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mercredi 29 mai 2024

Le recouvrement de la foi

J'ai attendu deux jour pour publier ce post. Avant-hier 27 mai, j'ai fêté les quarante ans de mon recouvrement de la foi. M'at-il converti? La preuve que non: samedi dernière, j'inventai ou je découvrai cette blagounette ou devinette:

"Quelle est la différence entre la religion et la rumeur?"

"La rumeur croit en l'homme qui a vu l'homme qui a vu l'homme."

"La religion (chrétienn en l'occurrence) croit en l'homme qui a vu l'homme qui a vu Jésus qui a vu Dieu."

Le  recouvrement de la foi m'a-t-il converti? Il a dû transformer mon regard sur le but et le sens de la vie, mais pas mon caractère. Est-il indispensable de se convertir quand on découvre recouvre la foi? Un prêtre de ma ville (le P. Miguel, dont je comprends ainsi le message, mais peut-être est-ce que je le comprends mal en ne voyant pas où il veut en venir) laisse entendre que la conversion est absolument nécessaire, mais que c'est impossible.

C'est impossible: saint Paul est passé de zélote et de persécuteur des chrétiens à zélote du Christ et non persécuteur, mais terreur de ses communautés.

Hier, j'ai lu un article visant à démontrer que tout les néophytes ont tendance à commencer par être dogmatiques.  

https://croireenliberte.wordpress.com/.../pourquoi.../

Je n'ai pas échappé à la règle. Le jour même où je fus transporté par l'Esprit-Saint -et rencontrai l'Esprit-Saint plus que je ne rencontrai Jésus-, mon premier réflexe fut de passer l'après-midi à essayer de me déprendre de ma croyance toute neuve en la réincarnationdont je croyais avoir accumulé des preuves à travers des articles, une émission du "Parcours de l'étrange" et un film sur une régression dramatique dans une vie antérieure où une petite fille remourait brûlée vive de confondre sa vie actuelle et sa vie précédente où elle était morte de cette façon. Je voulais rentrer dans le dogme comme on entre dans le rang et m'y appliquai dard dard. Deux mois après cette expérience, j'écrivais un livre qui servit à une catéchèse, que j'ai enregistré et aussitôt perdu. J'en écrivis un deuxième sur l'itinéraire d'amour que devait représenter la découverte de Dieu dans la transformation du monde et de soi-même, mais je n'arrivais pas à le terminer, d'une part parce que ce livre sonnait faux et d'autre part parce que j'entrai bientôt dans l'adolescence, c'est-à-dire que je perdis ma première enfance spirituelle, entrai dans ce que j'appelle ma seconde enfance et eus mauvaise haleine de ne plus faire une confiance instantanée en l'Esprit-Saint pour préférer croire au diable et avoir peur de lui. On suit plus volontiers ce dont on a peur que ce qui nous transporte. Je partis donc à la dérive. Et voilà comment la vie peut devenir une diablerie.

Si je ne peux ou n'ai pu me convertir, vaut-il la peine que je fête mon retour à la foi? Qu'en reste-t-il aujourd'hui? Elle a toujours été largement allégorique: je crois en un Jésus humainement paranoïaque (il s'est pris pour le Fils de Dieu et tout le monde l'a cru) et dont je ne sais pas, au plan divin, s'Il a existé le premier ou si c'est l'homme qui L'a créé tel un egregor (pourtant je ne suis nullement franc-maçon) pour qu'Il le sauve et Lui fasse du bien. Mais quand bien même cette dernière hypothèse serait la bonne, l'homme peut avoir découvert et développé par intuition le personnage du Christ et la question est insoluble de qui a existé le premier entre la poule et l'oeuf. Je serais plutôt un chrétien feuerbachien, mais Feuerbach me semble le plus grand théologien négatif occidental.

Si je devais  redécrire par écrit mon itinéraire defoi, je ne serais plus un zélote ou un apologète en herbe, mais je relirais tout mon itinéraire et essaierais d'en tirer les enseignements pour mon prochain et pour moi-même. C'est un projet que je médite, outre que je m'y emploie déjà d'une certaine manière dans une écriture de la déconstruction.

Je regrette d'avoir été un athée libre et heureux et que mon retour à la foi ait assigné ma cécité dans son cloisonnement et dans son intériorité prisonnière, mais je ne crache pas sur la religion comme les évangéliques, car la liturgie et la vie sacramentelle m'ont relié à Dieu et ce qui m'émerveille davantage en ce moment, c'est que l'Église, qui est tellement vilipendée par ses ennemis extérieurs et par ceux qui, de l'intérieur, ne rêvent que de la détruire, tant elle les a abusés ou déçus, c'est que l'Église prie pour moi quand j'ai besoin d'être fort dans le combat et qu'elle croit pour moi lorsque ma foi vacille, de même que mon rôle d'organiste liturgique me fait participer dans ma modeste mesure à ce que fait Dieu en descendant dans les sacrements, et me fait accompagner la peine des familles en deuil lorsque je joue un enterrement. 

