Balla est mort et avec lui meurt une certaine idée de la réforme.
L’ancien premier ministre Édouard Balladur est mort à l’âge de 97 ans
Il est des personnalités politiques qui vous marquent parce qu'ayant fait partie de votre panthéon personnel sans raison apparente pour que vous vous y attachiez au départ, elles vous donnent des repères et vous servent de points de repère ou de pères de substitution parce que, même si elles-mêmes font de la "politique à la papa", c'est par elles que vous vous êtes démarqués de la politique de votre papa.
VGE avait été le repère de mon père, Édouard Balladur fut le mien quand à treize ans, s'éveilla ma conscience politique au refus du mitterrandisme, tant par atavisme familial (à l'exception de ma mère qui ne le criait pas sur les toits, car ça l'aurait déclassée un peu plus auprès de la bien-pensance qui la vouait aux gémonies, on n'était pas de gauche dans la petite bourgeoisie de province où j'avais vu le jour) que parce que, d'instinct, je sentais qu'il y avait quelque chose de pourri au royaume du Danemark, lire dans la mitterrandie, et le jeune acnéique que j'étais aspirait comme une acmé à l'alternance et vivait comme un honneur insigne de pouvoir critiquer "la plateforme RPR-UDF" ("ce programme serait à mon avis parfait, si...", avais-je pédantesquement enregistré sur la seule cassette de mon "journal politique"), puis de suivre les premiers pas du gouvernement, dont l'intrus, l'anti-héros ou l'anti-ambitieux, que tout désignait pour ne pas participer à un gouvernement bien que Jacques Chirac n'eût cure de ne pas le nommer ministre, était Édouard Balladur, "Balla" comme l'appellerait plus tard mon lecteur favori Bernard Lorin qui en serait un électeur farouche (il avait son rond de serviette au Club de la presse et nous en ferions notre sujet de conversation favori chaque fois que nous nous retrouvions, non loin du XVème arrondissement et des restaurants fins où on avait une chance de voir s'en extirper sa frimousse et son double menton), Balla dont, en attendant, mon frère Gilles, qui faisait un stage au Crédit social des fonctionnaires, était tombé sur une de ses fiches et assurait à la famille qui ne demandait qu'à le croire qu'il avait une carrière irréprochable. Balla encore qui, pour la seconde alternance qui le hisserait de ministre de l'ombre, improbable et comme malheureux d'être là, à Premier ministre jubilatoire au coin de sa cheminée de Matignon d'où il assurerait à Franz-Olivier Giesberg qui nous en ferait l'aveu en "vidant ses carnets" dans "la Tragédie du président", que Chirac n'était pas un garçon sérieux ni suffisamment équilibré pour exercer un poste aussi important que président de la République, Balla qui fit les belles heures de "l'Heure de vérité" diffusée à l'époque à midi et que j'écoutais avec mon père en rentrant pour moi de la messe, la messe où "Bala" qui était un "tala", allait comme moi avant, non pas de prendre l'apéro ce que je ne faisais jamais chez mon père, mais de siroter en guise de livre de lecture, "le Lion" de Joseph Kessel ou un roadtrip de Blaise Cendras, des "Heures de vérité" où Bala le bon client égrainait les recettes de son "Dictionnaire de la réforme", car oui Balla s'était vu dans la peau d'un réformateur comme il s'était penché sur Jeanne d'arc aussi bien que de Villiers et bien avant Emmanuel Macron. Et Balla le réformiste expliquait doctement que "l'économie, c'est 50 % de psychologie", de quoi me faire regretter de n'avoir pas écouter ma prof d'éco qui voyait en moi un candidat naturel pour Sciences po et se faisait des cheveux blancs de ne pas pouvoir m'en persuader. Ou Balla disait encore que "l'économie, c'était de la confiance".
Balla inspirait confiance jusqu'à se rendre ennuyeux et ne plusfaire rêver des "Français à la mémoire courte" (comme disait un certain maréchal qui avait du maintien), qui renouèrent deux ans plus tard avec l'impétuosité de Chirac parce que Philippe Séguin leur promettait que Chirac ne les décevrait pas. J'aimais bien Séguin et le culte qu'il vouait à Chirac me paraissait un mystère, mais il ne fit pas de moi un adepte et je continuais de préférer avoir tort avec Sarkozy et Balla que raison avec celui dont mon ami Franck me dirait six ans plus tard, comme nous écoutions d'une oreille avide son débat contre François Mitterrand au sujet de Maastricht qu'il avait l'étoffe pour devenir président de la République. Balla ne l'avait pas, mais je lui restai fidèle, avant de m'ennuyer comme tout le monde de son programme de grand-père et de voter Lionel Jospin de guerre lasse sans jamais le regretter, sinon qu'étant donné sa longévité, j'aurais pu ne pas redouter qu'il n'allât pas jusqu'au terme de son mandat.
"«Le destin, a écrit Édouard Balladur, m’a quatre fois mis dans des positions difficiles : en mai 68, mais je n’étais pas responsable directement de l’action ; en 1973-1974 où, du fait de ma fonction à l’Élysée et du mandat dont m’avait investi Georges Pompidou, j’ai exercé des responsabilités plus importantes qu’à l’ordinaire, ce que l’on m’a reproché ; en 1986-1988 où, comme membre du gouvernement de Jacques Chirac , en charge de tout le secteur économique et financier, j’ai eu la tâche d’assurer le redressement de notre pays avec une très grande liberté d’action ; en 1993-1995 où, premier ministre de la cohabitation, j’ai dû faire en sorte qu’elle se passe bien tout en reprenant, cinq ans après, l’action de redressement et de réforme.» (Édouard Balladur dans "Deux ans à Matignon".)
