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mardi 20 mars 2012

La commémoration qui n'aura pas eu lieu

Nous sommes le 19 mars 2012, et c'est dans un silence assourdissant que, ni de ce côté de la Méditerranée d'où je t'écris et d'où tu me lis, ni de l'autre, alors qu'on avait voulu négocier un traité d'amitié entre la france et l'algérie, personne ne célèbre dans le bruit le cinquantenaire de l'indépendance de l'Algérie.

En France, on nous ressort la figure tutélaire d'Albert camus, dont il n'est pas jusqu'à Michel Onfray pour s'en réclamer et l'enrôler dans son libertarisme hédoniste et nietzchéen. en se rachetant, par là même, un brevet de respectabilité médiatique. Albert camus, idole de Jean daniel et Sisyphe heureux (dont françois Hollande nous dit aujourd'hui même qu'il est son idéal politique), épurateur modeste dans "Combat", "juste" à états d'âme, ne fraternisant pas en commune mesure avec tous ceux qui vivaient en algérie, aimant les Arabes, mais de loin, y compris dans ses reportages de journaliste ; héroïsant à l'excès dans "Le premier homme" l'instituteur se trouvant dans le cas de conscience d'avoir à ne pas dénoncer un maquisard amené à lui par des militaires ; bref, s'exonérant à peu de frais d'avoir à prendre une position et dont on prétend qu'il doit demeurer un héros envers et contre tout, de ce côté et de l'autre de la Méditerranée.

Hier, on célébrait aussi la naissance de Jean-Jacques rousseau, écrivain magnifique, mais misanthrope solitaire, qui se résout à regret à coaliser sa force à celle des autres, dans l'espoir que "l'état de société" lui en conférera davantage, dans une ignorance quasi absolue du "droit des gens", en dehors d'avoir plutôt bien servi un consul de france dont l'administration était défaillante. Mais rousseau est dans cet universalisme post-national, où, ce qui lui importe, c'est de faire exister, bien plus que des cités ou des nations les unes avec les autres, des individus face à la société. Le malheur de l'universaliste Rousseau, c'est de ne pas être seul.

Pas une mention sur l'indépendance de l'algérie, et c'est bien la première fois que ça arrive ! Bravant l'interdit qui semble en être fait en contexte électoral français, deux radios de "radio France" se rendent néanmoins dans le pays, et y mesurent, d'une part le regret qu'on y éprouve (et dont bouteflika s'était déjà fait l'écho en son temps), à ce que les Français n'y soient restés qu'à hauteur de 20 %, ce quiest déjà beaucoup, eux qui avaient exterminé 20 % de la population autochtone lors la conquête de l'Algérie, et d'autre parf, perçant le mal-de-vivre algérien, le fait que les romanciers algériens ne ressassent plus le passé colonial, alors que les romanciers français se font du mal avec cette mémoire, qui n'est pas celle de la génération qui écrit ces romans, celle-ci ayant seulement compris qu'en France, prévaut une sorte de "délectation morose". Du côté des romanciers algériens, on est dans la construction d'un avenir, avec les moyens qu'on a pour y parvenir.

En Algérie, tout se passe comme si le pouvoir n'osait pas célébrer le cinquantenaire de l'indépendance du pays qu'il gouverne, parce qu'il a honte de ce que les régimes successifs en ont fait. Des poètes et des témoins, longtemps présentés comme des historiens de la guerre d'Algérie, non seulement récusent qu'ils le soient, mais affirment sans ambage que l'histoire d'Algérie n'a jamais été écrite, à commencer par ceux qui s'en sont fait les historiens officiels, benjamin stora et Mohamed Harbi, dont le tort est d'avoir interrogé les témoins les plus impressionnants, dont le témoignage est déclaré "envahissant" par ceux qui voudraient prendre une distance critique avec ces témoignages pour faire de l'histoire, hors de la fascination de la mémoire.

Au milieu de cette reculade à ne pas seulement évoquer cet anniversaire, dans une Algérie au bord de la crise politique et une france qui a peur d'affronter les sujets sensibles dans un contexte électoral qui la fragilise, une Hélène Sixous, dans une tribune aux accents antisarkozystes, dresse, en ayant l'air de ne pas y toucher, le bilan non assymétrique des morts qu'a fait la cohabitation franco-algérienne depuis l'invasion coloniale ("voir "Libération du 15 mars 2012) :

"Il nous faut du temps pour penser aux Algéries.

Cela fait cinquante ans que nous ne trouvons pas le temps profond, patient,
abondant, d'écouter tous ceux, si nombreux, pour qui le mot Algérie met le
coeur à vif. Combien sont-ils ? Ceux qui pleurent, ceux qui ne sont pas
pleurés, ceux qui ont été obligés de se taire et qui ont envie de parler
avant de mourir, ceux qui... Je pense aux 600 000 ou 700 000 morts (sans
distinction d'origine) en quelques atroces années de la guerre d'Algérie.
Sans oublier les 20% de la population indigène massacrés par l'armée
française en 1830.

Je pense aux appelés, deux millions, je crois, de jeunes que l'on a en
quelques jours ordonné tueurs. Je pense au mot «pacification». Au mot
«rebelle»... Je pense aux tués, et à ceux qui sont rentrés «tus», jusqu'à
présent. J'entends qu'ils veulent dire, faire,la vérité. Je pense aux
mutilés de l'exil et de l'exode, pieds-noirs ou musulmans :
un million et demi peut-être en 62. Avec leur histoire encore blessée, pas
encore soignée. Avec la douleur d'avoir goûté, du jour au lendemain, au
défaut de l'Hospitalité."

- "Défaut de l'hospitalité", eh oui, déjà, et même, pour la france, envers ses propres compatriotes.

- Une france appelée, non seulement à savoir que les exactions n'ont pas été que de son côté durant la guerre d'Algérie, militairement gagnée (De Gaulle ayant fait l'indépendance de l'Algérie), avec un pacte d'association, qui était condamné à ne pas voir le jour, mais aussi à se mettre ce chiffre dans le crâne que, conquérant l'algérie dans le contexte de la monarchie de juillet reprenant l'entreprise de charles X et ne lâchant pas l'affaire jusqu'à la troisième république incluse, elle a massacré un cinquième de la population algérienne, chiffre qu'à force de se faire accuser d'avoir été la seule à torturer pendant la guerre d'Algérie, elle ne voulait pas entendre.

- Une Algérie appelée à prendre sa part des torts de la gestion calamiteuse de son indépendance : le fait que ses commissaires politiques aient terrorisé les Français au risque de les chasser avant qu'ils aient pu donner des cadres à ce pays ; le fait qu'on se soit retrouvé tout à coup sans instituteurs ; le fait du massacre des Harkis et de la disparition des pieds noirs, une terreur succédant à une autre terreur ; l'arrogance des maquisards venant prendre possession de la ville ; et tout cela dans l'indécision d'une indépendance pas finie, qui dit, via Kateb Yacine, avoir pris la langue française comme "un butin de guerre", sans doute, mais comme une relique de l'envahisseur aussi, quelque chose dont on ne sait pas vraiment quoi faire, tant ce butin a fini par devenir consubstantiel au peuple algérien, dans le refus même que celui-ci, parfois, fait de ce butin, parce que ce butin n'a pas été donné par l'ancien envahisseur comme un dédommagement, car trop on lui en réclame.

On lui réclame de la repentance pour cette conquête qui n'aurait pas dû avoir lieu. La France ne veut pas faire oeuvre de repentance, moyennant quoi elle serait légitime à faire valoir auprès du peuple algérien :

1. qu'elle non plus n'a pas été rancunière, et n'a jamais refusé d'accueillir, pour leur donner le statut de réfugiés, y compris les exilés qui l'avaient cmbattue ;

2. que le dommage demande dédommagement, mais que celui-ci ne peut être uniquement financier, selon la fausse base sur laquelle a reposé la réconciliation germano-israélienne ;

3. que la repentance consentie d'un côté doit permettre à la france d'être franche envers les Algériens, ses partenaires, et que c'est continuer de les traiter en sous-hommes, et non vouloir parler en suprématistes, que de ne pas souligner le caractère symétrique, au cours de la guerre d'Algérie, des exactions commises des deux côtés, la légitimité du combat anticolonial ne valant pas excuses pour celles qui furent commises par les combattants algériens ;

4. que la france a le devoir de dire aux Algériens que leur avenir est dans la construction de leur pays, ce pourquoi elle doit se dissocier de toutes les manoeuvres qui consistent à continuer de piller passivement, si elle le fait, ses ressources naturelles ;A cet égard, la France doit regarder publiquement d'un oeil favorable que le qatar ait pris une participation dans le capital de "total". La France doit distinguer entre cette réappropriation légitime par le Qatar de ce qui est à lui et l'ingérance que risque de faire ce pays dans les banlieues françaises, du fait que la france ne s'occupe pas de ses banlieues. Les Français doivent apprendre comment s'articule la possession des ressources pétrolières et la répartition de leurs bénéfices entre compagnies exploitant sans doute indûment ces ressources et pays où ces compagnies viennent prélever dans les gisements d'"or noir". Les français doivent étudier comment et par qui sont calculés les prix du pétrole.

5. que la France doit faire don à l'algérie de la langue française, symboliquement, tout comme elle doit, par réciprocité d'intérêt humain, se poser la question d'apprendre l'Arabe, qui ne doit plus être considérée, par les français, comme une langue tellement exotique qu'elle ne pourrait pas servir aux échanges internationaux : il en résulterait une véritable "concurrence linguistique" où le Français ne serait plus nécessairement la langue de l'élite, où l'effort que fait le migrant pour apprendre le français serait reconnu et compensé par l'effort qu'accepterait de faire à son tour le français pour apprendre l'arabe : Algériens et Français pouvant lutter de concert contre la suprématie de la langue anglaise, grâce à la création d'un espace arabo-francophone, qui correspondrait à la communauté de destin que vivent ces deux peuples.

"Ne pas oublier. Ecouter chacun. C'est long. C'est vital pour nous.
Nous ne devons pas être le pays sans temps, sans mémoire, sans égard, où
trop de gens se sentent, même avec des «papiers» comme on dit, traités comme
des corps étrangers." (Hélène Sixous) Ne pas oublier pour être au moins capables de faire ce qu'ont fait les allemands : reconnaître notre part de responsabilité dans le traumatisme algérien, où tout ne nous incombe pas ; mais reconnaître ce qui nous incombe pour être libres de parler à égalité avec nos partenaires qui ne nous ont pas rebuté. Et, pour commencer, constater combien l'Algérie, toute coincée qu'elle est par un régime fortement corrompu et sous surveillance militaire, n'en regorge pas moins d'un peuple avide d'information, où les journaux se publient à 7 millions d'exemplaires (combien nos journaux aimeraient avoir de tels tirages !), où la liberté de la presse n'a rien à envier à notre autocensure. Reconnaître en un mot que le peuple algérien est sans doute aujourd'hui plus réveillé que nous.

Et le reconnaître, dans ce recul commémoratif du "spectacle" qui donne, au moment où on l'attendait le moins, le temps du recueillement !

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