Quant au dogmatisme, j'ai été surpris de lire dans l'article mis en lien que le christianisme que Paul présentait comme affranchissement d'une loi s'était caractérisé par sa fixation en dogmes dès 40 ou 50 de son premier siècle, avec une ritualisation du baptême et de l'Eucharistie très précoce, si bien que l'affirmation de Michèle Reboul, que j'ai eu le bonheur de rencontrer, n'est pas si naïve, quand elle suppose que Jésus aurait appris à ses apôtres la manière de dire la messe en latin entre la Résurrection et l'Ascension, ce qui en ferait "la messe de toujours"...

C'est que le christianisme dès les temps apostoliques (et nombre d'épîtres apostoliques, y compris celle de saint Jean en témoignent) s'est d'emblée construit contre les faux prophètes et contre les hérésies (le magistral ouvrage de saint Irénée Adverses haereses est là pour en rendre compte.)

On dit parfois que le christianisme est une secte qui a réussi. Une "secte"réussit quand elle agglomère des croyants autour d'une construction dogmatique assez rapide. Cette célérité est déterminée par une raison interne dans le christianisme :il faut un mur porteur à cette Eglise, dont le Christ veut qu'elle ne comprenne pas une pierre où reposer sa tête, pour qu'on y vive à ciel ouvert. La doctrine est ce mur porteur ou cette colonne vertébrale.

Mais (le fait est documenté par la sociololgie des religions) le dogmatisme peut tout à fait laisser subsister une dissonance cognitive au périmètre impressionnant entre les "croyances construites" du groupe et les croyances complètement différentes développées à l'intime du "vraiself" du confessant, qui ne sait pas qu'enadoptant des croyances qui ne sont pas les siennes, il développe un "fauxself" qui lui permet de coïncider avec son "idéal du moi".

Alors et pour lors, je continuerai, non pas à être un croyant de façade, mais à servir cette identification secondaire que me donne le Christ et l'Eglise catholique, quand bien même ils m'empêchent tous les deux d'assumer que je ne suis pas un type bien. et que je ne suis pas assez fort, ni pour le reconnaître, ni pour le devenir.

Je continuerai de servir l'Église parce que ma grand-mère a fait en sorte que j'ai la liturgie dans la peau.

Une chanteuse solaire me disait un jour: "Quand tu m'accompagnes, je me sens toujours rassurée." Je lui ai répondu que tout le monde avait quelque chose dans la peau dont il ne pouvait comprendre comment il s'y était glissé. À part moi, je pensais que j'aurais préféré avoir cette chanteuse dans la peau, car elle était charmante, plutôt que la liturgie qui est souvent ennuyeuse. Mais on ne choisit pas ce qu'on a dans la peau.


mercredi 22 mai 2024

Un petit drame animalier

Chez ma mère avec Serge. Nathalie m’a conseillé de l’y amener. Il va y détendre l'atmosphère. Après une conversation assez légère et rigolote, survient un petit drame qui doit contenir le sens de cet après-midi assez sympa où la présence de Serge a évité que la conversation ne roule en banalités et tourne à l’humour.

Survient une corneille qui tombe quasiment dans le jardin. Elle a un pet au casque. Noémie se précipite en demandant à ma mère si elle ne veut pas qu’elle la cherche. « Elle m’aime bien, je l’ai déjà nourrie. C’est un bébé, il est tombé, sa mère l’a regardé tomber, s’en est désintéressée et est partie. » Serge : « Une corneille, quand vous lui faites du bien, elle s’en souvient pendant des années. » Ma mère à Noémie : « Tu n’as pas une cage ou une volière ? » Noémie : « Pourquoi voudrais-tu garder cette corneille coûte que coûte avec nous ? »

Noémie s’active avec une autre voisine pour appeler une téléconsultation vétérinaire à Strasbourg qui leur demande de prendre une photo de la corneille et commeelle n’a rien de visiblement cassé, on n’enverra pas d’ambulance de la SPA. Les hypothèses fusent : a-t-elle une aile cassée ? Est-elle aveugle ? Ne sait-elle pas s’y prendre ? Est-elle paralysée ? A-t-elle un problème neurologique ?»

Moi seul suis resté rivé à ma chaise sans vouloir toucher l’animal, mais tout en m’intéressant à la scène. Je me prépare à regagner mon domicile en taxi. J’ai un coup de barre. Mais j’entends et devine ce qui sera le dénouement de ce petit drame animalier.