Curieusement, dans cet ouvrage publié pourtant plusieurs mois après l’élection présidentielle du printemps 1995, Édouard Balladur n’incluait pas, au rang des « positions difficiles » occupées au fil de sa carrière, son échec face à Jacques Chirac qu’il avait alors entrepris de concurrencer dans la course à la magistrature suprême. À croire qu’il s’agissait, dans son esprit, d’une simple péripétie. C’est pourtant à ce moment-là que sa carrière politique, sans vraiment s’achever, s’est enlisée. Une carrière à laquelle cet énarque ayant fait ses débuts au Conseil d’État ne se destinait pas à l’origine, et qui même lui inspirait de la méfiance, mais à laquelle il avait fini par prendre goût.
Il était né à Smyrne (Ismir) en 1929 d’un père dont la famille était installée depuis plusieurs générations dans l’Empire ottoman et d’une mère, Émilie Latour, française du Midi née en Grèce." ("le Figaro")
On ne peut pas être tout à fait mauvais quand on a une mère qui s'appelle Émilie, mais Édouard Balladur, dont j'ignorais que Jean-François Propst, empétré dans ses barbouzeries chiraquiennes, l'avait surnommé "l'étrangleur ottoman", résolut son complexe d'Oedipe en se choisissant une femme qui s'appelait Marie-Joseph. Il était très famille, mais mit un point d'honneur à ne jamais pistonner un seul de ses fils, dont l'un, Romain, fut le camarade d'un de mes camarades, partit quelque peu à la dérive et fut mortifié que son père ne lui vînt pas en aide et préférât les "chers amis" qui tournaient autour de son crâne d'oeuf que la mauvaise graine en souffrance qui n'avait qu'à bien se tenir s'il voulait aller mieux.
"L’orient ne l’avait guère marqué car, dès l’âge de cinq ans, son père, après avoir dirigé la Banque ottomane, revenait s’installer à Marseille. "
On ne saurait avoir une enfance marseillaise sans être marqué par l'Orient. Et qui sait si pour Balla, qu'on prenait pour "le Fantôme d'Orient" (de Pierre Loti), l'Orient n'était pas un fantôme!
"À quel moment Balladur songera-t-il à renier [son arrangement avec Chirac] qui, bien entendu, n’a fait l’objet d’aucun acte notarié ? En politique comme devant une bonne table, l’appétit peut venir en mangeant."
Je n'ai jamais cru à la thèse d'un Balladur, Premier ministre désintéressé d'une seconde cohabitation, qui se retirerait le moment venu quand, ayant essuyé la bise, il estimerait que l'heure de Chirac était venue. Balladur avait pris la lumière et on ne s'efface pas de l'écran avec l'ascèse d'un transparent. Dès la campagne de 1993, Balladur avait tout fait pour effacer Chirac et suggérer qu'il manquait de tenue. L'ambition lui était montée au cerveau, mais l'homme n'était pas du genre à faire des effets de manche comme ceux à qui la moutarde qui leur monte au nez fait qu'ils ne peuvent plus réprimer leurs rires ou leurs éternuements. Balla refoulait son ambition et la presse qui ne voit rien venir crut que la mue n'avait pas eu lieu d'une cohabitation l'autre dans ce naturel second rôle qui n'entendait plus jouer les doublures d'un premier rôle au costume trop grand pour lui. Sa retenue plut au "Monde", mais la leçon du pouvoir est qu'il ne se donne pas, il se prend, et Balladur ne sut pas le prendre. Chirac eut le souffle de "prendre le pouvoir pour n'en rien faire" (Carl Zéro in "Dans la peau de Jacques Chirac"), mais avant la montée de l'Évrest, Balladur nous fit une Bayroue avant l'ascension de n'importe quel col pour ce futur pénultième Premier ministre de Macron qui ne l'égala pas: Balladur eut le souffle trop court, ou il n'eut pas le coeur, ou il eut un souffle au coeur. Balladur eut le coeur de gouverner, mais pas le coeur de serrer des mains ni d'être démagogue.
"Forçant sa nature, il va même jusqu’à battre les estrades électorales. L’image du candidat grimpé sur une table au milieu de ses partisans restera dans les mémoires des téléspectateurs, davantage habitués à ses complets stricts, à sa composition et à ses chaussettes rouges de cardinal."
Mauvais perdant, Balladur fit taire ses électeurs en leur [demandant de s'arrêter]". Je n'ai jamais regretté de ne pas avoir voté pour un homme qui m'aurait fait taire. Sa défaite a fait vivre à Balladur une agonie de près de trente ans.
Il était passé de l'ombre à la lumière, il avait connu la gloire, avait été sommé de se retirer, mais n'en a pas trouvé la force. Cela nuisit à son appétit d'éternel conseilleur et fit que Balladur en une ultime mue, passa du statut d'éclaireur à celui de statue et de voix qui crie dans le désert. Chacun a ses butées et "généralement les grands hommes conspirent à se nuire", est-il écrit dans le livret de Didon et Énée d'Henry Purcell. La fatuité de Balladur nous a privés d'un grand homme. RIP Édouard et que le Christ te fasse entrer dans son Royaume parmi "les bénis de ton Père", car même si tu n'as jamais vraiment considéré les pauvres, tu ne leur as jamais fait la démagogie de le leur faire croire, tout "fervent catholique" que tu étais.
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire