Justice au Singulier: La magistrature indépendante ou responsable ?
Dans son billet, Philippe Bilger est partisan de substituer la notion d e responsabilité de la justice à celle d'indépendance. De la justice qui doit juger en responsabilité et non des magistrats qui ne doivent pas être nommément responsables de leur jugement contrairement à ce que disait Nicolas Sarkozy en parlant de ces "petits pois" qui lui cherchaient des poux.
Une telle responsabilité de la justice est difficile à circonscrire. Il faudrait rendre un jugement "en responsabilité politique". Cela renvoie au premier avis du Conseil constitutionnel signé par Richard Ferrand, expliquant en substance qu'on doit proportionner les peines d'inéligibilité à la notoriété de ceux à l'encontre desquels elles s'exercent.
Mais alors il y aurait une inégalité devant la justice qui du reste existe déjà, car la proportionnalité des peines selon la nature du délit devrait être subordonnée à la proportionnalité des peines en fonction de la notoriété du prévenu. "Selon que vous serez col blanc ou misérable" et à partir du moment où vous n'aurez pas commis d'infraction économique ou politique majeure, "les jugements de cour" feront attention à ne pas vous éliminer, attendu que, quand vous êtes un anonyme, vous en prenez déjà pour votre matricule puisque vous n'êtes personne.
Responsabilité judiciaire au regard des conséquences politique estimées des jugements rendus ? Mais pourquoi pas responsabilité des politiques à l'égard des chefs d'inculpation qui pourraient obliger ces juges à rendre ces jugements ouvertement politiques ? On dit que l'objectivité n'existe pas en journalisme. L'impartialité n'existe pas non plus dans le monde judiciaire. Il faudrait assumer cela et évaluer un indice de partialité tel que la conviction préalable pèse son poids dans l'intime conviction.
"Imagine-t-on le général de Gaulle mis en examen ?", plastronnait François Fillon quand après avoir essayé de savonner la planche à Nicolas Sarkozy auprès de Jean-Pierre Jouyet, il imaginait que son calendrier judiciaire allait se précipiter pour rendre impossible la candidature de son ancien mentor à la primaire de l'élection présidentielle de la droite et du centre.
Marine Le Pen n'avait pas non plus de mots assez durs pour aggraver à vie une peine d'inéligibilité d'un candidat soupçonné de corruption. Mais le problème devient plus concret aussitôt qu'il la touche de près et il se pose de fait en termes aggravés : "Dans quelle mesure quelqu'un qui détourne des fonds publics peut-il être un prétendant légitime à présider son pays ?".
Je fais partie des deux tiers de Français que ne choque pas cette condamnation.
Le RN a tellement détesté "le système" qu'il a estimé que l'argent qui en provenait n'avait pas d'odeur et il s'est servi dans la chambre froide européenne. On fait des gorges chaudes contre le "système Le Pen" au Parlement européen qui aurait détourné 4 millions d'euros, on dit que l'affaire pour laquelle le MoDem a interjeté appel est beaucoup moins grave, car elle a duré moins longtemps. Mais je crois me souvenir que les détournements de fonds publics imputés au MoDem portaient sur 7 millions d'euros. D'où une certaine complaisance de François Bayrou pour défendre Marine Le Pen.
Dont tout se passe comme si elle était la seule condamnée dans son parti à des peines d'inéligibilité ou de prison ferme ou avec sursis. Tous ses cadres sont vent debout pour ne la défendre qu'elle et elle seule, elle qui serait "l'espérance des Français" privée de concourir pour obtenir leurs suffrages et dont la condamnation à ses yeux inique, devrait éclipser toutes les avanies subies au quotidien par les citoyens lambda dont elle se pose comme la défenderesse, dévorée presque sacerdotalement par leurs malheurs. Mais qu'une peine soit prononcée à son encontre et voici que l'intérêt personnel de l'héritière qui croyait pouvoir n'en faire qu'à sa tête prévaut sur l'intérêt général ou même sur l'intérêt particulier des Français les plus pauvres et les plus persécutés !
"Il n'est pas responsable, incantent les politiques, que des juges prétendent neutraliser une personnalité" de l'envergure électorale désormais reconnue à Marine Le Pen. Mais il est responsable que ces mêmes politiques jouent avec la variable d'ajustement du RN tout au long d'un mandat présidentiel ou d'une législature et déclarent cette candidature tacitement illégitime entre les deux tours d'une de ces deux élections ? Les juges n'auraient pas le droit de la déclarer inéligible et seuls les politiques auraient le droit de "débrancher" ce qui reste malgré tout à leurs yeux l'adversaire et "le diable de la République", la justice devrait s'arrêter au seuil de cette "débranchitude" et ne pas magouiller comme les politiques aux dernières élections législatives pour que Jordan Bardella n’ait pas la majorité absolue (qui l’a cru ?) et ne puisse pas accéder aux marches de l'hôtel Matignon.
Pourtant il faudrait savoir, on a voulu l'indépendance de la justice et on l'a ! L'autorité judiciaire pénalise la classe politique et ridiculise les pouvoirs exécutifs qui ont été ou ne sont plus dans la course, comme elle met des bâtons dans les roues de ceux qui piaffent à l'idée d'être en lice. C'est la réponse de la bergère aux balances au berger ambitieux.
Meme si la justice ne l'entend pas de cette oreille, les politiques veulent avoir le monopole de l'exclusion du Rassemblement national et Marine Le Pen veut avoir le monopole de la représentation présidentielle de sa mouvance politico-boutiquière. "Jordan Bardella est un atout" tellement "formidable" qu'elle entend bien l'user par des campagnes présidentielles dont elle serait la candidate naturelle du simple fait qu'elle porte après l'avoir repris le nom de son père et où elle sera toujours vaincue, tant est grande sa médiocrité débattrice et sa méconnaissance des dossiers qu'il est de notoriété publique qu'elle ne travaille pas.
Arnaud Montebourg disait que le Parti socialiste était l'otage d'un problème de couple, ce qui fut avéré par la mise au premier plan de Ségolène Royal et de François Hollande, tous deux ineptes et inaptes à gouverner, comme on l'a vu. La contestation nationaliste est l'otage d'une querelle de dynastie qui n'a jamais été adoubée pour devenir une nouvelle souche capétienne ou bonapartiste : la dynastie des Le Pen. Tant pis pour la France dont l'histoire saura en discréditer ces Atrides autoproclamées qui lui ont fait perdre beaucoup de temps avec leur volonté purement tribunicienne de ne voir que le négatif d'un pays que cette famille disait aimer et qu’elle a au moins autant dézingué que tous ceux qui le détruisaient !