un soir passant, mélancolie,

je pris alliance noujvelle

avec la plus gaie demoiselle,

qu'il soit d'ici en Italie.

D'honnêteté elle est saisie,

et crut selon ma fantaisie,

qu'il n'en est guère de plus belle,

Dedans Paris.

Je ne vous la nommerai mie,

sinon qu'elle est ma grande amie,

car l'alliance se fit telle,

par un doux baiser que j'eus d'elle,

sans penser aucune infâmie!

dedans Paris."

Notre Marot n'est pas un maraud ni un mufle et ne veut nous nommer mie sa mie, de peur que nous la découvrions et attentions à son honneur, tandis que le croissant de lune voudrait que notre ami Karim nous dévoile celle que "son coeur tant aime", pour reprendre une poésie de Louise Labé de la même époque.

Or ma définition était formulée comme ceci :

"
je ne mange pas de ce pain-là, je n'en mange (mon cinquième), adverbe de négation substitué à "pas" quand on voulait parler de pain au lieu de marche."

Autrement dit, on disait "je ne marche pas et je ne mange mie, je ne bois goutte, puis, la confusion aidant entre le verbe "boire" et le verbe "voir", je ne "vois goutte". C'est que, si, aujourd'hui, "ne...pas", "ne...point", "nne...plus" forment, dans leur complémentarité, un seul adverbe de négation, "pas" ou "point" étaient autrefois considérés comme des substantifs, le pas renvoyait à la marche, le point à ce qu'on parvenait plus ou moins aisément à voir, à lire, à écrire.

Voici ce que dit à propos de ces négations rares un extrait d'un article très intéressant de wikipedia

"Ces constructions employées comme variantes de ne… pas sont des survivances de l'époque où la négation habituelle était ne, suivi de n'importe quel objet dont la fonction, l'existence, la possession, etc. étaient niées (cf. On trouve encore aujourd'hui des exemples de ce type de négation : je n'ai domestique ni valet signifie je n'ai pas de domestique, ni de valet ou je n'ai ni domestique ni valet. Cette construction peut être aussi une double négation comme dans cet exemple de Charles d’Orléans :

Il n’y a bête ni oiseau / Qu'en son jargon ne chante ou crie."


Je reprends ici le commentaire pour montrer que ce vers est construit en un chiasme, lequel est une figure de style qui croise quatre éléments : la bête crie et l'oiseau chante, charles d'Orléans dispose son vers comme suit :



"Il n'y a ni bête (A) ni oiseau (Bé qu'en son jargon ne chante (b, puisque se rapporte à l'oiseau) ou crie (a). telle est toujours la figure du chiasme :

A.B.B.A.

Le chiasme reprend en stylistique le schéma de nos rimes croisées.



Mais redonnons la parole à nos grammairiens :

Dans ces constructions, certains noms se sont spécialisés à la manière de pas et sont à leur tour devenus adverbes :

goutte associé au verbe voir. N'y voir goutte signifie ne rien y voir ;
point : ne même pas avoir un point ;
mie : ne même pas avoir une mie (une miette) ;
rien : autrefois substantif, rien (ancien français : ren, de l'accusatif latin rem, « chose »), est le terme le plus utilisé aujourd'hui.
L'expression ne… guère…, surtout utilisée à partir du XVIIIe siècle, provient à l'origine du francique waigaro qui signifiait « beaucoup »


Il n'y a guère, il n'y a pas beaucoup de temps, il n'y a pas longtemps.
La contraction d'"il ney a guère" est "naguère", l'"autrefois d'"il n'y a pas longtemps", par opposition à "jadis" (venant de jam diu, jam, déjà, diu, longtemps, il y a déjà longtemps"),
"tu ne vas plus guère voir ta grand-mère", tu ne vas plus beaucoup la voir.

Une génération à peine sépare clément Marot de françois vilon (Paris, 1431-1463, et pourtant, quelle différence dans le style !

Voulez-vous réentendre à nouveau "la ballade des pendus" avant que de poursuivre ?

"Frères humains qui après nous vivez
N'ayez les cœurs contre nous endurcis,
Car, se pitié de nous pauvres avez,
Dieu en aura plus tost de vous merciz.
Vous nous voyez cy attachez cinq, six
Quant de la chair, que trop avons nourrie,
Elle est pieça devoree et pourrie,
Et nous les os, devenons cendre et pouldre.
De nostre mal personne ne s'en rie :
Mais priez Dieu que tous nous vueille absouldre!

Se frères vous clamons, pas n'en devez
Avoir desdain, quoy que fusmes occiz
Par justice. Toutesfois, vous savez
Que tous hommes n'ont pas bon sens rassiz;
Excusez nous, puis que sommes transis,
Envers le filz de la Vierge Marie,
Que sa grâce ne soit pour nous tarie,
Nous préservant de l'infernale fouldre.
Nous sommes mors, ame ne nous harie;
Mais priez Dieu que tous nous vueille absouldre!

La pluye nous a débuez et lavez,
Et le soleil desséchez et noirciz:
Pies, corbeaulx nous ont les yeulx cavez
Et arraché la barbe et les sourciz.
Jamais nul temps nous ne sommes assis;
Puis ça, puis la, comme le vent varie,
A son plaisir sans cesser nous charie,
Plus becquetez d'oiseaulx que dez à couldre.
Ne soyez donc de nostre confrarie;
Mais priez Dieu que tous nous vueille absouldre!

Prince Jhesus, qui sur tous a maistrie,
Garde qu'Enfer n'ait de nous seigneurie :
A luy n'avons que faire ne que souldre.
Hommes, icy n'a point de mocquerie;
Mais priez Dieu que tous nous vueille absouldre.
(Transcription : Lagarde et Michard)

Encore que l'esprit primesautier de Clément Marot n'ait guère souffert les rigueurs de l'austère calvin, son admiration pour Luther lui fit écrire, recommandation le premier psautier en français, sur des mélodies dont beaucoup nous sont réfugié à genève, sur recommandation de calvin, une traduction du psautier. Ilne put achever cette oeuvre, répertoire mais Le grand humaniste français et poète Théodore de Bèze (1519-1616) la poursuivit, et en 1551, paraît le psautier genevois qui comprend les 150 cent cinquante psaumes.

Pour plus de documentation à propos de ces psaumes, où l'on apprend notamment que calvin considérait les orgues comme "la cornemuse du diable", lire ici :
Home
http://dictionnaire.sensagent.com/musique+dans+les+%C3%A9glises+r%C3%A9form%C3%A9es/fr-fr/#Le_chant.2C_rien_que_le_chant.2C_mais_un_chant_d.E2.80.99assembl.C3.A9e


En cliquant sur cet autre lien,
http://psautierdegeneve.blogspot.com/
vous pourrez trouver des psaumes traduits par Clément Marot et leur partition musicale à une seule voix. On ne trouve malheureusement pas mieux sur la toile. Il faut aller dans une médiathèque chez un discaire pour se procurer l'intégralité de ce premier psautier en français, si on s'y intéresse. Il diffère de la liturgie luthérienne en ce que n'ont été traduits que des psaumes, tandis qu'à la suite de Luther, on a mis en musique des chorals, librement inspirés de la Bible. La polyphonie a été tolérée dès l'origine pour compenser l'absence d'orgue, mais le psautier de genève se démarquait du chant grégorien dans la tradition choral, en ce qu'une note était associée à une syllabe et que, pour favoriser le chant d'assemblée, l'amplitude vocale (ou ambitus), de la note la plus basse à la note la plus élevée, dépassait rarement une octave.

Mais quittons la Renaissance où jamais, cette charade n'aurait dû nous faire stationner si longtemps si le croissant de lune n'avait quelque chose de renaissant, qui nous a fait nous arrêter avec profit sur Clément Marot, et revenons à la raison, en rien innocente, pour laquelle j'avais posé ce mot.

Les quelques réflexions qui vont suivre ne sont que le prélude à une série d'autres interrogations que je m'autoriserai d'une prochaine charade pour porter sur notre place publique.

Arrivons-y par degrés.

Et c'est encore une erreur du croissant de lune qui sera le meilleur chhemin vers ce que je voudrais essayer de montrer.

"Ton tout est l'hétéronomie, dépendre des autres", m'écrit-il.

Croissant de lune : pour définir un nom par un nom, il aurait fallu dire : ton tout est "la dépendance des autres". Mais tu n'y es pas tout à fait, et même, cette erreur t'a coûté un point. Comme nous pouvons aller du trivial à l'essentiel, mais je veux vous appâter par le classement qui viendra ci-après, si vous me conservez encore un peu de patience !

Cette erreur du croissant de lune a été confirmée, voire amplifiée, par un nouveau joueur, Jean-Michel de bretagne, qui ne m'a pas fait de proposition pour cette fois, sinon pour me dire qu'à ses yeux, le contraire d'"autonomie" était la "dépendance."

NB : pour faire connaissance avec JM, vous pouvez :

- écouter ses créations sur son site :
http://www.yann-ar-dall.com/contactjoueryad.php
ou son site de chants de marins :
http://www.yann-ar-dall.com/

La première fois que j'ai lu hétéronymie, c'était sous la plume de Pierre bourdieu : je ne connaissais pas le terme, et je n'avais pas un dictionnaire à ma portée. Il n'est pas exagéré de dire que l'auteur de "Ce que parller veut dire", qui fait tout pour disqualifier la parole distinguée des mandarins et a lui-même accepté d'être professeur au collège de france, n'avait pas le langage facile et qu'il faudrait traduire l'un de ses passages en français courant, ce serait un exercice qui pourrait bien faire une alternative à la charade pour un jour (il viendra) où l'un de vos trois charadiers (si vous n'en grossissez pas la liste) manquera d'inspiration.

La première fois que j'ai lu "hétéronymie", je ne vais pas vous le traduire, vous avez tous les éléments pour savoir ce que ça veut dire, je vous en ai dit les circonstances, mais quand je vous raconterai comment j'ai fait connaissance avec "hétéronomie", vous comprendrez le choc que ç'a été pour moi.

Mais, avant de vous narrer ces circonstances, faisons une parenthèse didactique et de critique sociale.

Le préfixe "hétéro" s'oppose à la fois au préfixe "auto" et au préfixe "homo". Quelqu'un qui est autocentré est centré sur lui-même. Quelqu'un qui est hétérocentré est centré sur l'autre.

Le préfixe homo signifie "le semblable". On le retrouve dans "homogène" (de même origine), "homologue (de même fonction), homozygote (quel est l'état des zygomatiques des jumeaux homozygotes) et bien sûr, plus couramment, dans "homosexuel" (adjectif qui désigne une attirance vers les personnes du même sexe).

Or nos sociétés modernes ont le goût du semblable par différencialisme. La différence serait le seul facteur commun qui les relie. L'hétérogénéité comme facteur de reliance. Nos sociétés sont pour ainsi dire altérophiles, que dis-je, hétérophiles, par homophobie. Au point qu'on se demande parfois si elles ne seraient pas tentées de verser dans l'inverse et se voudraient tellement homophiles qu'elles deviendraient hétérophobes. Elles voudraient tellement aimer l'autre qu'elles en détesteraient le semblable, et pourtant elles sont hétérophiles par amour du semblable, un "différent" "comme les autres", qui ne nous est pas indifférent. Elles n'ont jamais imaginé de substituer au contraire de la "philia", l'amitié, un suffixe grec qui traduise la haine, peut-être parce que la haine n'existe pas en grec. Aussi, le contraire du "phile", c'est le "phobe", le "phobique", comme si le contraire de l'amour, c'était la peur, et c'est peut-être vrai. Beaucoup de courants spirituels nouveaux entendent ramener nos sentiments à deux émotions fondamentales que seraient l'amour et la peur, la "philie" et "la phobie". Parfois, on n'emploie pas le préfixe "phile" à bon escient : ainsi, le "pédophile" serait celui qui abuse des enfants, alors qu'il serait plus juste de l'appeler un "pédomane", quelqu'un qui nourrit envers eux une obsession maniaque.