Plusieurs corneilles se remettent à voler autour de la scène champêtre, là où une de leurs sœurs d’espèce est tombée parmi les hommes et concentre l’attention de ces gens dans leurs jardins, où ma mère a proposé que l’on mette cet oiseau en cage et où Noémie lui a répondu : « Ouvrez, ouvrez la cage aux oiseaux. »

La mère de la corneille ne s’y est peut-être pas intéressée, mais elle a dû ameuter cette petite nuée de congénères voltigeurs pour qu’ils aident son enfant à reprendre son envol. Ou bien la famille élargie des corbeaux et des corneilles s’est-elle autosaisie du sauvetage de la corneille endolorie.

J’ai appris un fait sémantique dans ce morceau d’éthologie : je croyais que corbeau et corneille étaient deux oiseaux très différents.Pas du tout, la corneille est la femelle du corbeau.

Soudain, me racontera Serge le lendemain, lui qui est resté chez ma mère après que je suis monté dans mon taxi, quand la conversation ayant fini de rouler, leur attention a de nouveau été attirée par la corneille mystérieuse et qu’ils ont fixé l’arbre où elle se reposait de ses quasi-chutes ou de ne pas savoir s’y prendre et où elle faisait la sieste d’avoir été trop bien nourrie par Noémie, la branche était abandonnée, la corneille avait suivi la petite bande de ceux qui étaient venus la délivrer des humains et volait de ses propres ailes avec les autres.

 

La Nouvelle-Calédonie n'est pas l'Algérie

Pour comprendre ce qui se passe actuellement en Nouvelle-Calédonie, il faut s'être rendu au moins une fois sur le Caillou, ce qui n'est pas mon cas, non sans que l'envie me manque de visiter ce joyau de la France come je voudrais depuis si longtemps visiter l'Algérie, à la fois par goût pour la civilisation maghrébine et une envie à la Marius de m'embarquer dard dard après avoir vu, sur le marché aux puces de Marseille des bouchers qui faisaient l'aller-retour une fois par semaine de l'Algérie dans la cité phocéenne, munis de leur nombreuse cargaison carnée sur des cargos-villes qui affadissent l'exotisme du voyage.
La Nouvelle-Calédonie n'est pas l'Algérie. Par principe, par préjugé et apriori, je suis hostile à toute forme de colonisation. J'ai été conforté dans cette idée lors du voyage en Guadeloupe que j'ai fait avec ma mère en 1990, l'année de mon bac.Oui, mais la Réunion, la Polynésie française, Mayotte et la Mélanésie-Calédonie, qui paraissent si fragiles sans la France?
Je me souviens que mon père, qui avait gardé un désagréable souvenir des Pieds-noirs et au contraire un souvenir ébloui du beau pays qu'était l'Algérie où il n'avait pas aimé être envoyé faire la guerre et se félicitait d'en être revenu en n'ayant tué personne, avait été retourné dans son a priori pro-kanak par une explication de Charles Pasqua dont la faconde à la Fernandel et l'air roué ne donnaient pas beaucoup de crédit à sa parole. Mais il expliquait que tout peuples premiers qu'ils fussent, les Kanaks ou Mélanésiens avaient été supplantés numériquement (on ne disait pas encore que c'était beaucoup la faute de Pierre Messmer qui voulait rendre irréversible cette suprématie démographique) par une émigration organisée de caldoches qui s'ajoutaient aux vagues précédentes de prisonniers ou d'aventuriers qui cherchaient, sinon fortune, du moins agrément et une vie meilleure dans ce coin de paradis géographique où l'humanité était encore hospitalière.
La France métropolitaine n'a guère été brutale avec la Calédonie. Edgard Pisani, puis Michel Rocard, Lionel Jospin et Édouard Philippe, ont négocié autant qu'ils ont pu. Ils ont ouvert les référendums d'autodétermination qu'ils ont proposés à un préjugé favorable aux indépendantistes qui n'a jamais cessé, au point que c'était à se demander si Emmanuel Macron ne voulait pas se débarasser de la Nouvelle-Calédonie, de son nickel et de ses problèmes de cohabitation.
Quand un pianiste donne un concert, quand un tennisman joue un match, quand un écrivain travaille sur un livre ou quand un observateur enquête, il se donne un point de mire. En 1985, celui de mon père était Charles Pasqua. En 2024, le mien est Nicolas Metzdorf. Je ne le connaissais pas du tout. Je l'ai entendu par hasard sur "Sud radio", puis j'ai suivi surYoutube la discussion générale de la loi portant élargissement du corps électoral de Nouvelle-Calédonie pour les élections provinciales, où près de 23 % des résidents de l'île, bien que de nationalité française, sont empêchés de voter et de participer ainsi aux décisions qui les concernent.
La Nouvelle-Calédonie qui a dit trois fois "oui" à la France, est divisée pour les Mélanésiens entre indépendantistes et loyalistes. Nicolas Metzdorf comme l'ancienne secrétaire d'État Sonia Backès sont de ceux-là. Aujourd'hui présidente de la province Sud, son "énergie convaincante" ("l'Opinion") lui a fait garder l'oreille d'Emmanuel Macron.
Nicolas Metzdorf dit n'avoir jamais eu vocation à devenir député. Il a pourtant choisi d'être un député apparenté à Renaissance. Son loyalisme lui a valu des menaces de mort y compris sur ses proches et pour lui-même, en équivalent d'une fatwa, l'interdiction de revenir sur son île. Il venait de recevoir ses menaces le jour de la discussion générale de la loi qui ne réglait rien, bien qu'elle ait beaucoup cédé aux indépendantistes, repoussant le temps de présence de citoyens français sur l'île de trois ans que demandaient les loyalistes à dix ans que réclamaient les indépendantistes à qui le gouvernement l'accordait, avant de pouvoir se prononcer sur les décisions qui les concernaient.
Nicolas Metzdorf soutenait la loi défendue par le ministre de l'Intérieur bien qu'en n'accédant jamais au principe d'égalité qu'il réclamait, il l'ait trouvé "de plus en plus méchant." L'universalisme républicain et le centralisme jacobin souffrent partout exception malgré leur inflexibilité de façade sur l'indivisibilité républicaine, qui est concordataire en Alsace-Lorraine ou co-gestionnaire avec les tribunaux coutumiers islamistes à Mayotte. En Nouvelle-Calédonie, c'est le droit de vote qui est à géométrie variable. Pourtant, Gérald Darmanin répondait à Jérôme Guedg (que j'estime), qui disait qu'on ne pouvait revenir de Nouvelle-Calédonie que délesté de ses certitudes et avec beaucoup d'humilité quant aux spécificités du Caillou tout en se présentant comme un universaliste républicain, qu'on ne pouvait pas être universaliste, mais.

