Dans mon ondoyance et diversité
pour parler comme Montaigne sans en avoir le talent sinon celui de flâner en
moi-même, j’ai esquissé hier pour le même ipse quelques réflexions sur la
justice que j’aimerais coucher sur le papier sans estimer qu’elles ont une valeur
exagérément originale ou novatrice.
Nietzche identifiait le besoin de
vengeance de la personne lésée comme origine de la justice. En lui faisant écho
– et Nietzsche semblait plutôt le déplorer –, la société aurait armé
les plus faibles tout en déplaçant l’acte judiciaire qui partait d’un besoin de
réparer un préjudice personnel vers la réparation d’un préjudice social.
Cela posé et faisant à peu près
consensus, la justice prétend contribuer à la manifestation de la vérité. Mais
elle le fait en mettant en place tout un cérémonial
Plein d’une théâtralité qui la
fait participer au genre de la comédie. La comédie de la justice ne la fait-eelle
pas dévier vers la parodie de justice ?Comme la littérature, le théâtre et
ses transpositions est-il plutôt vecteur de la manifestation de la vérité ou
nous en éloigne-t-il par la distance qu’il prend avec elle, ma question
principale se ramenant à me demander dans quelle mesure la justice contribue réellement
à la manifestation de la vérité.
Une autre manière de se
rapprocher de la question peut être de se demander quel genre de vérité touche la
justice à travers le fait incriminé selon qu’on considère celui-ci comme un
maillon ou le bout d’une chaîne, le point saillant ou le plus significatif. Mais
la justice emploie-t-elle les bons moyens pour remonter la chaîne ? Et
l’indéniable significativité du fait incriminé quand il devient une pâture
médiatique n’empêche-t-elle pas le citoyen qui s’intéresse aux faits divers de
se livrer à une introspection qui pourrait être salutaire ? C’est pourquoi
j’ai toujours pensé que les faits divers corrompent énormément, car ils font
croire à ceux qui sont enclin au mal que le mal est banal et gagne à le rester
ou à rester perçu comme tel. Donc si tout le monde commet le mal, pourquoi pas
moi ?
Pour juger en toute objectivité,
il faut aller des divers points de vue subjectifs vers le point de vue objectif.
La première objectivité consiste à reconnaître que le crime ou le délit a beau
être le moment d’une chaîne, il en accuse le caractère malsain, pervers et
mortifère. Mais ne s’impose pas moins la nécessité de remonter la chaîne et de
ressaisir le cours des événements. Pour ce faire, les points de vue subjectifs sont
essentiels à prendre en compte. Au stade de l’instruction et du débat
contradictoire qui permettent la ressaisie des événements, un principe me
semble essentiel à poser comme préalable et qui ne vaudra pas dans le rendu du
jugement : le refus du manichéisme par lequel la victime et le coupable le
seraient intrinsèquement et de manière non pas définitive, mais figée. Je crois
à la réciprocité des relations humaines et au fait qu’il n’y a pas de bon, pas
de méchant, pas de victime, pas de coupable absolu et pas d’êtres parfaits, la
responsabilité de l’homme visant à le faire avancer vers la perfection et la
prise de conscience au moyen, pour la perfection, d’une éthique qu’il apprend peu à peu à respecter
de plus en plus avec les valeurs qui sont les siennes et, pour l’introspection,
avec éventuellement le soutien spirituel que lui a fait trouver son « besoin
de croire » (Julia Kristeva).
Le jugement judiciaire n’est pas la
somme des points de vue subjectifs qu’épousent tous les protagonistes d’une affaire,
ne serait-ce que parce qu’au bout de la chaîne, il n’y a pas un crime relatif, mais
un crime bien réel commis par une personnalité qui reste problématique si elle
n’est pas intrinsèquement perverse et aussi parce que les points de vue des
protagonistes sont nécessairement antagonistes. Mais ce qui me gêne est que les
rôles que la justice a découpés dans le déroulé du procès partent de l’hypothèse
que chacun des protagonistes et au dernier degré le criminel va prendre parti
pour lui-même. Cette considération des choses est le premier stade de l’introspection,
mais ensuite apparaissent les nuances et remonte à la surface des parties
intéressées le processus qui a conduit au crime qui nous amène au procès. Le bon avocat serait celui qui pourrait aider
le criminel à prendre conscience de sa culpabilité dans le crime. À l’inverse,
le procureur ne devrait pas systématiquement requérir pour protéger la société
d’un criminel qui ne saurait s’amender. De même on pare souvent le procès de
vertus curatives qui permettrait à la partie civile et/ou à la partie blessée
ou affligée dans son intégrité, ou à qui le crime a fait perdre quelqu’un de
très cher, de guérir par la punition du criminel. Mais la punition du criminel
n’est pas le seul critère de résilience de la victime, si toutefois le procès,
par lequel la société prend le relais de la victime pour qualifier et réparer le
préjudice qui lui a été causé comme une offense contre la société elle-même, a
la capacité ou doit s’assigner pour but de mener la victime à la résilience.
La justice vise à la
manifestation de la vérité, mais le biais théâtral, avec son protocole
procédural et la stéréotypie non pas de son rôle, mais de ses rôles, agit comme
une mise à distance et comme si les personnages du procès n’étaient pas les
protagonistes de l’affaire. Elle a un biais plus nuisible à la manifestation de
la vérité quand elle pose implicitement que tous les protagonistes d’une
affaire prennent parti pour eux-mêmes, parti pris qui est pour beaucoup dans le
peu de criminels qui acceptent de reconnaître leur culpabilité et de ne pas
transiger avec elle dans leur défense, indépendamment du rôle du déni chez l’être
humain.