Tout ça ne vous dit pas comment j'en suis venu à découvrir l'"hétéronomie" et moins encore ce que c'est.

Voici pour le comment :

je publiais un commentaire sur le métablog, espace d'expression de l'abbé de tanoüarn, où je disais qu'il me paraissait impossible de vouloir appliquer sans réserve une volonté extérieure à la sienne, fût-ce celle de dieu, sous peine de se minimiser en tant qu'homme.

Voici ce que je lui écrivais le 15 mars 2011 àà 9h34 à la suite de son article consultable ici:
http://ab2t.blogspot.com/2011/03/septieme-billet-de-careme-mercredi-de.html

journal torrentiel de Julien WeinzaepflenMar :34 PM
Celui qui ferait mieux de se taire pour mettre son coeur en carême ne peut pourtant s'empêcher de vous demander, comme les disciples du christ après qu'Il a parlé au jeune homme riche:
"Mais mon Père, être hétéronome, est-ce possible? N'est-ce pas schizophrène?"
Et je vous entends déjà me répondre que vous m'avez déjà répondu que oui,
Bien sûr que c'est fou. Ou encore que
"Pour les hommes, c'est impossible; mais rien n'est impossible à dieu."
Vous allez me prendre pour un homme qui a de grand biens et qui n'arrive pas à les vendre, qui n'arrive pas à se rendre, et vous aurez raison. Mais comme je ne veux pas céder sans me défendre, je voudrais retourner la proposition:
"En connaissez-vous beaucoup, vous, des gens qui soient hétéronomes? Qui le soient avec naturel, bien que ce ne le soit pas du tout? Et qui le soient avec bonheur, sans névrose, sans le faire payer au prochain? Je sais bien que nous n'en sommes plus au temps de Saint-Paul qui enjoignait de le prendre pour modèle; mais je veux vous prendre à parti: vous croyez-vous hétéronome, vous qu'on sent si libre, si dégagé? Quelles sont les marques de votre hétéronomie? Quand actionnez-vous la pédale de frein, quand réfrénez-vous votre intelligence et votre pensée libre pour vous accomplir dans la Loi d'un autre, fût-il Dieu, votre bien? Comment concrètement devenir hétéronome sans devenir répressif à force de se réprimer? Est-ce que nous ne crevons pas de deux excès, l'un se trouvant dans "l'autonomisme" de ces gens qui se veulent moins sans loi que sans attache, et l'autre étant l'hétéronomie de ceux qui, de peur de s'affirmer dans leur risque personnel , mettent leur pensée entre les mains d'un Maître à Penser ou d'un "livre d'idées" sans faire confiance à cette manière d'autre bible qu'est notre sens de dieu, dépôt sacré complémentaire du livre de la Parole et du dépôt de la tradition? Je sais bien qu'en théorie, vivre, c'est perdre sa vie. Mais comment faire pour que ça ne devienne pas de la théorie morbide et surtout pour que ça devienne de la théorie pratique et praticable?

Et voici ce qu'il me répondit le lendemain, 16 mars 2011, je vous le cite in extenso :

"Cher Julien, j'ai senti la profondeur de vos questions sur le septième billet de carême. J'ai senti cette profondeur parce que, comme vous l'indiquez, ce sont des questions que je me suis posées moi-mêmes... pour moi-même.

Comment peut-on être hétéronome ? Comment peut-on laisser agir en soi une autre loi que la sienne propre ? Comment peut on s'en remettre à un autre que soi pour soi ? Sommes nous des esclaves ?

Saint Paul au début de l'épître aux Romains se dit "l'esclave de Dieu". Esclave : en grec doulos, en latin servus, il n'y a pas d'erreur. Dieu est-il un grand esclavagiste ?

J'ai beaucoup aimé la mise au point de Giorgio Agamben dans Le temps qui reste, à ce sujet : "Le syntagme 'escalve du Messie' définit pour Paul la nouvelle condition messianique, le principe d'une transformation particulière de toutes les conditions juridiques". Autrement dit, riches ou pauvrres, esclaves ou hommes libres, prolétaires ou bourgeois, nous sommes tous à égalité des esclaves du Christ. Agamben cite deux autres textes de Paul.
Voici le premier I Cor 7, 23 : "Qui a été appelé en tant qu'esclave dans le Seigneur est un affranchi du Seigneur. de la même manière qui a été appelé libre est esclave du Messie". "A été appelé", grec kletos : c'est la vocation qui est au fond de toute conversion. Il y a un ordre de la vie civile, qui reste ce qu'il est (Paul ne veut pas faire la Révolution) ;et il y a un ordre nouveau, celui de la vocation. Dans cet ordre, peu importe que l'on soit esclave ou homme libre, on est libre dans le Christ (ou esclave dans le Christ mais c'est la même chose).
Voici le second, Philémon 16 : "Peut-être bien Onésime, ton esclave fugitif qui a trouvé refuge auprès de moi, n'a-t-il été séparé de toi momentanément que pour t'être rendu pour toujours, non plus comme un esclave, mais comme un super-esclave (hyper-doulos), comme un frère chéri". Saint Paul ne parle pas immédiatement de Dieu, maios cela revient au même, l'amour de Dieu et l'amour du prochain s'identifiant. Le super-esclave est en même temps un frère chéri, comme dans le texte de Matth. qui fait l'objet du Septième billet, celui qui fait la volonté de Dieu est en même temps un frère du Christ. Le christianisme ne vient pas POUR abolir l'esclavage, mais pour faire des super-esclaves, qui, parce qu'ils sont des super-escalves, sont aussi des hommes libres : des frères.

Trop compliqué ? Mais qu'y a-t-il d'autre ? Vous ne voudriez tout de même pas vous débrouiller tout seul dans l'existence ? Direz-vous comme Sartre à la fin des Mots : "Ma seule affaire était de me sauver (...) Je me suis mis tout entier à l'oeuvre pour me sauver tout entier". Etonnons-nous qu'ensuite le même Sartre ajoute avoir "rangé l'impossible salut au magasin des accessoires". il a voulu se sauver... lui-même. Le protestant qui sommeillait en lui savait bien que c'était impossible. Il ne restait que... le magasin des accessoires ou la tendre confiance en un Dieu qui sauve toujoujours celui qui l'invoque. Un Dieu qui nous demande... l'hétéronomie.

Mais voyons ce que donne le magasin des accessoires. Le salut est impossible ? Dieu n'est pas souhaitable ou plutôt pas souhaité ? [Dans L'existentialisme est un humanisme, cette phrase : "Si Dieu existait, ce serait une raison supplémentaire de le combattre"]. Rigoureusement Sartre en tire les conséquences : "Que reste-t-il ? Tout un homme fait de tous les hommes et qui les vaut tous et que vaut n'importe qui". Le Magasin des accessoires nous renvoie un immense "A quoi bon ?" dans lequel a sombré plusieurs fois même l'humanisme de Sartre. Tout vaut tout ? Tous valent chacun ? Alors Rien ne vaut rien et personne ne tire son épingle du jeu.

Pour tirer son épingle du jeu ? Il faut parier. ".

(Fin de citation).

Et voici, pour finir, quelques tout petits extraits de ma réponse :

"1. IL y a peut-être d'abord ceci: le christianisme, c'est la victoire du "mono" sur le "multi", (...) du "mono" sur le "poly", même si ça ne plairait guère à alain de benoist qui dit "préférer généralement le "poli" au "mono", et pourtant de l'"hétéro" sur l'"homo". Disons qu'avant d'être hétéronome, on ne doit pas être l'homologue de soi, tout comme on ne doit pas se complaire dans son monologue intérieur, suivez mon regard et pointez du doigt votre serviteur!

2. Certes, cela libère: sortir de l'homologie qui est une forme d'esclavage, pour entrer dans l'hétérophilie. Se faire des amis, se chercher des frères, avec lesquels il fasse bon vivre. Des frères dont on soit le gardien. Même dieu se cherche des frères, même dieu se cherche des amis:
"Je ne vous appelle plus mes serviteurs, Je vous appelle mes amis."
Mais c'est ici que ça se corse: être ami, c'est se mettre au service, répondre à une demande, ceindre un tablier et laver les pieds de ses amis.
"Vous êtes mes amis si vous faites ce que Je vous commande", "parce que vous êtes en mesure de comprendre où je vais, n'étant pas de simples suiveurs puisque vous connaissez Mon Dessein et vous savez où va Mon Père: Nous vous avons indiqué la destination. Si vous doutez de la route, vous connaissez la destination, c'est donc librement que vous pouvez choisir si vous voulez vous y rendre avec Nous à Ma suite. Et, si vous y consentez, c'est dans l'autonomie que vous choisissez l'hétéronomie. Donc vous pouvez me suivre, me servir, en amis."

Or donc, est-ce qu'être autonome, c'est être à soi-même sa propre loi ? C'est être indépendant de toutes les circonstances ?

La sutie à un prochain numéro.

Mais en attendant, voici le classement du jour :

premier : abdel (à 7h21) avec 13 points, 4 points pour avoir bien répondu seul à la charade et l'avoir bien orthographiée, trois points pour être arrivé le premier, quatre points seulement pour sa décomposition (tous les éléments y étaient, mais j'ai soustrait un demi point pour l'approximation concernant mon cinquième et un autre demi point pour l'approximation concernant mon tout), un point pour s'être racheté en nous envoyant le poème de Clément Marot qui a fait nos délices, et un point pour le démarquer de babeth et de Ludo, dont il était ex aequo, prime dans ce cas à l'ordre d'arrivée ;
Deuxième : Babeth à 8h17 avec 12,5 points
Troisième : Ludo à 9h19 avec 12 points,
Quatrième : Jean-Nicolas à 18h09, 8,5
Cinquième : guy (à 8h36), 7,5 points"


Voici la réaction que m'adressa le Croissant de lune, et qui est un redressement (une rectification en bonne et due forme) de la notion d'hétérocentrisme:

"Je présume que l'instinct de préservation, ce qu'on nomme ainsi, détermine de façon primaire et initiale, une situation d'égoscentrisme et d'égoïsme, on veut prendre ou garder sans partage. Or, comme la chose est impossible, on s'aperçoit en second lieu, que ne pouvant pas tout avoir, ni tout garder toujours pour soi-même, on trouve régulier d'avoir autant que son rival, son vis-à-vis. Ainsi naît la justice basique, dès la toute petite enfance, et au fond, elle est secondaire et dépendante de l'égoïsme primaire. On ne peut pas tout avoir pour soi, et on veut être aimé, alors on donne, on partage. Ce n'est qu'après que des doctrines plus complexes et plus élaborées nous sont enseignées. Elles n'abrogent pas, le principe de justice basique.