Maintenant Emmanuel Macron veut passer pour le Zorro de la crise calédonienne en rendant là-bas d'une visite éclair entre deux voyages de 28 ou de 29 heures d'avion (on a beau être président, les distances ne se réduisent pas pour nous). Il vatâcher d'implanter son Edgard Pisani façon Macron. Mais cette visite surprise ne dit rien qui vaille à un Nicolas Metzdorf échaudé par celui au parti duquel il avait pourtant cru bon de se vouloirapparenter: « Le congrès de Versailles ne doit être ni suspendu ni annulé, ceux qui le demandent donnent raison aux casseurs, aux pilleurs, aux émeutiers », écrit-il dans un gazouillis.

Donner raison aux émeutiers, c'est monnaie courante dans la politique de la ville en métropole. La Nouvelle-Calédonie n'est pas l'Algérie, mais la France est peu reconnaissante envers ses loyalistes et ses sharkis. Pierre Messmer n'a jamais vraiment exprimé de regret de les avoirlivrés aux mains de ses bourreaux sur l'ordre du général De Gaulle qui demandait de ne pas favoriser leur exode vers la France qu'ils avaient servie. 

samedi 18 mai 2024

La misère, la souffrance et le malheur

La souffrance et le malheur

Personne ne comprend ce que je vais essayer d'expliquer, mais il est tard et j'ai beaucoup vécu.

Une femme toute simple (elle devait être taxie ou vendeuse) me demande avant-hier si je comprends la différence entre la misère et le malheur. Je lui réponds que je la comprends parfaitement et elle me dit que je suis bien l'un des seuls à qui elle ne parle pas Chinois. J'en discute avecMarie-Noëlle Mulle,r, qui peint des coeurs en bois les yeux fermés, pour moi, ça veut tout dire, c'es tune de "mes" choristes et je lui ai demandé un coeur pour Nathalie, elle m'a dit qu'elle n'en trouvait pas à sa dimension, alors elle en fabriquerait un rien que pour elle.


Et nous reparlons de la distance entre la souffrance et le malheur. Cette distance infinie entre la misère et la souffrance d'une part, mais surtout entre la souffrance et le malheur d'autre part,"(Il y a une distance infinie entre la misère, la souffrance et le malheur", a écrit Simone Weil, en propres termes ou peu s'en faut.), je vais essayer de l'expliquer, c'est redoutable.

