Quand Bernanos écrit qu'"on ne comprend absolument rien à la civilisation moderne si l'on admet pas d'abord qu'elle est une conspiration contre toute forme de vie intérieure" , ça me paraît excessif, mais Bernanos est coutumier de ces exagérations fécondes. Je dirais plutôt que la civilisation moderne induit une transformation de la vie intérieure.
Prenons le silence. Une des plus belles définitions que j'en ai trouvée se trouvait dans un livre de Michèle Reboul, "l'Invisible infini". Elle le définissait comme l'écoute du frémissement de la feuille ou même du frémissement sans complément de détermination. Mais qu'il soit l'écoute du frémissement en fait déjà une écoute de quelque chose. Ou même que "le silence qui suit du Mozart est encore du Mozart" sous-entend qu'il n'y a pas de silence qui ne soit préposé à une musique intérieure antéposée sous-entendue.
Je me souviens d'une émission sur Brassens que donaient ses amis, au premier rang desquels Pierre Nicolas. J'étais dans la voiture de mon père et nous l'écoutions ensemble. C'était peu après la mort de Brassens. Pierre Nicolas disait que, dans les chansons de Brassens, le jazz était sous-entendu. Le silence est plein de sous-entendus. Aujourd'hui, nous faisons moins silence, mais nous entendons mieux tous ces sous-entendus.
L'intelligence des enfants souffrant, selon Robert Kennedy jr., d'une épidémie de troubles du spectre autistique (TSA), ou d'hyperactivité, ou que les tenants du New age appellent des "enfants indigos"va plus facilement droit au but que les reliquats d'esprit d'analyse qui nous ont été inculqués par une éducation en transition entre tradition et modernité, entre humanités et appels à la créativité.
Notre capacité à ingérer de la réalité et donc notre attention sont augmentées grâce à ces prothèses, nos ordinateurs, nos Smartphone qui nous font certes avoir une moindre intériorité directe, mais davantage participer au monde ou à la Création, et donc participer de la télépathie générale qui est le courant communionnel qui relie toute la Création. Tout cela grâce à des prothèses ou à une intelligence artificielle dont j'ai trouvé malin de la part du Premier ministre actuel, François Bayrou, de dire dans sa Déclaration de politique générale, qu'il ne savait ni si elle était intelligente, ni si elle était artificielle.
Nos prothèses font-elles de nous des personnes augmentées? Elles nous permettent, au gré de l'usage que nous en faisons, d'accroître nos capacités d'attention ou de nous disperser. Que nous soyons dotés de prothèses ne fait pas nécessairement de nous des hommes-machines ou des robots, comme le prédisait Bernanos dans son dernier ouvrage "la France contre les robots". Nous ne le devenons que si nous décidons collectivement de raisonner comme des robots, à base de protocoles, de procédures ou de process.
La transformation de notre civilisation me semble nous inciter à nous interroger sur la notion de personne. C'est cette notion qui est en train de s'élargir et de s'approfondir. Il n'y a plus un homme standard qui dit "on" comme il se disait "homme" avec une réminiscence du son primitif et d'un retour à la maison ("Et wants to return at home"), il y a un "je" en constante inter-action avec les autres et avec des choix qui le déterminent à savoir s'il se place du côté de Dieu, du côté des autres relativement au bien commun, du bon côté de lui-même ou du côté obscur de sa force intérieure ou des forces qui le déterminent ou par lesquelles il est agi, du côté égoïste ou, ce qui revient au même, du côté d'un monde impensé ou du côté de rien du tout.
A cet égard, il me paraît intéressant que des gens qui paraissent aussi peu dotés de surmoi que Donald Trump ou Elon Musk fassent beaucoup référence à Dieu. Ils le font peut-être pour complaire à une clientèle, mais à leur insu ils approfondissent la notion de personne, en-deçà et au-delà de la notion d'"homme augmenté" et même en-deçà de la notion de valeur. Ils incitent à reconnaître, en-deçà de toute valeur, la valeur absolue de la personne dont il faut penser l'éventuelle augmentation comme n'étant pas incompatible avec la divinisation. Trump, Musk et Poutine, si mal qu'ils gouvernent (mais leurs détracteurs gouvernent-ils beaucoup mieux?) ressuscitent la personne, car ils la réintroduisent dans ces choix qui font l'histoire. C'est une "liseuse" (expression idiomatique du lieu cité infra) du "Forum catholique", la bouquetière Glycéra dont j'ai parlé dans mon "Apologie d'une intériorité", qui m'a rendu attentif à ce que révélait de la personne l'mergence de figures comme Donald Trump ou Vladimir Poutine. Mais dès que s'est posée la question du clonage, je supportais mal que l'Église se dresse d'instinct vent debout là contre, car même un clone n'aurait pas la même histoire que celui dont il reproduirait le patrimoine génétique à l'identique. Sortir les clones a priori de l'humanité par refus du transhumanisme reproduit la même erreur que celle qui avait sorti de l'espèce humaine les enfants nés de FIVET après avoir stigmatisé les "enfants naturels".
Le matérialisme n'est pas le contraire du spiritualisme. Gustave Martelet s'est sans doute montré un peu naïf de placer l'esprit après Bergson hors de toute "localisation cérébrale", mais il fut visionnaire de prétendre que l'esprit était immortel, indépendamment et plus certainement que l'âme, puisque l'esprit n'est pas sans renvoyer à une existence matérielle.
Le scientisme n'est pas absolument contraire à la foi. C'est une doctrine d'apprentis sorciers portés à abuser du pouvoir de l'intelligence humaine qui fera toujours tout ce qu'elle peut, au rebours de l'amour qui ne fera jamais que ce que peut l'amour, affirmait François Varillon, mais l'amour de Dieu peut transformer les résultats les plus controuvés de la science moderne.
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