Donc, l'égoïsme complet, existerait en phase toute initiale, encore que le besoin d'amour, téter le sein de sa mère, vivre la caresse, tout ça fait de l'échange. C'est au début, un échange où on reçoit, où on n'a pas conscience de donner, ou bien on se donne soi-même, sans que cela nous coûte consciemment. Comme dès le début on ne peut pas vivre seul, qu'il y a concurrence, on trouve satisfaisant d'avoir autant que les autres. En définitive, personne n'est totalement égoïste ni totalement altruiste. Les plus altruistes, ce sont ceux qui ont eu assez de bonheur, pour s'aviser de ce qu'ils croient être l'intérêt et le bien des autres. De là naît l'engagement. Le lumpen militant, ça n'existe hélas pas! Dans la vraie misère, il n'y a pas de conscience de classe.


Peut-on être hétéro-centré? Pas totalement. Quoi qu'on fasse pour les autres, cela procède d'abord, de soi-même. Quand notre être en a la force, nous allons à la rencontre des autres. Si nous sommes bons, ceci n'étant en fin de compte, qu'un reflet d'un état d'équilibre et d'harmonie intérieur, alors nous aimons le monde, nous aimons les autres qui génèrent pour nous, cette harmonie merveilleuse, nous voulons agir pour eux, leur porter secours. Car, en définitive, le monde nous pénètre jusqu'à la racine de l'être, l'harmonie est un écho plus ou moins parfait entre notre être et tout ce qui lui vient. Il est donc naturel, comme Dieu le commande, qu'on porte secours d'abord aux plus proches de nous, puis, ainsi faisant, de loin en loin, notre sollicitude finit par s'étendre à toute la création. L'être généreux est d'abord un être qui a vécu du bonheur, et s'il a vécu le bonheur, c'est parce qu'il a le mieux intégré les principes de justice basique, qui règlent harmonieusement ses rapports avec ses semblables et toute chose. Est heureux celui qui a conscience d'avoir bien agi et d'en être récompensé.

En conclusion, je retiendrais qu'il n'y a personne qui soit totalement hétéro-centré ou bien auto-centré.


Croissant de lune."


Et voici ma réponse, qui est de moindre valeur:








Le démocratisme contre la démocratie

Ecoutons le croissant de lune.

Démocratisme, vous avez dit démocratisme.

Ce mot, je n'en connaissais pas l'éthymologie exacte, je l'ai entendu ou lu rarement, au point que j'ai cru l'avoir inventé.

Le sens du mot, est moins péjoratif que ce que moi, j'entendais, donc je fis une relative erreur. Pour moi, l'abus du terme, "démocratie" ou bien encore, "démocraties Occidentales", a toujours semblé suspect. Remarquons d'abord, que ces démocraties Occidentales, sont citées un peu comme si on disait, "les républiques bananières", ou les filatures de coton! Puis il y eut le traumatisme de 1992, quand se produisit l'arrêt du processus électoral en Algérie, et le coup d'état, ou plus exactement, le maintien en place, ou bien la manifestation du régime sanguinaire des généraux. Cet épisode qui eut des suites fâcheuses, jusqu'à nos jours, un gouvernement de gauche Française y concourut, prétendument, au nom de la démocratie. Le mot "démocratie", je dois l'avouer, bien que n'étant pour rien, lui qui n'est qu'un mot, devint pour moi suspect. Sitôt qu'un kidam me parlait de démocratie, je le regardais comme un hypocrite, ou au moins comme un ambigü. Quand une certaine France, qui pontifie et développe autour de la "démocratie", prit part aux répressions massives Algériennes, en opérant des rafles et expulsions de militants, dont on ignore et craint le sort fatal, je ressentis comme un traîtreux coup de poignard dans le dos. Quelques temps après, j'entendis de milieux de jeunes beurs Algériens, cette qualification inapropriée de "dictature démocratique", je compris ce qu'ils voulaient dire par là, sauf que les termes étaient faux. Quand la France avait fait tout ça, elle n'agissait pas en tant que "démocratie", elle agissait en être cynique, tout simplement, elle participait à des crimes, contre les principes affichés de démocratie et de droits de l'homme. La dictature démocratique, ça n'existe pas, ce qui existe c'est le crime, point! Ces gens s'exprimaient ainsi, dans ces termes, par manque de vocabulaire, rien de plus. La rigueur voudrait qu'au contraire, la démocratie soit de leur côté à eux, non pas du côté d'une certaine France. Je crois que c'est à ce moment-là, que le terme "démocratisme", m'est venu à l'esprit, qui signifie donc, une caricature abominablement hypocrite, voire criminelle, du terme "démocratie". Le démocratiste, est celui qui ferait haïr le mot démocratie, lequel est dans sa bouche, comme une rose dans une poubelle! Les mots sont fait pour s'en servir à bon escient, on est fautif, quand volontairement, on emploie un mot à la place d'un autre. J'ai lu dans un des dialogues de Platon, que ce n'est pas même chose, si on désigne un âne sous l'apellation de cheval. Platon fut le premier, à ériger le principe de droite éthymologie, qui n'était pas, semble-t-il, si assuré avant lui. Encore que ces contemporrains commettaient ces erreurs sans malignité, ce qui n'est pas le cas des démocratistes criminels. Voilà ce que j'ai voulu pointer du doigt, viser en plein coeur, atteindre au centre, en dissipant l'ambiguïté, sous la lumière éblouissante et crue, de la vérité. Ainsi, un certain criminel Américain, qui parlait à Dieu, prétend-il, ou l'entendait, tout au moins, quand il nommait la "démocratie", pensait tout autre chose. Ce n'était que rouerie criminelle, hélas, elle a fonctionné."

La réponse du torrentiel à ces remarques bien senties de mon frère d'armes et ami vis-à-vis:

"La gauche n'a certes pas le monopole du détournement de la démocratie, mais souvent il arrive que les résultats se retournent contre leurs intentions, c'est même là que se produisent les dérives les plus graves. On sait ce qu'il en est advenu des "démocraties populaires". On sait aussi ce qu'il advint du "national socialisme" dont il ne faut pas oublier que c'était un nationalisme... socialiste. N'oublions pas que ce sont les socialistes qui ont donné audience à Jean-Mari le Pen en france, dont le parti est le seul à prôner, depuis toujours, la "république référendaire". Mais comme une certaine gauche qui parle "peuple" et veut le sauver malgré lui est hypocrite, lorsque le jeu démocratique fit que le Pen arriva en seconde position par le jeu de la démocratie, françois Hollande répartit que Jacques chirac était son adversaire dans "le cercle de la démocratie", mais que le Pen était hors de ce cercle, son ennemi, celui à qui on ne doit pas parler et qu'on doit encore moins aimer (ça nous promet des lendemains qui déchantent). Ah bon, il y aurait donc une "démocratie" qui voudrait nous encercler ?Tel est l'hypocrisie du "démocratisme" de gauche. Quant à "la démocratie américaine", n'oublions pas qu'elle était d'origine coloniale et n'était donc destinée à ne concerner que les colons. Ceci explique peut-être que les etats-Unis se sont mis en tête de (et ont pris la tête d'une coalition qui veut) imposer la démocratie par la force, en usant de méthodes colonialistes, mais les etats-Unis se sentiraient insultés qu'on prononçât à leur endroit le nom de colonialisme, pour qualifier leurs méthodes de conquête ou d'influence. L'âme immortelle de Platon a des cheveux à se faire avant qu'on emploie les mots dans leur vrai sens.

L'athéisme peut-il mourir?

(après la parution de "La belle mort de l'athéisme moderne" par Philippe Nemo (aux éditions PUF)

La thèse de ce livre a de quoi laisser perplexe. Tout d'abord, elle pose un problème méthodologique: il ne faut pas se croire "à la fin de l'histoire" pour affirmer sans quelques siècles de perspective rétrospective que le christianisme s'en est sorti... sous benoît XVI, pontificat à propos duquel certains se demandent si le christianisme n'y est pas, au contraire, en train de "mourir de vieillesse". Je crains que Philippe Nemo, esprit pourtant supérieur, n'ait en outre tendance à prendre ses désirs pour des réalités quand il affirme que le christianisme est devenu l'enjeu de notre siècle dans le monde entier. Certes, le christianisme a su aborder de front et par avance toutes les questions de la modernité. Certes, au-delà des impasses philosophiques, il propose la seule aventure intellectuelle qui stimule pertinemment l'esprit de spéculation et de recherche. Mais il ne faut pas oublier non plus qu'il rebute, à la fois ceux à qui leur humilité fait penser que l'homme n'est pas capable de relations avec l'absolu, mais est seulement capable de tendre vers le merveilleux. Et il rebute aussi ceux qui, paresseusement, se contentent d'être les spectateurs et les consommateurs du merveilleux pour ne pas faire effort vers l'absolu. Mais ceux-là, appartiennent au nihilisme, le diable l'emporte, et Dieu entende Philippe Nemo, quand il souhaite que la mort de l'athéisme entraîne celle du nihilisme. Mais de quelle mort parler au juste? Je crois plus à la mort de l'antithéisme qu'à la mort de l'athéisme. Oui, l'athéisme contemporain, dans l'authenticité avec laquelle nous avons aussi le génie de revenir aux questions fondamentales (notre époque n'a pas que des défauts), voudrait se contenter de dire que "dieu n'existe pas", sans spéculer de façon sacrilège sur la mort de dieu. Pour autant qu'on puisse arriver à cette forme pure d'athéisme, il est possible qu'il commence par être sacrificiel dans des êtres particulièrement oblatifs, comme notre anonyme athée, qui s'est exprimé avant moi. Mais, pour avoir été moi-même athée avant de recevoir, bien après mon baptême, le don de la foi, je puis témoigner que j'étais plus heureux athée que depuis que j'ai accepté que dieu me réunisse à Lui. Disons que j'ai depuis lors gagné en lien ce que j'ai humainement perdu en liberté et bonheur. Il est vrai que les incantations rituelles me manquaient, mais j'avais trouvé le pis aller de prier "ma conscience" et ça marchait plus ou moins bien. Ce qui prouve au passage que l'athéisme des gens sans malice qui voudraient se contenter de dire que dieu n'existe pas, cet athéisme-là ne peut pas être mort puisqu'il n'a jamais existé. Cet "animal pas très raisonnable" qu'est l'homme n'est que trop naturellement religieux. Il suffit qu'il perde quelqu'un pour qu'il discerne des signes de sa présence ou qu'il ait peur de quelque chose pour qu'il retrouve le chemin d'une prière intransitive, non pas qu'on ne trouve pas quelque chose à se mettre sous la dent pour prier, un moyen de prier, une divinité, un ange, une immanence, l'univers même, mais que, tant qu'on ne prie pas le vrai dieu, on manque à la prière, car on n'a pas trouvé le soutainement de sa propre vie, dont Dieu est le fondateur en tant qu'il l'a voulue et qui retourne à dieu, à travers les continuités humaines des viscicitudes historiques, dont dieu Est le Maître, l'alpha et l'oméga.

samedi 18 février 2012

La névrose comme guérissoire, ou les prescriptions de Jean-claude Liaudet

Je viens d'écouter une des interviews les plus hallucinantes qu'il m'ait été données d'entendre.