Qu'est-ce que le malheur? C'est un truc qui t'arrive tellement fort qu'il n'y a plus personne entre le monde et toi. Il y a un mur, ça s'apparente à l'autisme, mais ça ne circonscrit pas l'autisme. Toi qui te crois "normal" (et tout le monde se croit normal, quelle est la différence entre le normal et le pathologique? René Leriche a mieux répondu que ce médecin féru de sciences humaines inexactes qui se croyait intelligent de Georges Canghillem: Canghillem s'est contenté de citer Leriche sans donner une définition qui dépassât la sienne: "La santé est le silence des organes", C'est ça. La santé, c'est quand tu n'as pas de gargouillis ni de ballonnements. Donc c'est quoi la différence entre la souffrance et le malheur? Disons que toi, le souffrant, le souffreteux, le mélancolique, le romantique, , tu voudrais entrer dans le monde du malheureux et tu essaies de traverser le mur qui sépare le malheur de la souffrance, mais tu n'y arrive pas et tu ne comprends pas pourquoi. Pourquoi le malheureux te rejette-t-il et a-t-il raison de te rejeter(il a raison par définition puisqu'il souffre plus que toi)? "Nous ne sommes pas du même monde, il te dit, "il y a un abîme entre toi et moi" pourrait dire le pauvre Lazare au mauvais riche si ce dialogue avait lieu antemortem. "

Il y a une scelle interjetée entre la souffrance et le malheur, mais la brèche qui se fait naturellement dans cette scelle est le chagrin. J'ai connu le trauma, j'ai connu la souffrance, j'ai vu le malheur de près, mais je ne l'ai pas subi. J'ai essayé de l'appréhender, je ne l'ai pas compris et pour cause: je ne l'ai pas vécu. Mais quand même, mais tant pis, j'ai essayé de le rejoindre.
Le chagrin s'était simplement chargé de me rendre malheureux, j'aurais dû m''en tenir là, ne pas revendiquer davantage de malheur, par romantisme et goût de la mélancolie.

Mais voici le chagrin. Le chagrin pleure et il veut être reconnu par le malheur. Le chagrin est la seule toute petite brèche qui existe entre la souffrance et le malheur.
Mais que dire de la misère? C'est une hérédité sociale de pauvreté qui fait que les parents ne transmettent aucune valeur à leurs enfants parce que personne ne les leur a transmises (la méritocratie républicaine n'est pas pour eux), Même des gens bien disposés come j'en étais pensent que la misère reproduit la misère=invention du quart monde, et la misère fâche tellement tout le monde que l'Evangile (qui est un manifeste d'économie libérale, c'est la seule chose intelligente qu'a dite Charles Gave) appelle les miséreux les pauvres, et n'appelle pas les pauvres les "miséreux". Au contraire, "des pauvres, [il faut que] vous en [ayez] toujours avec vous.")


Pourquoi?

Enfin bref. Si je me définis par rapport à ces catégories que j'ai moi-même inventées, découvertes ou mises en lumière (mais qu'est-ce que la lumière? C'est de l'air qui entre dans des yeux aveugles et comment je crois? Si "Dieu est lumière", j'aimerais donner quelque chose de ce petit air qui entre dans mes yeux à travers ces petits airs que j'ai dans la tête. Maisz je ne sais pas si je crois, je ne sais pas ce que je fais.) si donc j'essaie de savoir si je suis malheureux (je n'en suis pas digne),, miséreux (ça va encore !) ou simplement ultra-torturé (et ça, c'et sur!), je suis un souffrant souffreteux et pathologiquement compassionnel qui aurait voulu offrir toutes les peines du monde à ma première petite amie Stéphanie qui ne les connaissait pas, car c'était une petite fille heureuse, sauf qu'elle avait du chagrin, sauf qu'elle avait perdu la vue, sauf qu'elle devait vivre dans un internat stupide, lugubre et méchant chaque semaine du lundi au vendredi. Mais son bonheur apparent, rural et bourgeois rendait amoureux d'elle, à l'idée que rien ne lui suffisait, même pas d'être chouchou des profs, même pas qu'on lui accroche son manteau avec plaisir parce qu'elle était petite alors qu'elle nous traitait d'imbéciles. Quand on a tou, on n'a rien. Ma poupée avait du chagrin. Et J'étais trop bête pour le comprendre et pour voler vers elle, la prendre dans mes bras (elle m'aurait donné une claque) et tenter de la consoler. Ma poupée avait du chagrin, C'est toujours ma poupée, elle peut me traiter tous les jours d'imbécile. Je l'adore, quarante ans après. Pourquoi? Juste à ce niveau-là, parce que c'est moi, pas parce que c'était elle. D'"elle et moi", il n'y en aura jamais qu'entre Nathalie et moi.Je n'adorerai réciproquement que mon bébé Nathalie, mais je continue d'adorer toutes les femmes que j'ai aimées, car j'ai compris de quoi elles soufraient. Elles étaient petites, mais elles avaient un très grand bobo. J'aurais dû lui souffler dessus. Elles avaient un très grand bobo, mais Nathalie avait très mal. 

jeudi 16 mai 2024

Faut-il cracher sur les dissidents européens?

On nous explique de plus en plus que les Français seraient de moins en moins hostiles au Frexit. C'est-à-dire que, contrairement à l'analyse assez lâche que j'ai faite il y a deux ou trois semaines sur ce fil, sans être des activistes de l'activation de ce débat, ils ne pensent pas qu'il faille attendre que la bureaucratie européenne fasse tomber l'Union européenne (et non pas l'idée européenne) comme un fruit mûr pour la ramasser.

J'ai un temps pensé m'abstenir à ces élections. Je pense que ce n'est pas digne. Si je persiste dans mon intention pas tout à fait assurée de voter pour un candidat frexiteur (alors que le Frexit est le débat interdit en Europe et malgré le fait que je vis en Alsace qui devrait être le centre de gravité de l'Europe intégrée commeelle a été un des noyaux du MRP, mais je ne veux pas pousser plus loin "le paradoxe de l'enracinement" que j'ai décrit ailleurs), je dirais que:

-Je ne comprends pas comment #Jean-FrédéricPoisson pour prendre un élu expérimenté ou #Pierre-YvesRougeyron dans le monde métapolitique peuvent aliéner leur sort à celui de #FlorianPhilippot dont la légende disait qu'il travaillait, au contraire de #MarineLePen alors que toutes ses interventions sur les réseaux sociaux montrent qu'il est obsédé par le buz et les happenings et ne produit en termes idéologiques qu'un salmigundi complotiste conglomérant son idée fixe anti-européenne avec ses analyses lucides covidosceptiques ou antivax.

-Comme il s'en vante, #FrançoisAsselineau a le mérite de la persévérance et de la naïveté (il a été tout étonné que Charles Pasqua puisse l'avoir traîné dans l'impasse de sa vraie fausse candidature à l'élection présidentielle de 2002). Mais plus que d'autres, il fait de la politique avec une idée fixe, qui n'était pas sa passion carriériste ou administrative originelle, du temps où il faisait une carrière administrative financière et diplomatique. Il a le double défaut d'être très susceptible et de vouloir faire de la politique avec une idée fixe.

Mais peut-on toujours faire la fine bouche à l'encontre des dissidents et de ceux qui ont le tort de penser avec quelques coups d'avance, c'est-à-dire d'avoir prévu ou d'expliquer avant que la majorité puisse le comprendre que l'Europe qui s'est construite pour la paix va vers la guerre, que l'Union européenne au lieu d'être une idée, est devenue un "machin bureaucratique" qui ne peut que tomber du fait de sa complexité, qu'elle est un obstacle à la démocratie et est une façon de faire taire les citoyens sous l'exaspération normative qui les empêche de respirer?

Doit-on cracher sur les dissidents européens pour masquer son refus de choisir entre des gens qui ne savent pas s'unir et privilégier l'intérêt national à une stratégie d'union? 

mercredi 15 mai 2024

Raphaël Enthoven, LFI et la politique à contre-emploi

RaPhaël Enthoven a traité dimanche soir sur "BFM" LFI de "premier parti antisémite de France". Raphaël Enthoven est le philosophe du spectacle, un enfant gâté dont l'ouvrage "le Temps gagné" est un exercice d'ingratitude envers un père qui lui a permis d'avoir une enfance dorée en dépit de certains accès de violence qui n’avaient rien à envier à ceux du compagnon lacanien de sa mère, le parfait héritier qui, fort de l'amitié de son père pour BHL, commence par épouser la fille du commandeur avant de la délaisser pour la future femme de Nicolas sarkozy, puis s'amourache d'Adèle Van Reeth  qu'il fait nommer directrice de "France inter". Cet homme que j'ai entendu pour la première fois animer une excellente émission sur Marx dont il tirait le bilan en positif et en négatif, qui a le mérite de citer abondamment et à bon escient est aussi un philosophe qui vous bloque sur Twitter dès que vous avez le malheur de le contredire. Un philosophe qui ne supporte pas la contradiction n'envoie pas un bon signal. Il se fait à bon marché l'arbitre des élégances, trouvant transgressif de comparaître à la réunion jadis organisée par Robert Ménard du temps où il s'intéressait à l'union des droites et faisant la fine bouche à ce qui devrait être sa famille politique dont la direction a été temporairement récupérée par la France insoumise et son leader caractériel, dont le parler cru et dru ne cadre guère avec le snobisme du philosophe du spectacle qui aurait pu en cosigner l'éloge avec Frédéric Rouvillois. 

Il n'empêche que Jean-Luc Mélenchon entretient un curieux rapport avec le judaïsme. Son trotskisme devrait lui avoir fait contracter une dette envers ce peuple et ses menées émancipatrices dès que le messianisme des Hébreux quitte son territorialisme littéraliste pour comprendre que la promesse de la terre est une allégorie qui doit le faire accéder à un universalisme humaniste.

Il me revient une anecdote qui mérite d'être relatée et dont je ne me suis jamais expliqué comment elle a été passée sous silence. On n'a pas détecté ce quasi-dérapage.

Il y a quelques années il était l'invité de l'émission "des Paroles et des actes" où Jacques Attali lui donnait la réplique. L'évolution de cet adepte du marché prêt à chercher la croissance avec les dents et à mettre Emmanuel Macron en orbite après avoir été le conseiller de François Mitterrand du temps où il était le plus économiquement irréaliste est un sujet en soi, mais Jacques Attali avait depuis longtemps revêtu les habits du réaliste diseur de bonne aventure ("Brève histoire de l'avenir) de l'économie de marché. Il étrille très courtoisement Jean-Luc Mélenchon qui contient sa colère et est prêt à le dégommer en lui assénant une remarque acerbe dans le genre: "Il se prosterne devant le marché, le". Il articule le phonème "j" par où l'on voit qu'il allait dire le "juif" avant de se reprendre et de conclure : "le socialiste", ce qui venait d'autant moins à point nommé que Jacques Attali tenait un discours rien moins que socialiste.

Mais élargissons la focale. Il y a un mystère LFI qui fait que les jeunes émeutiers sont toujours excusés et qui pourrait faire parler d'islamo-gauchisme si on les assignait à résidence identitaire de faire cause commune avec les Palestiniens en les soutenants comme les pays arabes ont soutenu la Palestine comme la corde soutient le pendu, Palestiniens ne franchissant jamais la reconnaissance de leur État aux Nations unies par veto américain et décimés à Gaza après que le Hamas a attisé la volonté génocidaire d'un Netanyahou qui ne survit politiquement que par son soutien aux colons et son alliance avec l'extrême droite israélienne que les israélites de France ont longtemps interdite aux démocraties européennes en même temps qu'ils soutenaient les indépendances. Entre temps les nostalgiques du fascisme et des régimes autoritaires ont viré leur cuti et se sont tournés en zélotes de l'israélo-droitisme au nom de leur hostilité aux islamo-gauchistes, hostilité qui ne s'explique pas par ce qui pourrait relever d'une islamophobie résiduelle (une peur de l'islam bien compréhensible en ce que cette religion est intrinsèquement guerrière et que la révélation coranique repose sur la geste guerrière du prophète Mohamed), mais par une vraie haine des musulmans.

Dans cette reconfiguration du paysage politique qui tient de la régression historique, chacun joue à contre-emploi. Le bloc central qui prétend être sage et avoir tiré les leçons de l'histoire verse dans ce qui pourrait nous mener à une Troisième guerre mondiale et qui pour l'instant est une guerre des nerfs, une Drôle de guerre où le facteur déclenchant se fait attendre sans qu'on puisse exclure qu'un des protagonistes ne perde ses nerfs. Les populistes parlent populo à un moment où le peuple a abandonné le langage grossier. Les uns parlent de paix sur un ton tellement agressif  qu'on ne voit pas comment ils pourraient en être les artisans. On le voit d'autant moins qu'ils ne comprennent les rapports de force au sein de la société que dans la conflictualité. Les autres ont l'air de désirer la guerre civile qu'ils prétendent redouter. Les populismes de droite et de gauche parlent sur le même ton, même si leur différence de fond est abyssale, les uns étant islamo-gauchistes quand les autres sont israélo-droitistes, comparaison que j'ai faite avant de découvrir que Paul-Marie Couteaux l'avait servie à Éric Zemmour en même temps que je relevais cette opposition dont aucun terme de l'alternative n'est préférable à l'autre. Les nations occidentales font dissociété et reprochent à la Russie, non pas d'avoir des vues invasives sur le reste du monde (Poutine n'est pas Hitler), mais de ne pas se résoudre à ce qu'on ne respecte pas son aire de civilisation. 

lundi 6 mai 2024

Emmanuel Leclercq, un combat de gratitude

https://www.philippebilger.com/blog/2024/04/entretien-avec-emmanuel-leclercq.html#comments

