Le cléricalisme, débat anachronique, me disais-je, d'autant que le christianisme sociologique a à peu près disparu, ce que je ne croyais pas voir de mon vivant, et que les communautés chrétiennes sont plutôt devenues de belles réalités humaines.
Mais ce matin, je tombe sur ce passage du livre d'Emmanuel Todd, "la Défaite de l'Occident" (Emmanuel Todd, dans son anti-charlisme que pourtant je partageais, avait en son temps traité les catholiques de zombies), qui à la fois me conforte et me désharçonne dans ma conviction que le cléricalisme est un débat anachronique:
« Si je vois dans la capacité de lire et d’écrire le fondement de la démocratie, ce n’est pas seulement parce que l’alphabétisation permet de déchiffrer les journaux et de choisir son bulletin de vote, mais parce qu’elle nourrit un sentiment d’égalité, pour ainsi dire métaphysique, entre tous les citoyens. Lire et écrire, ce qui était l’exclusivité du prêtre, estdésormais le propre de tous les hommes.
Or, ce sentiment d’une égalité démocratique de base semble, en ce début du troisième millénaire, tarie.
L’élitisme et le populisme [se font face]. Les élites dénoncent une dérive des peuples vers la droite xénophobe et les peuples soupçonnent les élites de sombrer dans un globalisme délirant. Si le peuple et l’élite ne sont plus d’accord pour fonctionner ensemble, la notion de démocratie représentative n’a plus de sens. On aboutit à une élite qui ne veut plus représenter le peuple et à un peuple qui n’est plus représenté."
Ce débat interne à la société démocratique où l'alphabétisation fait que le cléricalisme est dépassé est-il transposable à l'Église? Je dirais qu'il se pose en d'autres termes.
-A priori, le pape est populiste. Le pape veut transférer son infaillibilité au "peuple de Dieu", expression conciliaire inconcevablement présomptueuse et dont je ne comprends pas qu'elle continue de faire florès. Il est populiste au point que c'est du sommet de la pyramide que s'élève (ou que s'abaisse) la dénonciation du cléricalisme. Le sommet de la pyramide cléricale est anticlérical.
-Et c'est également aussi l'élite des clercs et des laïcs qui converge dans cet anticléricalisme synodalisant. La moyenne des fidèles et du clergé s'en fiche. Il n'a pas besoin devoir désigner par la réalité synodale une vie paroissiale qu'il vit déjà. Il n'a pas besoin de réfléchir sur ses structures, mais à sa vie spirituelle. Il n'a pas besoin d'autoréférentialité, mais de décentrement transcendental.
-Tout se passe comme si on assistait dans l'Église à une inversion du sentiment de déshérence démocratique qui a lieu dans la société. Ce sont les élites qui sont anticléricales et populistes et le peuple fidèle qui est clérical et attaché à ses institutions. Est-ce à dire qu'il a besoin de l'aiguilon d'un enfer xénophobe si le propre de l'institution est de produire du sacré, que le peuple a besoin de sacré et le sacré sépare? La démocratie représentative qui met tout le monde à l'unisson repose sur l'illusion d'une égalité des conditions, mais se révèle plus séparatiste en bout de course démocratique, quand les inégalités se creusent au point de ne plus faire tendre l'un vers l'autre le prolétariat et la bourgeoisie, mais de creuser les écarts entre des gens très éduqués et d'autres qui en sont encore à décliner "les besoins fondamentaux de la nature humaine" tels que nomenclautrés par Simone Weil dans "l'Enracinement".
L'art de la conversation est devenu très difficile en démocratie où pour peu qu'on soit non seulement raciste et négationniste comme c'était le cas hier, mais désormais climatosceptique, covidosceptique et moyennement favorable à la neutralisation des genres, les opinions sont criminalisées et on est exfiltré du monde commun, au milieu du déboulonnage talibanesque des statues de feu nos commandeurs qu'on croyait pouvoir déclarer "santo subito".
Et c'est à ce contre-momentum d'incompréhension paroxystique que l'Église voudrait engager une "conversation synodale" tout en restant sur un trépied où il y aurait d'une part les clercs, d'autre part les laïcs et d'un troisième côté le pouvoir qu'ils voudraient bien se partager, dans une Trinité bizarre où il ne resterait plus que du pouvoir à partager parce que, dans cette société humano-divine, le désir de reconnaissance n'a jamais été pris en compte par son divin Maître qui l'a magistralement ignoré. L'Esprit est aussi le membre entièrement relationnel de la Trinité divine, tout comme dans le mariage, il est censé y avoir l'homme, la femme et l'amour. Mais dans le trépied créé par le non aboutissement du synodeà une fusion totale du sacerdoce ordonné dans le sacerdoce commun des baptisés, le sommet de la pyramide répugnant à faire le saut qualitatif par peur des schismes et de crainte que "le peuple de Dieu ne soit pas prêt" (il ne sera jamais prêt), dans ce trépied le pouvoir a pris la place de l'amour et en cela consiste à mes yeux l'erreur de perspective de parler de cléricalisme, concept flou qui semble faire ressurgir des querelles médiévales.
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