Il s'agit d'une interview donnée par Laurence Luret, dans le cadre de son émission "parenthèse" sur "france inter", réécoutable ou podcastable sur le site franceinter.fr, du psychanalyste Jean-claude Liaudet, qui vient de faire paraître un ouvrage intitulé :
"La névrose française" publié aux éditions Odile Jacob.

en gros, il s'agit d'expliquer que le français est à la fois en dépression, dans un deuil qu'il refuse de "faire", collectivement celui des "trente glorieuses", et dans une relation délinquante à la loi (le Français est donc collectivement un délinquant).

Il y aurait une pathologie individuelle qui s'intriquerait avec une pathologie du collectif.

Le collectif devenant délirant, se retournerait de manière oedipienne en haine de l'ennemi extérieur (l'europe, qui viendrait lui voler sa "mère patrie",) et de l'ennemi intérieur (après le juif durant la seconde guerre mondiale, l'étranger considéré comme sexuellement plus "puissant que lui: Jean-claude Liaudet donne l'exemple des Noirs tels que se les représente la fédération française de football).

Donc la réaction nationaliste, dans son avatar frontiste, antieuropéenne malheureusement xénophobe, on ne peut le nier, est d'emblée dépolitisée comme pathologique.

Selon l'auteur, il n'existe que deux régimes : le régime républicain, névrotique, qui a une relation trop obsessionnelle avec la loi, et un régime transgressif, soit un régime pervers, qu'aurait illustré Nicolas sarkozy en 2007, pour avoir fait l'apologie de la transgression (dans un entretien accordé à Michel Onfray dans "Philosophie magasine").

Prescription de l'auteur : "Mieux vaut revenir à une bonne névrose", c'est-à-dire à un régime républicain à danger minimal.

Ou comment être passée des "trente glorieuses" et de leur frénésie libertaire heureuse et fastueuse, non seulement à une exaspération réglementaire, mais à une pathologisation de la politique, disqualificatrice du peuple, qu'il vaut mieux à tout prendre aveugler (le remède oedipien) et endormir (par l'analgésie médicamenteuse) plutôt que de risquer que son "délire" ne le fasse exagérément attribuer un caractère hostile à ses persécuteurs éventuels, dans un ressaisissement paranoïaque, comme si toute geste héroïque n'était pas paranoïaque.

Voudrait-on que s'arrête l'aventure française qu'on ne s'y prendrait pas autrement.

Et voudrait-on accentuer la démoralisation des individus qu'on insisterait davantage encore, si on le pouvait, sur leur caractère maladif, la maladie étant plus accentuée par son diagnostique que par son déni, lorsque les signes n'en sont pas cliniquement attestés et incontestables.

samedi 28 janvier 2012

Les deux mille pas de l'esclavage

Le processus d’accroissement spirituel par extases et oublis post-extatiques est peut-être à l’origine de l’adjuration assez perturbante du sermon sur la montagne, cette sinaïtique néo-testamentaire qui donne une signalétique morale extralégislative aux chrétiens, de ne pas refuser deux mille pas à celui qui nous demande cavalièrement d’en faire mille avec lui. Il y a toujours divers degrés de lecture de ces paroles prononcées sur son promontoire par le christ, devant l’auditoire étonné de Ses premiers aspirants disciples qui venaient l’écouter en curieux. L’injonction de « tendre l’autre joue » peut être lue comme une façon de désarmer son adversaire, et c’est un peu ce qui ressort de la manière dont le christ la met Lui-même en œuvre au moment crucial de sa Passion. Quant à cette injonction des deux mille pas, j’y ai longtemps vu une justification, voire une quasi incitation à l’esclavage. Il y a de ça, dans la mesure où s’ouvrir à dieu en mystique, c’est être l’esclave de ses extases, pour être marqué des révélations qu’on y aura reçues, jusqu’à ne vivre qu’en fonction de ses oublis. Il y a une très grande différence, spirituellement parlant, entre l’omission et l’oubli. L’omission entretient la médiocrité pécheresse qui est l’état coutumier couvant le mal, tandis qu’il y a une Grâce du saint Oubli, selon saint-Jean de la croix. Faire deux mille pas avec celui qui ne nous en demande que mille, c’est prendre en compte qu’à travers l’oubli, on reviendra aux mille pas demandés après avoir fait trois mille pas en fait d’en avoir consenti deux mille : car aux deux mille qu’on aura faits, il faut ajouter les mille pas qui auront résulté de l’oubli, du réveil de l’extase, de sa banalisation dans la vie réelle en vue de l’intégration des découverttes faites en elle, dans l’hors de soi, dans le retour à ses routines, où l’on ne revient pas le même que l’on était parti avec le Maître du Départ, du dépassement et du mystère. Car il y a bel et bien un esclavage dans cette acceptation des deux mille pas. Cet esclavage, on l’aurait qualifié sommairement si on le bornait à être la réponse du disciple à son maître, selon qu’il nous faudrait toujours un maître d’après les enchanteurs ésotériques, lequel « maître arrive » »quand le discipl est prêt ». Le christ nous a pourtant expressément interdit de conférer à quiconque la titulature magistérielle, interdiction que nous enfreignons à plaisir, tant nous aimons donner des titres, mais aussi parce qu’il est vrai que c’est parfois par le truchement d’un maître bien réel que nous nous esclavageons et escrimons, sabre au clair, à faire ces « deux mille pas qui coûtent » plutôt que de rester allongés sur le sable, abandonnés au « far niente » d’un demi sommeil qui ne bâtit rien, pas même une maison quifinira par s’écrouler. Mais, si cet interdit existe, de donner du « maître » à qui n’est qu’un homme et un truchement, c’est que la sujétion n’est pas le but, l’esclavage n’est qu’une étape, le disciple n’est pas un poursuivant, et c’est encore moins un suiveur : le disciple est quelqu’un qui en fait trop pour recevoir en pleine face les marques de l’amour transformant, par lequel il ne sait pas qu’il est marqué, quand il revient à lui. Car lui-même n’est pas plus un but de retour que l’esclavage n’est un danger ni un enjeu. Lui-même n’est aussi qu’une étape, en termes d’auto-suffisance. Le « moi « est fait pour s’oublier, mais il ne peut le faire lui-même. Le « moi » est fait pour s’oublier en vue d’une ouverture au large, d’une disponibilité à l’autre. L’esclavage comme les extases ne sont que les étapes en vue de cet élargissement.

vendredi 27 janvier 2012

Jeanne d'arc et la monarchie française

Mon croissant de lune,

qu'eût-il fallu faire ? tout simplement, après sa fuite et son arestation à varenne, placer le roi en résidence surveillée, éventuellement le séparer de la reine, renvoyer celle-ci en autriche à supposer qu'elle ne détînt pas des secrets d'etat trop compromettants; ou encore : comprendre sa fuite, comprendre que le roi avait été l'otage des constituants, négocier avec lui une constitution à laquelle il aurait pu apporter son accord, le surveiller dans un premier temps pour s'assurer de sa fidélité à celle-ci, puis relâcher la surveillance; par-dessus tout ne pas exiger des prêtres qu'ils prêtassent serment à la constitution civile du clergé, car c'était transformer définitivement l'Eglise de france en eglise gallicane; ne pas transformer ses avoirs en biens nationaux, mais mettre fin au trafic des "bénéfices éclésiastiques".


Je ne tiens pas pour la monarchie constitutionnelle, sur le moment, qu'aurais-je fait ? Je crois que, dans toute la mesure du possible, je serais resté légitimiste, je ne suis ni un conjuré, ni un factieux. J'aurais approuvé l'assemblée constituante, j'aurais essayé d'en être, si j'avais pu, j'aurais essayé de faire entendre raison au roi, mais je n'aurais pas été de ceux qui en eussent appelé au tyrannicide, même si saint-thomas d'aquin l'eût permis au chrétien que je suis, car j'aurais fait la part des choses, entre la crise conjoncturelle des finances publiques, la bonté du roi et la manière dont il était pressé de toutes parts. Je serais resté légitimiste, d'autant que, te replaçant dans le contexte, aucun philosophe, si j'avais été assez éclairé pour en lire, ne m'aurait pu persuader que la monarchie était un mauvais régime, attendu que personne ne le disait, ne le pensait, que Rousseau faisait de la démocratie un régime pour petites cités, que le plus critique envers la personne des rois était peut-être Pascal.

Tu prends Louis XVI comme un gouvernant et la monarchie héréditaire comme une gouvernance, mais tu commets un anachronisme : la royauté était alors consubstantielle au royaume, elle en était la loi fondamentale comme elle avait des lois fondamentales. Le peuple ne trouvait son unité qu'en une société pyramidale, une société hiérarchisée, une société sacrale, d'autant que la pyramide monarchique, avec ses excès dûs à la morgue nobiliaire, reproduisait la "monarchie pyramidale" dans laquelle s'était instituée l'eglise catholique, abri spirituel des croyants non sécularisés de ce temps-là. Te dressé-je un portrait rêvé d'une société qui n'a jamais eu cours ? sans doute, mais il est impossible à un chrétien de ne pas être nostalgique, dans un coin inavoué de son coeur, de la chrétienté, au tréfond d'un inconscient qui n'a pas fait le deuil, tout persuadé qu'il puisse être par ailleurs, a posteriori, rétrospectivement et, pour ainsi dire post-traumatiquement, de l'apolitisme chrétien, qui a transformé son rêve de société harmonieuse et organique en l'organisation d'un monde nouveau, meilleur, juste et plein d'amour, un autre "monde rêvé", un "royaume du christ en ce monde" gagné par la "théologie de la libération", qui est un beau rêve.

Tu veux faire rendre ce qu'ils ont pillé aux gouvernants arabes. Tu pourrais avoir raison si l'on ne savait trop les méfaits auxquels ont donné lieu les excès de toutes les purges épuratrices et les relents de vertu jusqu'au terrorisme de l'intégrité. Tu tiens pour "la justice basique" qui punit en ce monde. La sagesse et la cohésion ne sont pas de ton côté. Ce qui mine l'egypte aujourd'hui, c'est qu'on a fait partir Moubarak, mais l'armée continue de se livrer à ses menées répressives. elle reste en place. Ce qui a empêché la russie de sortir du soviétisme, c'est que la bureaucratie a changé de couleur, mais qu'elle est restée aux commandes. Je me souviens d'une émission ubuesque d'emmanuel Laurentin, dans une ancienne "nouvelle tribune de l'histoire" qui doit avoir dix ans au moins, qui s'insurgeait que l'on se fût livré à une "chasse aux sorcières" dans l'ex-rDA, pour bannir des fonctions de chercheur ou d'enseignant, dans les Universités, ceux qui avaient trempé et cautionné de leur autorité les avanies du régime renversé avec le mur. La dérive poutiniste dont frémit la russie est due à ce qu'on n'ait pas fait des purges. Mais en quoi auraient-elles pu consister pour qu'il n'y ait pas épuration ? simplement, même pas à exiler, éventuellement à surveiller, en tout cas à interdire à tous les "commissaires politiques" ou aparachiks du régime soviétique de prétendre à la moindre fonction élective. M'objecteras-tu qu'alors, on aurait manqué de cadres ? Mais même dans la france d'après la libération, si les intellectuels furent épurés sans clémence et les femmes tondues dans la plus pure goujaterie, beaucoup d'anciens préfets restèrent en place et je ne sache pas que des magistrats furent massivement révoqués. Or tous à l'exception d'un seul avaient prêté serment au maréchal Pétain. La solution est donc de maintenir en place les cadres administratifs, mais de mettre rigoureusement à l'écart, sans les exécuter, en les amnistiant de la peine de mort qu'ils auraient mérité pour avoir trahi et volé leur pays, mais en les faisant déchoir de leurs droits civils, en les rendant inéligibles, en les surveillant au besoin, en les assignant à résidence sans les mettre en prison,tous ceux qui, ayant exercé une responsabilité d'appareil, auraient encore prétendu à exercer un pouvoir politique.