Cher Philippe,
Un regret pour commencer: c'est le prisme un peu "CNews" à travers lequel vous appréhendez le parcours et la personnalité d'Emanuel Leclercq: vous l'assignez à résidence en parlant de ses "origines préoccupantes" et vous insistez sur le fait qu'il aurait pu "mal tourner" alors que non, puisqu'il est un héritier décalé à la Moïse, sauvé, non pas des eaux, mais des détritus tel un diamant dans la boue, non par la fille de Pharaon, mais par "mère Teresa en personne" et confié à des parents adoptifs qui vont jouer à plein leur rôle en s'oubliant pour se mettre au service de son histoire et de celle de ses frères et soeurs.
Ëtre sauvé après un trauma originel apporte en dépôt un trésor inestimable. C'est une rédemption d'avant les échecs personnels qui garantit mieux que la rédemption d'après coup qu'est en partie la rédemption chrétienne, qui cautionne le baptisé, mais dans la nuit.
On a beaucoup reproché à mère Teresa (et je n'ai pas été le dernier à le faire) sa charité aux extrêmes: le mourant, l'enfant des poubelles d'un côté et ses liens avec des riches de l'autre, pour faire avancer ses causes. Mais le peuple indien lui sait gré de ses actions, c'est un premier indice de la fécondité de son apostolat. Elle les a menées dans le doute sur le sens de ces actions, dans la nuit de la foi, second mérite. Et puis j'ai le témoignage d'un ami qui allait régulièrement déjeuner à Paris chez les soeurs de mère Teresa rue de la Folie-Méricourt et qui me répétait très souvent combien leur accueil était réellement inconditionnel. Un indice faible est qu'elles ne privaient pas de vin les indigents. Chacun se servait à la fortune du pot et la régulation se faisait naturellement, par et dans la confiance.
J'ai écrit plus haut qu'Emmanuel Leclercq était un héritier décalé. Je m'explique sur cette formule qui ne se veut pas offensante. Tout d'abord, il doit apprivoiser un décalage. On le lui fait ressentir à plusieurs reprises au cours de sa vie à travers son professeur principal qui veut faire de lui un groom d'hôtel, puis à travers son directeur de thèse qui le lâche, puis ses référents de séminaire qui font de même. Ëtre sauvé a priori pour être lâché ensuite, dans sa descente aux enfers, il a dû se dire: "tout ça pour ça".
Une explication qu'il vous donne me parle en particulier: au séminaire, ses maîtres de théologie lui disent que la théologie n'est pas l'art de se poser des questions, mais de recevoir la Parole de dieu. Il ne fait pas bon être "l'enfant des pourquois" en théologie, mais la femme réceptacle, autre infantilisation de la figure féminine, infantilisation à la sainte Thérèse de Lisieux où l'enfant n'est pas le rebelle espiègle qui n'en fait qu'à sa tête, mais celui qui se précipite dans les bras de son père. La théologie pose plus de questions qu'elle n'apporte de réponses, encore faut-il qu'elle veuille se les poser.
Emmanuel Leclercq doit apprivoiser un décalage et c'est un héritier décalé, parce que l'adoption propose un héritage indirect et que, pour assumer cet héritage, il faut lui concilier son décalage. L'héritage est réel, même au sens que Pierre Bourdieu donne à ce terme. Il provient de la bonne volonté des parents qui ont fait le choix de transcender une stérilité apparente par une fécondité qui est un sport de combat. Mais comment faire entrer sa propre histoire dans cette bonne volonté parentale et faire de tout ce capital, actif et passif, un exercice de gratitude? C'est tout le défi qu'a relevé Emmanuel Leclercq et aussi celui que lui ont lancé oblativement ses parents adoptifs: "Considère chaque épreuve comme une preuve, tu dois faire tes preuves, tu es capable de faire quelque chose, donc tu dois réussir". Mais "pour réussir il faut t'épanouir, merci d'exister, il faut travailler bien qu'il n'y ait rien à faire (adage ésotérique), il faut se connaître et s'apprécier dans sa plus grande qualité (définition de la connaissance de soi dans l'acceptation donnée et trouvée par mon meilleur ami.)
Ce double message est l'aporie d'Emmanuel Leclercq. C'est l'aporie du décalage, c'est l'aporie du handicap, à laquelle je m'oppose à titre personnel: la personne décalée ou handicapée n'est pas corvéable à merci à l'enfer de la preuve. Son combat le plus difficile est de faire accepter son décalage.
Emmanuel Leclercq n'a pas résolu cette aporie, mais on n'est pas forcément en mesure de résoudre toutes ses contradictions. C'est pourquoi il veut, c'est tout à son honneur, "démocratiser la philosophie" à la manière d'un Michel Onfray dans ce qui était son Université populaire fondée après le "séisme politique" de 2002. Pour lors il démocratise l'éthique, il cherche une "sagesse pratique" avec Paul Ricoeur, il décline les applications de la prudence dans le soin et dans d'autres domaines.

L'éthique est une épreuve nécessaire, mais c'est une épreuve dans la preuve. Je souhaite à Emmanuel Leclercq de comprendre qu'il a été trop éprouvé pour avoir encore quelque chose à prouver, pour avoir encore à faire ses preuves. Il n'a pas de dette à payer ni de reconnaissance de dette à honorer. Il a reçu gratuitement, il peut donner gratuitement. Abandonné, puis sauvé à l'origine, il peut se donner par surcroît s'il veut, s'il est assez fort. En attendant et quoi qu'il choisisse, merci à lui d'exister.