Propos de cours, dis-tu, que tint mon roi, sur le point de mourir ? Nullement, il s'enquit si l'on avait des nouvelles de "M. de la Pérouse", qu'il avait envoyé faire une expédition autour du monde pour compléter les découvertes dans l'océan pacifique et dont l'équipage avait disparu corps et biens. Il s'enquérait donc du sort d'un homme qu'il avait envoyé en mission et, en cas qu'on l'aurait retrouvé, il se réjouissait en mourant que la france pût connaître, grâce aux découvertes, des expansions après sa crise intérieure et d'autres débouchés dans le monde. Ce lieutenant de vaisseau de la marine royale avait été un des héros de la guerre d'indépendance des etats-Unis où il avait combattu contre les Anglais pour l'Union des etats fédérés et l'établissement de leur constitution, à l'instigation du roi Louis XVI, qui était allé prêter main forte aux "treize colonies" qui voulaient s'affranchir de la tutelle britannique, dans la continuité de Jeanne d'arc. Donc, tu vois que mon roi avait comme il faut le souci de ses sujets, de même qu'il est de notoriété public qu'il n'a jamais voulu verser le sang de son peuple et que c'est ce qui l'a toujours retenu de s'opposer plus frontalement à ceux qui le tenaient en otage, pendant qu'il en avait encore les moyens et la puissance.

De quel grief a-t-il chargé le peuple en se déclarant innocent ? Tu n'as manifestement pas lu son testament, qui est la consommation du consentement d'un sacrifice, qui demande à ce que son sang ne retombe pas sur son peuple. Mais comme de l'avoir occis fut un acte de mauvaise gouvernance, la france ne s'est jamais remise du traumatisme révolutionnaire, que tu supposes à l'origine de son influence dans le monde, dans la continuité de Jeanne d'arc. Influence ébréchée, qui faillit mettre le feu à l'europe, sous l'impulsion d'un aventurier de génie, auquel s'opposait depuis leur pays d'émigration des nobles renfrognés, occupés de leurs privilèges beaucoup plus que du salut de la nation, que le roi avait en vue en vivantet en mourant.

Non, la france ne s'en est jamais remise, elle n'a plus jamais trouvé la juste mesure, prends garde qu'il n'arrive la même choseà ta nation, si tu veux te faire le justicier des gouvernants corrompus, sans avoir auparavant défait le lien qui semble, dans la presque totalité des pays musulmans (je mets l'Iran à part) donner à l'armée un rôle démesuré, ne pas la faire suffisamment être l'émanation de la nation, mais contrôler le pouvoir, faire la police et déguiser ses pions en représentants de l'autorité civile. Ne t'en fais pas, je sais faire bonne mesure : je sais que la quasi totalité des premiers ministres israéliens furent d'anciens généraux. Quant à de gaulle, sa carrière militaire se borna essentiellement à être celle d'un général de cabinet.


Où je vois le paradoxe entre le fait de tenir pour Jeanne d'arc et ne pas regretter l'exécution d'un roi faible ? Dans cette simple raison qu'à l'époque de Jeanne d'arc, le patriotisme n'existait pas. Le patriotisme est une clef d'interprétation rétrospective de la dilection qu'on s'est plu à avoir pour Jeanne d'arc après Michelet. Le légitimisme en eût été plus proche, eût été plus conforme au dessein dans lequel jeanne servait un royaume qui était à deux doigts de ne pas être tout à fait le sien, puisqu'elle était née entre ses frontières et celles de la maison de Lorraine.

Le germe de protoconstitution que tu vois dans la triple donation de Jeanne est encore tout à fait extérieur à la représentation qu'elle se faisait du roi comme "lieutenant du roi des cieux". D'ailleurs, celui à qui elle la fit ne s'en montra pas digne et elle ne le maudit pas. Le "gentil dauphin" préféra agnès sorel au souvenir de "la sainte pucelle".

Tu sais bien que le terme de constitution s'oppose à celui d'institution, que cette opposition est particulièrement forte dans le régime monarchique, mais surtout que la manière absolument non dynastique dont tu eusses voulu que Jeanne eût aimé que fût désigné le roi relève de la monarchie élective, dont le modèle est aux antipodes de celui qu'illustra la monarchie française.

Tu en pinces pour "l'incorruptible" que tu veux marier à Jeanne d'arc à titre posthume de postérité historique. C'est ton droit, mais tu ne mesures pas assez combien celle qui entendait des voix était différente de celui qui suivait les siennes, au point d'honorer la "déesse raison" et de confectionner un "Etre suprême" à la mesure de sa "religion civile" aux obligations de laquelle il voulait satisfaire, qui suivait ses voies en essayant d'y porter la plus grande intégrité personnelle et collective, combien cette différence poussée jusqu'à l'antithèse n'aurait jamais pu mettre Maximilien d'accord avec "la pucelle d'Orléans". Même livrée par le roi, Jeanne d'Arc ne maudit jamais le roi, tandis que robespierre ne se contenta pas de couper la tête du seul roi: il fit de la vertu et de la pureté de tels absolus, à l'encontre de toi qui ne donnes à l'homme que d'approcher le merveilleux, que quiconque ne voulait être ni vertueux ni pur étaitindigne de vivre.


Que l'âpreté de ta justice te préserve des méfaits séculaires des épurations. Il n'y a de pureté que celle du coeur et de la conscience devant dieu.

ton torrentiel qui ne sait que trop combien sont mêlés en ce monde l'ivraie politique et le bon grain spirituel, et quelque fois l'ivraie spirituelle et le bon grain politique

Jeanne d'arc et robespierre

Torrentiel,

Sans tenir pour la monarchie constitutionnelle, sans être monarchiste, tu approuves et éprouves, m'écrivais-tu ce 21 janvier, de la nostalgie ou de la compassion pour la décapitation de Louis XVI, dont tu es pour que l'on fasse mémoire.

Bien, mais, qu'eut-il fallu faire du roi et de son engeance? En son temps, le patriotisme était bien né et mature, l'esprit dynastique n'était pas complètement mort, mais perdait de sa pertinence. Ce roi n'était pas un sot, je ne suis pas sûr qu'il ait agi, confiant dans son droit dynastique. S'il a fui sous l'influence de la reine, vers les frontières de l'ennemi, on ne peut pas, en toute rigueur, lui laisser le bénéfice du doute, il savait les conséquences de sa fuite, il savait ou devait savoir, qu'il sustentait l'inimitié contre la France. Que me chantes-tu là, Torrentiel? Que fallait-il faire en toute justice, et tu élèves au rang de martyre, un gouvernant insuffisant! Allez, mettons que ce soit de l'histoire fiction, mais qu'eut-il fallu faire?

Le traumatisme que tu atribues à cette action, je ne le connais pas, n'étant pas autochtone. Tu vois, certaines choses me manqueront toujours, quoi que je fasse. Ce traumatisme, j'en prends acte, mais il y a des arrachements nécessaires, des ruptures bénies. Bonne est la douleur qui libère et fait changer d'état. Il fallait bien, que ces choses fussent. Or, tu ne tiens pas pour la royauté constitutionelle, alors, qu'aurais-tu fait? Je n'ai pas, moi, cette filiation, ce vécu, ça n'est pas mon histoire, je suis ignorant de ces choses. Puis-je me permettre quelques remarques?


Mettons que je prenne Louis XVI, comme un gouvernant et la royauté héréditaire comme une gouvernance. Il est permis de juger un gouvernant failli, et là-dessus, je suis très sévère. Il est permis de juger une gouvernance faillie, rendue impropre aux temps nouveaux.

L'indulgence, ne convient qu'aux délits et crimes ordinaires, de droit commun. Il est permis d'alléger les peines, si on pense ne pas nuire au bien commun. Mais, grand Dieu! Quelles sont les circonstances atténuantes d'un gouvernant? En cette occurrence, ne parles pas d'indulgence ni de pardon, alors que tu sais, qu'il s'agit d'un parti-pris. S'il arrive, comme à présent, concernant certains gouvernants Arabes, qu'ils bénéficient d'immunités qui s'étendent visiblement, jusqu'à une partie des trésors volés, avec la complicité des puissances, ce n'est hélas que concessions et accomodements, rien d'autre. Il est advenu, dans l'histoire de la France, qu'un roi traître subît un châtiment aproprié, parce qu'on avait le moyen de l'apliquer. Trouves-tu rien à redire à ça? Dans la mesure où un bon gouvernant, reçoit de son peuple, des louanges et témoignages d'amour, extrêmement agréables, dont nous n'avons aucune idée, dont n'aproche que le sort heureux de certains artistes, dans cette mesure, il est juste qu'un gouvernement failli ou insuffisant, subisse le blâme public, sans atténuation. Ma haine des mauvais gouvernants, je ne veux pas qu'elle s'atténue, je la nourris volontiers, si graves sont leurs fautes. Je n'admire pas l'émir Abdelkader, coupable d'échec militaire. Je maudis le Khalife El-Moutawakil, dont l'incurie fut telle, qu'on ne s'avisa de l'arrivée des Tartares, que lorsqu'ils se sont trouvés à trois jours de marche de Bagdad! Je crie à la face des gouvernants insuffisants, qui ne sont pas assez dévoués à leurs peuples! Un bon gouvernant abdique devant l'échec. C'est à grand-peine que le peuple d'égypte et toute la Nation, retint notre grand raïs Nasser, après l'échec de 67! Que fût-il advenu, si ton roi, suivant l'Autrichienne, se fut réfugié chez l'ennemi de la France? Où commence le mal d'un gouvernant, la tyrannie? Elle commence exactement à l'instant où il goûte un repos indû, où le sort du peuple ne le tourmente pas assez et ne trouble plus son sommeil. La tyrannie commence lorsque le gouvernant ne soufre pas assez, oui, c'est cela, qu'il ne soufre pas ce qu'il faut, au service des citoyens. Tu trouves tolérable que ton roi soit faible, et que l'Autrichienne l'ait entraîné, et te voilà bientôt versant des larmes sur son sort. Trêve de sentimentalité, Torrentiel! Le sort d'un peuple ne doit pas dépendre de faiblesse ou force d'un roi, ni de ses états d'âmes. Voilà pourquoi, le pouvoir personnel, doit être réduit le plus possible, au profit de mécanismes de prises de décision moins incarnés, d'appareils.

Et puis bon, je vais être plus grave, pour être d'accord ou pas d'accord. Ton roi tint encore des propos de cours, à l'heure suprême, s'est enquis de je ne sais quel marquis ou cardinal. Trait d'esprit et mièvrerie, page qu'il fallait tourner avec violence. Puis, le pire est qu'il s'est prétendu innocent, l'âme tranquille, chargeant son peuple d'accusations. Et ceux qui se croient des bonnes âmes, nous ressacent ce trait, d'une écoeurante ambiguïté. Il eût dû confesser ses tares et faiblesses, se flétrir et s'exécuter lui-même, ton roi! Ne me reproches aucune dureté de coeur, tout au contraire. Transiger c'est être peu sensible au sort commun. Si ces propos font mal à l'âme, je ne veux pas m'en excuser.

Où vois-tu du paradoxe, entre l'amour de la sainte pucelle, et l'exécution d'un roi faible, donc criminel? Au temps de Jeanne, le patriotisme consistait à tenir pour le roi légitime contre l'usurpateur étranger. Est-ce du royalisme? Tu m'as fait part, qu'il lui confia le royaume, puis qu'elle le lui rendit, pourvu qu'il exerce son règne sous la loi du roi des cieux. N'est-ce pas qu'elle entendait que le roi exerce son pouvoir, dans les limites des volontés divines, étant sujet d'un plus grand que lui? N'est-ce pas, en germe, une proto-constitution? Si on admet le principe de constitution, ou de loi supérieure, on arrive nécessairement, à ce que le gouvernant doit être choisi parmi les plus conformes à cette loi supérieure. La notion de constitution ou loi supérieure, est la génèse même, du passage de la royauté à la république. La pucelle fut livrée par le roi, et souffrit sa passion sans ambiguïté ou manque de rigueur. Sa douceur n'est pas suspecte, cette dame est limpide comme la justice.

Pour moi, le second héros de la France, est Robespierre. Une France embourgeoisée, ambiguë, corrompue par suite d'une longue prospérité, couvre de blâme cet homme pur, tout comme elle délaisse la sainte pucelle. Ce gouvernant sut tenir la France, que la faiblesse des traîtres eut livré aux ennemis qui l'eussent démembrée, se partageant ses dépouilles. Par la colère de Dieu, il a forgé dans les épreuves la force de la liberté, il a imposé à l'Europe cohalisée le sentiment d'impuissance face à la France libre et nouvelle. Dieu vient en aide aux agissants.


Rodomont à l'âpre justice.

lundi 23 janvier 2012

Du rapport initial à la vie

Mon croissant de lune,

Je réponds à ton message, qui va au fond des choses et au coeur du problème.

- pour tomber d'accord avec toi sur ce premier point : on est intéressé par
le sort collectif à proportion qu'on a moins souffert dans son individu ;
qu'on a été sensibilisé par une forme de pauvreté qui a su rester digne, à
ce que les autres, à commencer par les siens, connaissent le même bonheur de
l'amour englobant, de l'harmonie native et qui se construit...
harmonieusement . Donc, l'intérêt collectif serait l'expression d'une
moindre souffrance qui rend disponible à celle du corps ethnique ou
social, à la famille religieuse ounationale, avant de s'étendre à toute
l'humanité. Cela posé, tout est une question d'équilibre. On peut souffrir
de l'intérêt collectif jusqu'à être possédé de cette souffrance, tout comme
on peut être empressé de l'amour de son "autre" jusqu'à la passion
démentielle d'aimer son ennemi pour le faire sien ou le détruire. Toute
passion est belle ; mais la démence dont elle s'accompagne est invivable ou,
au moins, empêche de dormir, fait qu'on serait prêt à briser l'harmonie de
son couple, par confusion entre son sort individuel et celui du corps
social. J'ai déjà observé que qui s'éprenait trop du sort collectif au point
d'y lier son "moi" individuel, de l'y lier tout uniment, sans le distinguer
aucunement du sien, celui-là risquait de devenir littéralement fou parce
qu'obsessionnel. Tu souffres journellement de la lésion qui résulte de
l'impossibilité de s'affirmer de ta nation au point qu'elle passe pour
chétive alors qu'elle est pleine de force. Mais il ne faudrait pas que cette
souffrance te ronge au point de te faire des ennemis de ceux qui sont
devenus les tiens, puisque tu as contracté mariage avec eux ; au point de te
faire envisager de quitter ta femme, parce que tu la confonds
fantasmagoriquement avec la france. Je ne suis pas contre le fantasme, mais
contre le fait que celui-ci devienne un "tout à fait". En même temps, chacun
reste peut-être, jusqu'à un certain point, amoureux de son fantasme, même
s'il en distingue l'être aimé même s'il aime aussi l'être bien réel qui est
venu l'incarner, avec lequel il vit et aux intérêts de qui il entre jusqu'à
les prendre pour les siens. L'obsession résultant du transfert de la lésion
du corps collectif en une lésion personnelle fait qu'on se fait beaucoup
d'ennemis, parce que le corps collectif en a beaucoup, voire ne peut presque
s'affirmer comme tel qu'en en ayant. Et avec cela, il faut rechercher
l'harmonie.

Lundi matin, j'ai fait une expérience qui m'a donné une vraie joie, l'une de
ces espèces de joie intérieure assez indéracinable une fois qu'on y a goûté. Une sorte de découverte sur moi-même ou, plus
exactement, la confirmation de quelque chose que je savais, mais que
j'ai mis en mots.

J'ai dû jouer une messe aux petites heures, alors que je
m'étais couché la veille plus qu'engorgé d'alcool, dont j'avais consommé la
journée entière et une partie de la nuit. J'avais dormi suffisamment pour
ne pas être HS et, de toute façon, j'avais un devoir à remplir, on comptait sur moi, donc il n'était pas question que je fasse défection.

Les lendemains de cuite, quand
tu arrives à passer le cap où tu ne demandes qu'à rester dans ta planque, la
marée post-alcoolique se transforme en une lutte pour rester dans la
vie en société, avec de brusques menaces de retrait du monde et de retour en son
monde. Si l'on parvient à vaincre ces menaces, on est dans la société
jusqu'à son coeur profond, on est dans ce qui est en train de se faire avec
une lucidité et une réactivité sans pareille, on est dans son mouvement
même. J'ai joué ma messe avec cet automatisme, cette concentration et cette
pénétration. N. en était fort émue. Quand nous sommes rentrés, nous
avons pris un café ensemble et je lui ai dit :
"C'est fou, je remarque quand même que j'ai l'harmonie dans la peau."
Je parlais bien sûr de l'harmonie au sens musical. Je l'ai toujours su, mais
là, je l'éprouvais et j'en étais physiquement heureux. Je pouvais dire que
je l'avais dans la peau parce qu'elle était là, jusqu'à l'inconscience. J'ai
un ami, franck, qui me dit souvent que la consolation de sa vie, comme ce
qui aurait pu la faire émerger, c'est qu'il a la mélodie dans la peau. La
mélodie, c'est la confiance d'un destin qui marche à l'aventure.
L'harmonie, c'est le besoin de résoudre à tout prix jusqu'à vouloir donner
une conclusion à sa vie, si par hasard on se sentait avoir trouvé un instant
de solution. Avoir l'harmonie dans la peau, c'est avoir besoin de fixer une
solution. Or, moi qui ai l'harmonie dans la peau, j'ai un grand désordre
dans mes affaires, si ce n'est dans ma vie, pas du tout dans ma tête. Mais ce chaos apparent pour les
autres n'est, comme me le disait quelqu'un qui travaillait pour et chez moi,
qu'un "ordre inaperçu". Il avait éprouvé maintes fois combien j'étais
méticuleux malgré mon apparent désordre.

Avoir l'harmonie dans la peau, c'était inscrit dans mon rapport initial à la
vie. Depuis quelques jours, je suis particulièrement travaillé par cette question, à
cause de mon frère qui, justement, est passionné de psychanalyse et me remet en question, qui voudrait bien me redresser en ne voyant pas qu'il est plus profondément déprimé et traumatisé que moi.

J'écoute ses interprétations qui reviennent à accuser nos parents. Je lui ai répondu récemment que là n'était pas
la question, ni la dignité d'un homme, mais qu'il s'agissait d'interroger le
rapport initial qu'il avait à la vie et comment il s'était fait que
celui-ci s'était trouvé mystérieusement correspondre au choix métaphysique
qu'avait fait, de l'aimer ou non, mais cela va plus loin, celui des
ascendants que dieu nous avait donné auquel on s'était le plus identifié, et
comment cela entrait en outre en rapport avec l'autre de nos ascendants.
J'ajoutai que l'enjeu d'une vie n'était pas d'accuser ou de corriger ses
parents, mais de rectifier sonc choix, son rapport initial à la vie, si par
hasard on n'avait pas fait le bon.

Comment t'expliquer cette affaire ? La théologie s'est par exemple demandée
comment dieu avait pu choisir de faire exister adam tout en le laissant
libre si, dans Son Omniscience et Sa presscience, Il savait qu'il allait
faire le mauvais choix, qui serait celui de Lui désobéir. Et elle a répondu
à peu près comme ceci: que la désobéissance était la pente où inclinait
adam; que sa chute était sans doute un fait connu par la presscience de
dieu, mais que la liberté d'Adam pouvait toujours faire changer ce fait et
qu'adam n'étant pas fait pour faire ce mauvais choix, Dieu voulait tout de
même laisser vivre adam, pour lui donner une chance d'aller vers ce pour
quoi il était fait. Le livre du deutéronome a cette parole qui paraît une tautologie:

"J'ai placé devant toi la vie et la mort. Choisis la vie pour que tu vives
!"
Or cette tautologie est porteuse d'une vérité profonde. Il faut faire le
pari de la vie, s'engager dans le processus vital pour vivre, à la dignité
de ce verbe.

Mon père n'est devenu tétraplégique qu'à la fin de sa vie, à la suite d'une
erreur médicale, mais au terme d'une destinée où cette erreur médicale
venait couronner d'une lésion corporelle le choix métaphysique de ne pas
aimer la vie qu'il fit sans doute avant même de devenir orphelin de père, car il m'a dit que ce dont il souffrait le plus en l'ayant perdu, c'était de n'avoir pu se fâcher avec lui. Ce choix métaphysique était doublé chez lui du choix moral d'être en extrême empathie avec ceux qui souffraient,
au point de vouloir donner un rein à l'un de ses apprentis. L'émouvaient particulièrement ceux qui avaient ce qu'en alsacien, on appelle le Heimwee (le mal de sa maison) ou encore ceux qui avaient subi un traumatisme, du nombre desquels j'étais à l'origine, quand je n'étais à ses yeux que ma cécité. Il était aussi très important pour lui de s'être demandé vers l'âge de huit ans s'il était vraiment l'enfant de ses parents et n'avait pas été adopté, il revenait souvent au fait qu'il s'était posé cette question, enfant.

N. m'a dit ce matin qu'il lui arrivait de se demander si elle n'était
pas un monstre, pour qu'il lui soit arrivé que toute sa famille l'ait
rejetée, jusqu'à son enfant, dans la famille qu'elle commença par essayer de refonder, avec une personne impossible pour elle, mais en sortant de chez sa
mère où elle venait de vivre quatre ans de séquestration et après avoir fait
un stage de rééducation à Marly-le-roy. Elle fut jusqu'à s'entendre accusée
par sa mère d'être responsable de l'assassinat de son père, que sa mère
elle-même avait orchestré, commandité, sinon fortement suggéré à celui qui
l'avait prémédité. Or N. a toujours été la gentillesse même. Je lui ai
répondu qu'il était évident qu'elle n'était pas un monstre, puisqu'elle ne
faisait et n'avait toujours fait que répandre de l'amour autour d'elle ; qu'à moi, par exemple, elle n'avait jamais fait de mal, et que rares étaient les personnes dont on pouvait dire pareille chose après quinze années de vie commune;
mais que, si elle se posait des questions aussi douloureuses, pour autant qu'elle
jugeât qu'il lui était utile de se les poser , ou pour autant qu'elle pût s'en empêcher, ce qui était plus intéressant était qu'elle s'interroge sur son rapport initial à la vie, question où elle trouverait à répondre qu'elle avait toujours aimé
profondément la vie, ce qui était sa force et son instinct de vie, mais
qu'elle avait accepté d'être victime, ce qui était sa faiblesse et sa pulsion de mort, faiblesse et pulsion qu'elle devait combattre, à présent qu'elle avait décidé d'aller de l'avant, à présent qu'elle touchait au bonheur.

Elle m'a répondu comme une partie de ton message l'a fait que c'était
d'avoir souffert qui l'avait rendu gentille et sensible à l'extrême à ce qui
pouvait arriver aux autres et à ce qu'elle ne fût pas malade. Je lui ai
répondu que certainement, mais qu'il était palpable qu'elle était aussi
gentille de nature. Elle m'a également dit qu'elle ne parvenait plus
aujourd'hui à supporter son handicap alors que, quand elle avait perdu la
vue, elle s'était contentée de verser une larme et puis avait consolé ses
parents et surtout sa mère. Je lui ai dit qu'il n'y avait rien d'étonnant,
étant donné qu'elle vivait dans un système fondé sur la performance et la
vitesse, où ses parents, qui aimaient la vie, associaient cet amour à la
force, ce qui ne lui laissait pas le temps de s'appesantir sur ce qui était
en train de lui ariver ; que ce n'était que maintenant qu'elle avait le
temps d'y penser et de s'apercevoir qu'elle avait subi un traumatisme.

"Mais si j'ai accepté d'être une victime, qu'en est-il de toi, alors ?"
m'a-t-elle demandé.
J'ai réfléchi un moment et lui ai répondu :
"Moi, j'ai justement refusé d'être une victime, mais je n'ai pas aimé la
vie, . Nous étions donc faits pour nous rencontrer puisque nous étions, face
à la vie, dans une relation inverse. Nous étions faits pour nous rencontrer,
moi pour t'apprendre à ne plus accepter d'être une victime et toi pour
m'apprendre à aimer la vie."

Je crois que chacun, à titre individuel et collectif, devrait se poser cette
question :
"quel est mon rapport initial à la vie", écho du :
"adam, où es-tu ?" que Dieu pose au premier homme après qu'ayant péché, il a
eu honte et s'est caché de Lui, alors qu'il n'aurait pas dû.

Si je m'interroge par exemple pourquoi je n'ai pas aimé la vie, c'est sans
doute parce qu'ayant par ailleurs l'harmonie dans la peau, je me suis rendu
compte que c'était un problème sans solution que la vie ! Et si je t'interroge, toi,
assoiffé, épris de justice, sur ce qui conditionne ton rapport initial à la
vie, que me répondras-tu ? Me diras-tu que tu étais fait pour te couler dans
une relation vivante à ce qui est vivant ? Car aussi, qu'est-ce que la vie ?
J'aurais tendance à dire que la vie, c'est à la fois une force et un donné auquel consentir sans en interroger les lois. Aimer la vie, c'est aimé être soumis à cette force ou aimer
recevoir ce donné. Etre dans la vie, c'est entrer dans cette force ou dans
cette réceptivité contemplative. Vivre la vie en force, c'est accomplir son
principe mâle ; vivre la vie en réceptivité, cueillir les fruits et les
fleurs de la vie, c'est accomplir son principe femelle. Aimer recevoir la
vie, ce peut être aimer en recevoir la force et ne pas se bercer de
l'illusion que nous sommes à nous-mêmes l'origine de notre propre force.

Recevant ta vie de ta nation, te moulant dans ce courant collectif qui fait
de toi quelqu'un de quelque part, tu avalises le fait de ne pas
t'appartenir, ce qui manque à l'individu occidental contemporain, celui qui
t'écrit compris. Ta nation, d'autre part, se réjouissant d'accomplir la loi
de Dieu, ce que d'aucuns comme Annick de souzenelle appellent la loi
ontologique sans songer à la remettre en cause, est dans la force de la loi
et dans la réceptivité à cette force. Mais ta nation aime aussi la vie, elle
aime la chanter, elle aime la cueillir, elle aime l'exprimer en contes et
poésie. Est-elle en quête d'harmonie ? Je dirais qu'elle est plutôt en quête
de justice. La justice, c'est l'harmonie vivante, l'harmonie qui sait qu'il
n'y a de solution qu'en marchant. L'harmonie, c'est la justice résorbée,
mais cette justice est morte.

Quel est le rapport initial de ta nation à la vie ? Un besoin de rendre la
justice, de réparer un tort, de soustraire Ismael à la non reconnaissance
dont il avait été entouré avant que ta nation ne naisse pour faire rentrer
Ismael dans ce qui aurait dû être les prérogatives légitimes de son droit
d'aînesse. Peut-être, à travers Ismael, ta nation a-t-elle voulu venger les
torts de l'homme arabe et rendre au bédouin le primat du nomadisme, dont les
Hébreux n'étaient qu'un sous-groupe, alors qu'il n'est que trop clair, en
revanche, que l'arabe dans lequel a été écrit le coran, est une certaine
vocalisation de l'Hébreu. Or, pour faire retrouver à Ismael ses prérogatives
de premier-né d'Abraham, le coran est obligé d'abolir le droit d'aînesse ;
et, parce qu'il respecte éminemment le père de tous les croyants, de ne pas
reconnaître le crime du parricide. Sais-tu que, par une autre voie, celle
des Lumières, la France, elle aussi, a aboli le droit d'aînesse, pour le
plus grand malheur des dynasties, voire des familles, et j'ai appris tout
récemment que le nouveau code pénal adopté en 1984 à l'instigation de Robert Badinter ne reconnaissait plus la qualification du crime de parricide. Ou
coment la charia peut arriver en france par les Lumières, mais ceci n'est
qu'un de ces inaperçus de l'histoire que j'aime bien mettre en lumière et
parallèle et qui, au passage, te conforte dans ton rêve que la France et
l'arabité épousent leurs causes, via la passion de l'égalité.

Je vais examiner la chose un peu plus loin. Mais, pour l'heure, j'ai à dire
quelque chose sur le paradoxe dont est faite toute mise en oeuvre humaine,
qui n'arrive à se réaliser qu'à ce prix, tout ainsi que l'harmonie
a des retards ou des avances, que la poésie a des enjambements ou des
rejets, qui prouvent que tout épanouissement musical se fait dans une
certaine discontinuité, qui recherche toujours, néanmoins, le retour à ses
fondamentaux. Ce qu'on appelle cadence parfaite en harmonie, c'est
l'enchaînement de trois accords pour terminer une pièce : un accord de
sous-dominante, puis un accord de dominante (dans lequel vient souvent se
glisser la note dite sensible) et enfin l'accord de tonique, qui est très
loin d'entraîner après elle la moindre tonicité, mais qui est ainsi appelée
parce que la tonique, premier degré de la gamme, est la note qui en donne le
ton. La tonique n'indique donc pas la tonicité, mais la tonalité.

La tonalité de la relation initiale à la vie de ta nation est la justice, sa
dominante est sa passion de la faire advenir. Dans cette passion, il y a une
force ; mais pour soutenir cette passion, comme dans l'accord de dominante,
il y a la note sensible, il y a la sensibilité. Il entre de la sensibilité
dans la passion de rendre justice et de faire rendre gorge à l'ordre
injuste, et c'est même de la sensibilité que naît la passion de rendre
justice.

Ta nation est donc née, habitée de la passion de l'égalité. Tu crois pouvoir
faire rentrer la france en connivence avec elle, parce qu'elle serait
vectrice de la même passion de l'égalité, qu'elle a voulu faire circuler comme un
universel dans le monde. Examinons s'il en est bien ainsi. Je ne prétends
pas me prévaloir d'une grande cuulture historique, mais ceux qui dissertent
de la généalogie de la France lui donnent deux origines : le baptême de
Clovis et la révolution française. Dans le premier cas, la france serait la
"fille aînée de l'Eglise". Or c'est un titre usurpé, parce
qu'elle a été précédée au moins par les coptes d'Egypte et par les
arméniens. Mais il est exact que la france va être la première nation qui
va avoir conscience d'être chrétienne et que c'est cette conscience qui va
lui donner l'envie d'être vectrice de valeurs, propagatrice d'une foi.

Cet héritage missionnaire et propagateur va rester présent à la révolution française. Mais l'unification de la france par
le baptême de Clovis va essentiellement permettre d'unir les tribus franques
autour d'un chef incontesté, auquel référer toutes les féodalités. Puis, la
Révolution française va prétendre exporter le modèle égalitariste de la
france dans le monde. Elle le fera au prix d'une barbarie moderne, de même
que les Francs étaient des barbares à l'antique. Il en résultera ce qu'on
appelle un régime de terreur à l'intérieur et les guerres napoléoniennes en
europe et au-delà, jusqu'en egypte avant que Napoléon ne devienne premier
consul. Les révolutionnaires égyptiens viennent d'ailleurs de détruire le
principal vestige de l'invasion napoléonienne. Or cette terreur et cette
propagation du modèle égalitaire par la guerre sont subséquentes à la
passion de l'égalité. Non, l'arabe n'est pas génétiquement guerrier comme le
communisme serait "intrinsèquement pervers". Il n'est guerrier que dans la
mesure où il n'y a pas de Justice qui n'aime à se rendre par défection
volontaire des oppresseurs. Le pouvoir ne se donne pas, il se prend, comme
le bonheur cesse peut-être après qu'on l'a conquis, et la vie après qu'on
l'a résolue, et la justice après qu'on l'a rendue ? Mais qu'advient-il
ensuite ? Savoir ainsi si cette passion exclusive pour la Justice en vaut la
peine. Ou que devient la vie après la vie, en quelque sorte ? Le salut, dit
le christianisme, j'y reviendrai. L'une des expressions du salut est
contenue dans cette béatitude où il est dit :

"Heureux ceux qui ont faim et soif de la justice, ils seront rassasiés".

Mais le combat pour la justice vaut-il d'être livré en ce monde ?
Intuitivement, l'arabe et le français croient que c'est indiscutable. La
passion pour l'égalité est encore caressée en ce que ces Francs qui se sont
unis sous la bannière d'un seul chef lors du baptême de clovis étaient des
féodaux libres les uns par rapport aux autres. Ils ont vaincu le tribalisme
par la féodalité, la féodalité n'étant qu'une forme supérieure de
tribalisme, composant un ensemble mieux fait pour prendre de l'ampleur.
Mais on peut dire inversement que revenant à leurs racines franques par la
passion de l'égalité caressée par le rêve révolutionnaire, les Français,
s'ils ont gardé du fait que leur nation soit appelée "la fille aînée de
l'Eglise et la mère des arts, des armes et des lois", la passion d'exporter
les lois par les armes, cette passion missionnaire qu'on retrouvera jusque
dans les racines du colonialisme, ils ont rompu avec l'autre aspect de la
bannière éclésiale, qui consistait en la bonne administration souhaitée d'un
royaume dont le principe et la souveraineté s'exprimaient dans un prince.
C'est dans le lignage administratif de l'héritage de la "fille aînée de
l'Eglise" que la France pourra servir de prétexte indirect à la naissance de
l'Etat d'Israël à qui l'affaire dreyfus donnera quittus, à la suite d'un
problème administratif, de l'analyse graphologique d'un bordereau trouvé
dans une poubelle par une femme de ménage. Est-ce que les promesses
territoriales accordées par Dieu au peuple juif devaient se retrouver
politiquement dans une poubelle et se justifier d'un bordereau aux
informations insignifiantes et qui avaient valu l'accusation d'espionnage à
un juif alsacien, donc frontalier, qu'on soupçonnait, sans doute à tort, de
travailler pour l'allemagne ?
Du caractère germinatif administratif de l'administration étatique de
l'entité politique que l'on nomme Israël, germination qui a pu faire
estimer aux juifs religieux du temps de la création de cette entité
politique qu'elle n'était pas digne des promesses divines, vient aujourd'hui
le doute sur la légitimité de cette entité politique, qui n'a dû son
existence qu'à une décision administrative de l'Organisation des Nations
Unies, qui n'a pas appliqué pour en décider le droit des peuples à disposer
d'eux-mêmes. En cela, l'Organisation des Nations Unies aura sans doute
manqué à "la justice basique" ; et pourtant, elle aura voulu satisfaire à
une requête légitime. elle aura prétendu justifier administrativement des
promesses divines dont, bien que la laïcité se veuille sortie de la
théocratie, elle se sera sentie comptable, historiquement, au nom de tous
les peuples monothéistes qui sont sortis du rameau de la religion
abrahamique, historiquement encore, pour combler un passif antisémite
chrétien, mais pas seulement chrétien. Car vous autres, musulmans, avez beau dire que vous êtes
immunisés contre tout antijudaïsme, vous ne parvenez pas même à reconnaître
que le Coran ne serait pas s'il ne descendait du livre des Juifs, Abraham
n'étant pas la propriété de la bible, dites-vous, mais son existence n'ayant
été transmise par écrit que par ce document sacré, dont le Coran dépend
encore lorsqu'il réinvestit la figure de Moïse et y puise une partie de sa compréhension de celle de Jésus, autre personnages bibliques, dont le
traitement qu'il en fera viendra d'écrits apocriphes pourne pas avoir part
au "scandale" qu'aura été son crucifiement et qui pourra faire dire à une
mystique comme sainte-thérèse d'avila qu'à voir comment dieu traite ses
amis, mieux vaut, humainement, être de ses ennemis."

La France est scripturaire, tu dis vrai, mais elle est scripturaire à la
fois administrative et judiciaire. Examinons un peu quelles passions
initiales portent le peuple juif dans sa relation à la vie. Ce n'est pas la
justice: c'est de répandre un modèle théophanique à l'échelle humaine, et de
se croire élu pour cela. Elu, donc supérieur, puisque "mis à part". C'est de
se croire comptable d'exporter un messianisme humain égalitariste ; mais,
dans la mesure où on l'exporte, c'est de se croire messie soi-même. La
passion originaire qui relie le judaïsme à la vie n'est pas premièrement la
justice, mais une telle conscience d'incarner la Justice et toutes les
passions positives de l'humanité, dans la mesure où elles nous ont été
révélées théophaniquement par un Dieu qui ne saurait Se tromper ni nous
tromper, que l'on devient responsable de l'aventure de son prochain
(définition du judaïsme par le professeur armand abécassis) et que ce poids
de l'incarnation ou de l'élection communique à ceux qui le ressentent un complexe inné de supériorité. La question est de savoir ce qui va dominer,
des valeurs à véhiculer, de la responsabilité qu'on se sent envers celui à
qui on les véhicule, ou du complexe de
supériorité qu'on ressent à être l'élu, supériorité qui peut faire oublier tout le
reste, et les valeurs à véhiculer, et la responsabilité vis-à-vis du
prochain. De la certitude d'être élu sans conteste, peut naître l'oubli, si
ce n'est le mépris, qu'on a de se faire élire, d'où le fait qu'Israël,
sourcilleux devant la nécessité de l'élection, jusqu'à la promotion de la
démocratie dans le reste du monde, s'est cru pouvoir affranchir du droit des
autochtones à disposer de leur souveraineté pour disposer de leurs terres,
moyennant une élection internationale, avalisant de manière facultative,
mais donnant un gage de légitimité humaine, les Promesses dont était
assorties l'élection divine, qui n'était accordée que sous réserve que le
peuple véhicule bien les valeurs qui lui valaient cette élection et fassent
bon usage de la terre.

A ce stade, peut se poser une question : la notion de Justice peut-elle coexister avec celle de supériorité ? ce qui pose une question plus cruciale
: peut-on réputer juste un ordre mondial où le sang des uns ne vaut pas le
sang des autres ? Car la justice s'exprime, croit-on, dans l'identité de
valeur accordée à la vie de chacun. Et l'on sait par ailleurs que
l'élection, qui a tendance à faire oublier tout le reste au peuple juif,
n'est que trop enclin à lui faire confondre son destin avec celui de
l'humanité, de sorte qu'un crime commis contre le peuple juif devient
l'origine juridique du crime contre l'humanité, et c'est en vain qu'on
invoque l'adage :
"Qui tue un homme tue l'humanité",
si ce n'est qu'à reculons que le peuple juif cessera de résister pour
donner une extension à cette qualification, de même que c'est à reculons
qu'il acceptera de partager avec les arméniens, avec les rwandais, voire
avec les vendéens, la notion difficile à cerner de "génocide".

En droit, bien sûr, le sang des uns ne saurait pas ne pas valoir le sang des
autres, mais en fait ? Est-ce que le sang du chef n'a pas toujours valu
davantage que le sang du membre de son peuple ? Par une dérive médiatique
qui ne date pas des médias, est-ce que le sang de l'otage ne vaut pas
davantage que le sang de l'accidenté de la route ou de celui qui meurt de
misère ou de faim ? On a même voulu donner à ce fait une apparence de droit,
et on l'a appelé "la naissance", depuis les Grecs. On a fait de "la
naissance" une des variables de l'aristocratie. Est-ce que, si le sang d'un
juif ou d'un chrétien vaut plus que le sang d'un arabe, la
pseudo-démocratie mondiale n'est pas en train d'avaliser une espèce de
suprématisme subliminal, au terme duquel il serait convenu que, puisqu'ils
ont la supériorité des armes et, pour l'heure encore, celle de la puissance,
le juif et le chrétien seraient l'aristocratie mondiale, au grand dam de
l'arabo-musulman qui continue de porter dans ses gènes la non reconnaissance
d'Ismael et n'a ses pieds que pour trépigner, en se livrant par impuissance
à des guerres intestines, plutôt que de s'unir pour, par passion de
l'égalité, renverser cette aristocratie qui ne tire ses titres que du fait
accompli ? Car la justice est le droit, elle ne saurait être le fait. Mais
le fait a pour lui d'être réel, le droit a contre lui d'être irréalisable.
Faut-il courir après le droit ?

La méfiance du christianisme paulinien envers la loi vient de ce fait que le
droit peut tellement peu être réalisé qu'énoncer la loi pousse à la
transgresser et que les résultats se retournent la plupart du temps contre
leurs intentions (voir Saint-Paul se plaignant de son écharde dans la chair
qui le pousse à commettre bien souvent le mal qu'il ne veut pas en étant
incapable du bien qu'il s'était proposé). De là, la remise en filigranne par
le christianisme de la Justice aux calendes éternelles, parce qu'elle est
une soif impossible à étancher en ce monde, d'où la vanité d'établir un
Royaume en ce monde, Dieu Seul, qui est l'absolu, pouvant étancher la soif
de l'homme dès ici-bas ("et qui boit de cette eau n'aura plus jamais soif"),
ce qui ne dispense pourtant pas l'homme de courir après la justice, car
seuls sont promis au bonheur ceux qui auront été tourmentés de cette soif et
auront essayé de faire la vérité, pour discerner ce qui est juste. Mais la
passion originaire du rapport à la vie qui inspirera le christianisme sera
celle de l'harmonie. Le dis-je parce que je l'ai dans la peau ? Je crois, en
effet, être chrétien dans la peau. Mais, au-delà de moi, la passion de
l'harmonie se lit à travers ce besoin que manifeste le christianisme de
rétablir l'harmonie entre l'homme et Dieu, que n'ont pas réussi à obtenir
tous les sacrifices antérieurs. La logique sacrificielle est-elle juste ? Le
christianisme s'abstient de poser cette question, l'islam aussi,
d'ailleurs, qui se contente d'observer tout comme le christianisme, non
seulement des rites sacrificiels, mais que le sacrifice est la logique
religieuse naturelle, sans que l'on puisse nécessairement remonter à savoir pourquoi.
Aussi, pour obtenir l'harmonie une fois pour toutes, Jésus consent-Il à se
sacrifier au sacrifice, non pas à dieu, j'ose croire, Qui, dans le
Sacrifice de son fils, a peut-être essayé de faire sortir la religion de la
logique sacrificielle, mais ceci est une lecture religieuse. Jésus, prétend
le christianisme, paie un prix unique, et si son sacrifice est renouvelé à
travers la célébration de chaque messe, ce n'est que le même sacrifice qui
est indéfiniment renouvelé, de manière non sanglante.

A la poursuite de la passion de l'harmonie, le christianisme, se plaçant
dans la tradition des antiques épopées, dont les héros connaissaient la fin
heureuse tout en courant leurs aventures, se met dans la situation de
considérer que la pièce est écrite, que la messe est dite, qu'il y a une
"happy end", que la solution est toute trouvée dans l'au-delà, qu'il ne faut
donc pas, à l'excès, chercher des solutions humaines, car cette lutte est
sanguinaire et sans merci, et "mieux vaut compter sur Dieu que de compter
sur les hommes, mieux vaut s'appuyer sur Dieu que de compter sur les
puissants", dit le psalmiste. Non, il ne faut pas à l'excès chercher des
solutions humaines, car tout ce qui est humain est dépassé. Est dépassé, à
peine a-t-on trouvé la solution ! Il faut préférer la vie surnaturelle à la
vie naturelle, est-ce une question de survie ? La passion pour l'harmonie,
dont l'objet est la résolution, est-elle morbide, comparée au combat pour
la justice et l'harmonie ? Morbide, peut-être, mais moins mortelle. Aussi, quel parti
prendre ? Le combat spirituel dispense-t-il du combat pour la dignité
humaine ? Il semble que le christianisme laisse cette question indécise,
ouverte et disputée.

Du moins est-ce l'avis d'un de ces fils de france dont le pays est en cet
état parce qu'il ne parie pas assez sur la vie, et qui a conscience d'être,
en outre, l'un des derniers des moïcans à s'intéresser au sort de son pays. Que
Jeanne d'arc, à ta prière, lui donne ce sursaut de force qui le rappelle à
lui-même en même temps qu'il doit garder à l'esprit que tu n'obtempéreras à
te convertir, à l'appel de la sainte, que si "la nation des chrétiens
devient totalement juste". Quant à toi, continue d'"(accuser) pour rendre la
guerre impossible, en déconstruisant en profondeur,
> les ressorts de la guerre injuste." Continue de dialectiser d'une façon
> qui a jusqu'ici manqué à ta nation. Mais prends garde de ne pas
> "criminaliser ton vis-à-vis". Au cas où ce serait "un eenemi qui se
> transforme", il n'a, pour l'heure, plus les moyens de te rendre les coups
> ; et si tu le criminalises, il n'aura d'instinct de survie que pour se
> braquer contre toi.

Ton torrentiel passionné pour l'harmonie et qui essaie de mettre cette
passion en adéquation avec la reconquête de l'amour de la vie